
Rendons à César ce qui est à César : cet extrait d’Orages d’acier d’Ernst Junger a été publié sur sa page FB par Aristide Ankou le 8 février, à une heure où d’aucuns envisageaient d’un cœur léger de lancer la France dans des guerres qui, de plus, ne seraient pas les siennes. Nous le reprenons aujourd’hui où la planète regorge de rumeurs et de bruits de guerre… – JSF
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« Le secteur de ma section occupait l’aile droite de la position régimentaire et consistait en un chemin creux, de faible profondeur, aplati par les pilonnages, qui s’enfonçait en terrain découvert à quelques centaines de mètres sur la gauche de Guillemont et un peu plus près à droite du bois de Trônes. De l’unité voisine, à notre droite, le 76ème d’infanterie, nous étions séparés par une brèche de cinq cent mètre, où personne ne pouvait tenir à cause de l’extrême violence du feu.
L’adjudant bavarois avait soudainement disparu et je me retrouvai seul, mon pistole signaleur dans la main, au milieu de ce paysage funèbre d’entonnoirs, voilé d’une manière menaçante et mystérieuse par des trainées de brouillard qui stagnaient au sol. Des bruits sourds, énervants, s’élevaient derrière moi ; ils provenaient d’un cadavre gigantesque en train de se décomposer.
Ne me rendant même pas compte de l’endroit où pouvait à peu près se trouver l’adversaire, je revins vers mes hommes et leur conseillai de se tenir prêts au pire. Nous restâmes tous éveillés ; je passai la nuit avec Paulicke et les deux coureurs de combat dans un trou qui pouvait bien avoir un mètre cube d’espace.
Quand vint l’aube, les environs inconnus se dévoilèrent peu à peu à nos yeux stupéfaits.
Le chemin creux nous apparaissait maintenant comme une série d’énormes entonnoirs, remplis de lambeaux d’uniformes d’armes et de morts ; à perte de vue le terrain environnant était complètement retourné par des gros calibres. Pas un seul petit brin d’herbe auquel put se s’accrocher le regard. Ce champ de bataille labouré était horrible. Les défenseurs morts gisaient pêle-mêle parmi les vivants. En creusant des trous pour nous terrer, nous nous aperçûmes qu’ils étaient empilés par couches les uns au-dessus des autres. Les compagnies qui avaient tenu bon sous le pilonnage avaient été fauchées l’une après l’autre, puis les cadavres avaient été ensevelis par les masses de terre que faisaient jaillir les obus, et la relève avait pris la place des morts. C’était maintenant notre tour.
Le chemin creux et le terrain de derrière étaient couverts d’Allemands, le terrain de devant d’Anglais. Des bras, des jambes, des têtes dépassaient des talus ; devant nos terriers, nous vîmes des membres arrachés et des corps sur lesquels on avait parfois jeté, pour échapper au spectacle perpétuel des visages défigurés, des manteaux ou bien des bâches. Malgré la canicule, personne ne songeait à recouvrir les cadavres de terre.
Le village de Guillemont semblait avoir complètement disparu ; seule, une tache blanchâtre parmi les entonnoirs signalait encore l’endroit où le calcaire des maisons avait été pilé. Devant nous, nous avions la gare, fracassée comme un jouet d’enfant, et plus loin derrière le bois de Delville, haché en copeaux. » o ■
Ernst Jünger, Orages d’acier
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 23.3. 2026).
Aristide Ankou













Un sommet dans la littérature de guerre …. quel écrivain !
Comme le progrès est beau ! Joyeux et gaillard !
Aujourd’hui, c’est encore plus beau, joyeux et gaillard, car les plus grands dégâts sont causés par «des gars» qui ne sont même pas là…
L’immense Ernst Jünger, né un ou deux ans avant mon grand-père – mon grand-père, qui fut gazé dans les tranchées et en subit les conséquences jusqu’à sa mort, quarante ans plus tard, réduit à l’état officiellement clinique d’un taux d’invalidité de 100% (!) [on se demande comment il pouvait vivre encore avec ces 100% ] –, l’immense Ernst Jünger se livre, à l’âge de 25 ans, à une «description balzacienne» des panoramas vécus («panoramas vécus», je dis bien) trois ans auparavant.
“Orages d’acier” est un livre extraordinaire, à la fois épique – réellement – et froid, de la froidure de cet abject acier, non plus trempé, comme à Tolède, mais détrempé dans les bourbiers.
14-18 est le triomphe du qui-perd-gagne napoléonien, à un siècle de distance : une «Bérézina» mondialisée, dont, commençant par l’indéboulonnable démembrement de l’Empire austro-hongrois, les démocraties se sont finalement réjouies avec cette saleté de «Société des Nations», avorton mis en couveuse jusqu’à 1945 et la parturition-éprouvette de l’Organisation des nations unies.
C’est alors qu’Antonin Artaud a déclamé :
«J’ai vu beaucoup se battre les Américains… J’ai vu beaucoup se battre DES MACHINES !!!
Mais je n’ai vu qu’à l’infini derrière, les hommes qui les conduisaient…» (Il faut ENTENDRE cela dit par Artaud lui-même : “Pour en finir avec le Jugement de Dieu”, Signature/Radio France/INA, CD, 2001.)
Artaud mentionne précisément «les Américains», car c’était ceux-ci qui préparaient ce que «les démocraties» – levez les mirettes au ciel en prononçant ou en entendant ces syllabes sacramentelles, s’il vous plaît ! – sont devenues, à la traîne de ces fameux «Américains libérateurs».
(Toutefois, je n’entends pas faire allusion ici à l’entreprise amerloque actuelle, dont les tenants et les aboutissants sont peut-être bien tout à l’opposé des conséquences scandaleuses de la falsificatrice «Libération».)
Il faut encore lire les quatre volumes des Journaux de Jünger – “Jardins et Routes 1939-1940”, “Premier Journal parisien 1941-1943”, “Journal 1943-1945” et “La Cabane dans la vigne 1945-1948” –, dans lesquels, sur un autre mode «littéraire», Jünger observe la réalité guerrière «nouvelle» qui se profile…
Jünger était également un entomologiste très distingué (un petit lépidoptère a été baptisé, comme une dédicace à l’auteur des “Chasses subtiles”, du nom Trachydora jungeri), et cette activité, poursuivie jusqu’à ses plus de cent ans, a su parfaire ses dons d’observateurs jusqu’à cette finesse en rien psychologique qui lui permit de regarder l’humanité pour ce qu’elle est exactement : le couronnement de la Création, couronne faite pour chuter, d’abord, et se relever très lentement, en même temps que les scories de la chute originelle se décomposent dans les «entonnoirs» de ce “Huis-Clos” laïque et obligatoire à quoi ce même humain «existentialiste» entend se réduire, par les concepts simplistes d’un ou deux Charles Darwin de circonstance – la guerre, c’est l’«Évolution» (ou l’inverse, au choix). Si bien que, au cours de “J’ai appris hier”, premier numéro de l’œuvre radiophonique, Artaud s’exclame : «Et vive la guerre ! N’est-ce pas ?», selon ces circonstances dénoncées :
«Parce qu’il faut produire,
il faut par tous les moyens de l’activité possibles remplacer la nature partout où elle peut être remplacée,
il faut trouver à l’inertie humaine un champ majeur,
il faut que l’ouvrier ait de quoi s’employer,
il faut que des champs d’activités nouvelles soient créés,
où ce sera le règne enfin de tous les faux produits fabriqués,
de tous les ignobles ersatz synthétiques
où la belle nature vraie n’a que faire,
et doit céder une fois pour toutes et honteusement la place à tous les triomphaux produits de remplacement
où le sperme de toutes les usines de fécondation artificielle fera merveille
pour produire des armées et des cuirassés.
Plus de fruits, plus d’arbres, plus de légumes,
plus de plantes pharmaceutiques ou non et
par conséquent plus d’aliments,
mais des produits de synthèse à satiété,
dans des vapeurs,
dans des humeurs spéciales de l’atmosphère,
sur des axes particuliers des atmosphères
tirées de force et par synthèse aux résistances d’une nature qui de la guerre n’a jamais connu que la peur.
Et vive la guerre, n’est-ce pas ?
Car n’est-ce pas, ce faisant, la guerre que les Américains ont préparée et qu’il prépare ainsi pied à pied.
Pour défendre cet usinage insensé contre toutes les concurrences qui ne sauraient manquer de toutes parts de s’élever,
il faut des soldats, des armées, des avions, des cuirassés […]»
Vive Dieu, la Franc e et le Roi !
Mais quand il n’y a plus Dieu, de France ni notre bon roi ?
hi hi hi, on s’en va demain…recours aux forêts.