
Par Aristide Ankou.
« la femme du procureur général près la cour de Nantes est la maitresse du préfet de la Loire-inférieure ; cette situation, connue dans tout le ressort, est de nature à porter préjudice au prestige de la magistrature. »

Anatole France, suite.
Pour l’intelligibilité de ce qui va suivre : « la femme du procureur général près la cour de Nantes est la maitresse du préfet de la Loire-inférieure (monsieur Pélisson) ; cette situation, connue dans tout le ressort, est de nature à porter préjudice au prestige de la magistrature. »
Voilà pourquoi le garde des Sceaux charge son secrétaire, Labarthe, de lui trouver quelque jeune magistrat susceptible de devenir l’amant de madame Pélisson, en mesure de représailles. Labarthe se rend chez son ami Lespardat et lui expose l’affaire.
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« – Est-elle jolie, ma préfète ? demanda Lespardat.
Il fit cette question négligemment, sans en exagérer l’importance, tranquille comme un très jeune homme qui trouve toutes les femmes belles. En manière de réponse, Labarthe jeta sur la table la photographie d’une dame maigre en chapeau rond, avec de double bandeaux tombant sur un cou brun.
– Voici, dit-il, le portrait-carte de madame Pélisson. Le cabinet l’a demandé à la préfecture de police qui l’a expédié après y avoir apposé le timbre de la Sûreté, comme tu le vois.
Lespardat le saisit vivement entre ses doigts carrés :
– Elle est belle, dit-il.
– As-tu un plan ? demanda Labarthe, un système de séduction raisonné ?
– Non, répondit simplement Lespardat.
Labarthe, qui était intellectuel, objecta qu’il fallait pourtant prévoir, combiner, ne pas se laisser prendre au dépourvu par les circonstances.
– Il est certain, ajouta-t-il, que tu seras invité aux bals de la préfecture et que tu danseras avec madame Pélisson. Sais-tu danser ? Montre-moi comment tu danses.
Lespardat se leva, et tenant sa chaise embrassée, fit un tour de valse, avec un air d’ours gentil.
Labarthe l’examinait, très grave, à travers son lorgnon.
– Tu es lourd, gauche, sans cette morbidesse irrésistible qui…
– Mirabeau dansait mal, dit Lespardat.
– Après tout, dit Labarthe, c’est peut-être la chaise qui ne t’inspire pas.
Quand ils se retrouvèrent tous deux sur le trottoir humide de l’étroite rue Contrescarpe, ils rencontrèrent des filles qui allaient et venaient du carrefour Buci aux débits de liqueurs de la rue Dauphine. Comme l’une d’elles, épaisse et lourde, dans sa triste robe noire, passait morne, les jambes molles, sous un réverbère, Lespardat la saisit brusquement par la taille, la souleva et lui fit faire deux tours de valse sur le pavé gras et dans le ruisseau, avant qu’elle eut pu se reconnaitre.
Remise de son étonnement, elle hurla les plus sales injures à son cavalier qui l’emportait d’un élan irrésistible. Il faisait lui-même l’orchestre, de sa voix de baryton chaude et entrainante comme une musique militaire, et tournoyait avec la fille si furieusement qu’éclaboussés par toute l’eau et la boue de la rue, ils heurtaient ensemble les brancards des fiacres rôdeurs et sentaient à leur cou le souffle des chevaux. Après quelques temps de valse, elle, sans colère, la tête abandonnée sur la poitrine du jeune homme, lui murmura à l’oreille :
– Tu es tout de même un joli garçon, toi. Et tu dois les rendre heureuses, hein ? les femmes de Bullier !
– C’est assez, mon ami, cria Labarthe. Ne te fais pas mettre au poste. Viens, tu vengeras la magistrature ! » o ■o ARISTIDE ANKOU o (A suivre)
Anatole France, L’orme du mail
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 29.4. 2026).
Aristide Ankou

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Mon père me fit découvrir Anatole France, sa langue, ses analyses psychologiques et sociales. Quelle belle langue, accessible à tous! Ses œuvres étaient utilisées dans l’enseignement secondaires de mon temps, le sont elles aujourd’hui!?