
Par Yves-Marie Adeline.
La guerre en Iran provoque un effondrement inattendu des métaux précieux. Mais qu’il soit inattendu ne signifie pas qu’il soit inexplicable ; et surtout, qu’il soit durable. Pour le comprendre, il faut commencer par distinguer les deux métaux.

Pendant des siècles, on a dit de l’or qu’il était une valeur-refuge, et en un sens cela reste vrai, à condition bien sûr qu’il s’agisse de l’or physique et non d’un or en ETF, sur papier. Alors on dit que l’or ne vous rendra pas riche, mais vous empêchera d’être pauvre.
Mais depuis quelque temps, l’or est devenu plus que cela : il est un actif de réserve, qui vient au secours de la dépréciation monétaire. Les investisseurs, institutionnels comme particuliers, ont injecté des capitaux dans les métaux précieux pour se protéger contre la lente érosion du pouvoir d’achat : si les monnaies fiduciaires se déprécient, il faut détenir des actifs plus solides, en l’occurrence l’or qui est, en somme, la seule monnaie ayant pu traverser les millénaires. L’or ne peut être imprimé (sauf sous forme d’ETF, mais nous continuons de ne parler que de l’or physique, même si la chute des ETF entraîne celle du physique), c’est un actif permanent. L’or a connu ces deux dernières décennies une hausse remarquable depuis la crise financière de 2008 et l’augmentation monétaire plus rapide que la production, entraînant une dépréciation de nos monnaies – que l’on pourrait qualifier d’éphémères quand on les considère à l’échelle de longs siècles.
S’affranchir de la dépendance au dollar
Mais il y a aussi une raison géopolitique à la hausse de l’or, précisément dans le contexte de l’intervention de la Russie dans la guerre du Donbass en 2022. Plusieurs d’entre nous avions alerté sur le danger que présentait l’utilisation du dollar américain comme arme, lorsque Washington et Bruxelles ont gelé les réserves de change de la Russie : comme prévu, cette politisation du dollar a semé la panique parmi tous les Etats détenteurs : ainsi donc, par la volonté américaine et européenne, les actifs libellés en dollars, y compris les bons du Trésor, pouvaient être saisis ! En réaction, les banques centrales, en particulier dans les pays du Sud et du Golfe, mais aussi la Chine, ont commencé à accumuler de l’or, ce qui a entamé un processus de dédollarisation prudente. Dans le Golfe persique comme ailleurs, l’or est devenu non plus seulement une valeur refuge, mais une réserve de valeur opposable à la menace. Il ne s’agissait plus que de la gestion de la richesse souveraine, d’une réallocation structurelle visant à s’affranchir de la dépendance au dollar au profit d’un actif qui n’est la dette de personne.
Aujourd’hui, le blocus d’Ormuz tarit la source de revenus des pays du Golfe, contraints de liquider leur or pour honorer leurs obligations budgétaires. En Chine, le processus est différent : la contraction des importations en pétrole freine la production, donc diminue les recettes d’exportations, donc diminue les réserves commerciales et oblige à liquider de l’or.
Quant à l’argent, sa chute a été plus brutale encore, parce que ce métal n’est pas seulement un actif de réserve, la moitié de sa demande part dans l’industrie : électronique, solaire, véhicules électriques, semi-conducteurs etc. Si la croissance mondiale ralentit, cette demande industrielle décroît.
Et pourtant, la conjoncture actuelle ne change rien à la valeur intrinsèque des métaux précieux, qui remontera inéluctablement. Aussi bien, la dépréciation monétaire, conséquence du quantitative easing, continuera ; la dédollarisation, conséquence de la politisation, de cette monnaie, se poursuivra. Donc les banques centrales n’abandonneront pas leurs stratégies d’accumulation de cet or qu’elles sont contraintes de vendre en ce moment. Lorsque le commerce de pétrole reprendra, la demande structurelle d’or reprendra aussi.o■oYVES-MARIE ADELINE
Article précédemment paru dans Politique magazine.













