
Entretien par Alexandre Devecchio.
COMMENTAIRE – Cet entretien, réalisé par Alexandre Devecchio, a été publié hier, 6 mai, dans Le Figaro. Les analyses de Pierre Vermeren sont faites de cette solidité, de cette connaissance de l’Histoire comme des faits d’actualité, de cette hauteur de vue, enfin, qui emportent l’adhésion et rendent le commentaire superflu. Ce qui est démontré ici, c’est que la situation conflictuelle des rapports franco-algériens résulte d’une double faiblesse : celle des dirigeants politiques d’Alger, isolés de leur propre peuple, réduits à une stérile posture anti-française ; celle des politiques français, maladivement portés à la repentance perpétuelle. Dans la platitude journalistique qui est la triste et à peu près constante marque de la presse d’aujourd’hui, les contributions de Pierre Vermeren sont attendues et reçues comme des exceptions bienvenues. – Je Suis Français
ENTRETIEN – Si la relation franco-algérienne n’a jamais été aussi difficile depuis 1962, cela s’explique par l’isolement du pouvoir algérien, au sein même de sa population, comme par la propension française à une repentance qui fait fi des enjeux diplomatiques d’aujourd’hui.
*Normalien et agrégé, Pierre Vermeren est professeur d’histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne. Il a publié en mars « France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique » (Tallandier).

LE FIGARO. – En déplacement dans un hôpital de l’Ariège, le chef de l’État s’est agacé que les médecins étrangers ne puissent pas facilement exercer en France et a traité de « mabouls » les partisans de plus de fermeté envers Alger, visant sans le nommer Bruno Retailleau. Comment expliquez-vous que plus de six décennies après la guerre d’Algérie, la relation avec notre ancienne colonie soit si présente dans le débat politique ?
PIERRE VERMEREN. – Cela provient d’abord de la volonté d’Alger, dont les dirigeants font tout pour se rappeler au bon souvenir des nôtres ! Ça marche, parce que la guerre d’Algérie est la dernière « grande catastrophe » française, et elle continue de produire de l’idéologie. Des générations de dirigeants politiques se sont construits, voire sont encore engagés, dans cette histoire (Zemmour, Le Pen, Mélenchon, Nuñez, Tabarot, Ménard, Royal, etc.). L’État algérien agit comme un presse-bouton qui provoque des réactions en chaînes prévisibles. Le président Emmanuel Macron, qui a profité par deux fois d’un vote communautaire encouragé par Alger et la mosquée de Paris, comme cela a été rapporté à l’époque, est forcément redevable. Pour autant, c’est lui qui nous a fâchés avec l’Algérie, avec laquelle nous avions des rapports déjà tendus mais jamais aussi mauvais. Cela dit, sa politique en est moins responsable qu’Alger lui-même. Le Hirak (2019-2020) a bouleversé la donne politique en Algérie. L’isolement du pouvoir au sein de sa population l’incite à conflictualiser la relation avec la France : il faut partir de cette donnée.
Est-ce le symptôme de ce que vous décrivez dans votre livre comme une relation pathologique ?
Absolument. La France du XXIe siècle ne cesse de se repentir pour son passé, et l’Algérie allonge indéfiniment la liste des crimes et factures morales et financières induites. De « je t’aime, moi non plus », on est passé à « fais-moi mal, Johnny » (chanson sortie en 1956 pendant la guerre d’Algérie), pour pasticher Boris Vian. On pourrait en effet en rire si la chose n’était pas à la fois douloureuse, très politique et infantile. Douloureuse parce qu’on s’appuie sur des souffrances bien réelles et terribles de la guerre d’Algérie notamment, partagées entre Français et Algériens, étant entendu que les Algériens ont payé un prix très élevé (dû à la fois à la guerre française et aux méthodes cruelles du FLN). Politique ensuite parce que tout cela a un sens, et que, comme je l’explique dans mon livre, l’Algérie officielle a beaucoup de choses à masquer dans son histoire récente. La guerre des Français joue un effet d’occultation sur tout ce qui doit être tu. Infantile aussi, car, entre deux États majeurs et indépendants, on se ment, on cache à nos peuples des vérités gênantes (les privilèges parisiens des élites algériennes, la situation de la médecine publique en Algérie, le financement de la grande mosquée de Paris par le marché invasif du halal, la vaste question des OQTF et ses liens avec la narco-criminalité, le privilège migratoire algérien, etc.).
Bruno Retailleau a réagi en répétant qu’« avec le régime d’Alger, la politique des bons sentiments est condamnée à l’échec ». Partagez-vous son analyse ?
Il n’y a pas de bons sentiments en relations internationales, il n’y a que des rapports de force. Chaque État y défend ses intérêts et ceux de ses citoyens. C’est ce que font avec constance l’Allemagne et les États-Unis depuis 1945, ce que nous ne parvenons pas à comprendre alors qu’ils nous ont déclassés. Car il y a deux exceptions. La France, qui au nom de sa prétention à une morale universaliste, défend les droits de l’humanité en premier, au détriment de ses citoyens. Et les États autoritaires et dictatoriaux qui ne défendent pas les intérêts de leur peuple, mais ceux du groupe dirigeant au pouvoir. Vous comprenez pourquoi et comment nous en sommes arrivés à la situation présente. Le seul fait d’avoir des relations diplomatiques normales avec l’Algérie sous le regard et avec l’aval du Parlement serait déjà un progrès considérable. Nous en sommes pourtant loin… De Gaulle a fait l’erreur de confier à ses successeurs une responsabilité exclusive en matière de relations bilatérales avec les pays d’Afrique, et l’Algérie en particulier. On voit où cela nous a conduits.
En réalité, les dirigeants algériens adorent la France, où ils achètent des biens immobiliers, où ils passent souvent leur retraite, où leurs enfants vivent et étudient, où ils passent leurs vacances, où ils se font soigner ou viennent accoucher pour être soignés au mieux, etc.
L’écrivain Kamel Daoud a été condamné en Algérie à 3 ans de prison ferme pour avoir publié en France un roman, Houris , qui raconte les traumatismes de la guerre civile algérienne. Comment expliquez-vous cette condamnation ? À travers Daoud, s’agit-il d’envoyer un message à la France ?
En France, nous avons toujours le réflexe de penser que l’Algérie nous poursuit de sa vindicte. En réalité, les dirigeants algériens adorent la France, où ils achètent des biens immobiliers, où ils passent souvent leur retraite, où leurs enfants vivent et étudient, où ils passent leurs vacances, où ils se font soigner ou viennent accoucher pour être soignés au mieux, etc. Quand ils prennent des mesures comme la condamnation de Kamel Daoud – affaire politique de premier plan et par ailleurs véritable scandale contre la liberté de création -, ils s’adressent aux Algériens : un, conformément à la loi, il est interdit d’évoquer la décennie noire et son lot de massacres et de cruelles expériences traumatiques ; deux, personne n’échappe à cette loi, et tout Algérien, quel que soit son métier, son rang, son approche, sera condamné ; trois, même le prix Goncourt, ou une œuvre littéraire d’intérêt mondial (cf. Boualem Sansal) ou la notoriété internationale, rien ne protégera les Algériens de la foudre étatique – voire cela accentuera sa violence.
Boualem Sansal a déclaré récemment vouloir quitter la France, lassé par les attaques à répétition d’une partie de la gauche médiatique et intellectuelle. Que vous inspirent ces attaques ? Que disent-elles du rapport d’une certaine gauche à l’Algérie ?
Hélas, rien de nouveau sous le soleil. Les Français, depuis que leur pays est déclassé et qu’ils ont été sortis de la grande histoire par leurs adversaires (de la technologie par les Américains, de la domination impériale par l’Algérie, de la direction de l’Europe par l’Allemagne…), n’arrivent plus à faire la part des choses entre la morale, l’histoire, la géopolitique et la liberté intellectuelle. Tout semble confus, à deux exceptions près : la supériorité morale de l’Autre et le rejet violent de notre histoire. Cela est notoirement vrai à gauche, parce que c’est elle qui pendant deux siècles a porté le flambeau de la France révolutionnaire émancipatrice et éducatrice des peuples. Napoléon était le bras armé de la Révolution en Europe, avant que ses officiers ne conquièrent l’Algérie. Par la suite, les radicaux de la IIIe République ont colonisé pour « civiliser » les prétendus non-civilisés. C’est la République – et donc la gauche à l’époque – qui a départementalisé l’Algérie en 1848, qui a réprimé Mokrani en 1871, qui a créé l’indigénat en Algérie en 1881, ou qui a envoyé le contingent en Algérie et voté les pleins pouvoirs à l’armée en 1956. Cette histoire impériale, au nom des idéaux des Lumières, est devenue la honte ontologique de la gauche française, qu’elle a retournée contre son pays, et convertie en soumission aux tyrans de leurs peuples (névrose de conversion ; selon les psychanalystes). On aurait tort d’en exempter de larges pans de la droite. Ainsi, notre « politique arabe », conçue par de Gaulle et mise en œuvre par ses successeurs, consiste à soutenir les régimes en place, quelle que soit l’ampleur de leurs forfaits.
Pensez-vous que le sujet algérien va s’inviter à la présidentielle ? Cela peut-il déboucher sur une normalisation des relations entre nos deux pays ?
Nous y sommes tout entiers. La campagne a commencé le jour où Boualem Sansal est devenu la bête noire de la gauche parisienne (pour Hollande et Macron, elle avait commencé aux ponts de Clichy et de Bezons pour commémorer le 17 octobre 1961). Quant à la normalisation, elle dépendra exclusivement du président élu : il aura toute latitude pour normaliser la relation ou maintenir notre soumission.o ■















Un peu différent mais tout aussi travaillé, complémentaire, peut-être, le point de vue d’Asselineau :
https://www.youtube.com/watch?v=4tR5t3mQLSI