
Par Victor Lefebvre.

Ces confidences, fort bien rédigées, parues aujourd’hui dans le JDD, renforcent, bien évidemment, la sympathie et l’amitié d’esprit que beaucoup, dont nous, portent à Mathieu Bock-Côté. Pas tout le monde, bien entendu. Hier soir, sur CNEWS, nous l’avons entendu se proclamer libéral et démocrate. Mais en quel sens ? Si nous lui demandions s’il adhère à l’idéologie démocratique — en fait, une religion — ou au libéralisme entendu comme à Davos, il se récrierait aussitôt dans un torrent de paroles de dénégation. Si nous lui rappelions la formule antiégalitaire d’Edgar Poe, pointant les « efforts insensés » accomplis pour « instaurer une démocratie universelle », nous savons bien qu’il y adhérerait aussitôt. Antimoderne, dans un univers médiatique servile et décadent — les deux vont ensemble —, il lui arrive d’y exprimer quelques concessions de vocabulaire. Notre avis est que ce n’est nullement son fond ni sa nature. Pierre Boutang voulait une politique qui fût moderne, c’est à dire affrontée au monde moderne. C’est peut-être là une définition qui convient bien à la riche personnalité de Mathieu Bock-Côté. – JSF
CONFIDENCES. L’intellectuel québécois se raconte dans un livre d’entretiens passionnant. Portait d’un amoureux de la France fidèle à son engagement en faveur du Québec libre.

La première fois que Mathieu Bock-Côté a mis les pieds en France, c’était en 2004, à Lyon. Le jeune homme de 24 ans n’avait quasiment pas quitté sa chambre, préférant lire fiévreusement Les Origines de la France contemporaine, l’œuvre majeure d’Hippolyte Taine, longue de plusieurs milliers de pages.
Deux décennies plus tard, le voici installé (définitivement ?) en France. Le sociologue a troqué ses chemises bûcheron et sa serviette en cuir « de thésard désargenté » (le mot est de son ami Jean-Thomas Lesueur) pour des costumes trois-pièces en tweed et des chemises impeccablement repassées. L’homme apprécie la gastronomie française, le vin rouge, les belles tablées, les conversations interminables et les librairies indépendantes de la rive gauche parisienne. Forcément, on est tenté de lui poser la question : ne se sentirait-il pas désormais davantage européen que nord-américain ? Il laisse un court silence théâtral avant de se récrier : « Mais je suis 100 % québécois ! » Ce n’est pas une parole en l’air : si le Parti québécois remporte les élections le 5 octobre prochain – le parti indépendantiste est donné favori dans les sondages –, un nouveau référendum sur la souveraineté de la Belle Province sera organisé. « Je n’hésiterai pas une seconde, je ferai campagne sur place d’une manière ou d’une autre. »
Il reste meurtri par le « non » au référendum québécois de 1995
Lors de la dernière consultation, en octobre 1995 (Mathieu Bock-Côté avait alors 15 ans), le « non » l’avait emporté de très peu, avec 50,58 % des votes exprimés. Comme il le raconte dans le très beau livre d’entretiens qu’il signe avec le journaliste Laurent Dandrieu, Le Pessimiste joyeux (Fayard), Mathieu Bock-Côté demeure profondément meurtri de ce rendez-vous manqué avec l’histoire. « Les prochaines années seront déterminantes pour l’avenir de notre nation, affirme-t-il. Soit le Québec devient une grande Acadie ou une grande Louisiane – et il n’existera plus aucune trace de la présence française en Amérique –, soit nous retrouvons le fil de notre destin. » Au Québec, l’influence de Mathieu Bock-Côté dépasse le seul cadre du débat public. « C’est l’intellectuel indépendantiste le plus influent. En quinze ans, il a redessiné le paysage idéologique du Québec à lui seul, ou presque », explique le jeune essayiste québécois Étienne-Alexandre Beauregard, auteur d’un livre très remarqué paru l’an dernier, Anti-civilisation, préfacé par Mathieu Bock-Côté.
Bourreau de travail
Car si l’on connaît son omniprésence médiatique en France (une chronique hebdomadaire dans les colonnes du JDNews, une dans Le Figaro, « Face à l’info » tous les soirs sur CNews, « Face à Bock-Côté » tous les samedis soir, sans compter de nombreuses autres interventions publiques), peu savent que le sociologue poursuit en parallèle une intense activité de l’autre côté de l’Atlantique : quatre chroniques par semaine dans Le Journal de Montréal et trois à quatre émissions sur la chaîne québécoise LCN, auxquelles il participe au beau milieu de la nuit avec la complicité du décalage horaire. « Je n’ai jamais tellement aimé dormir… Je n’ai pas une vie monacale pour autant, et je devrais faire plus de sport ! » plaisante-t-il.
Mathieu Bock-Côté est fou amoureux de la France et connaît sans aucun doute l’histoire politique française mieux que la plupart d’entre nous
Jean-Thomas Lesueur
L’essayiste ne se couche jamais avant trois heures du matin et parvient à lire cinq à six heures par jour. Tout y passe : articles de presse, revues d’idées anglo-saxonnes, dernières parutions d’ouvrages de science politique en anglais ou en français. « C’est un vrai bon vivant, il dévore la vie par tous les bouts : la bouffe, le vin, les livres, les copains… Il nous est quand même arrivé de sortir de table à 17 heures ! Mais c’est aussi un bourreau de travail absolument impressionnant », confie Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas-More, le premier à avoir reçu publiquement Mathieu Bock-Côté en France. C’était en avril 2015, dans le cadre d’un petit déjeuner-débat : « Où va la droite ? Valeurs, idées, stratégies. »
Dix ans plus tard, c’est plutôt la destinée de la France (et bien sûr du Québec) qui le préoccupe. « Ce qu’un pays peut redouter de pire, c’est la mise en minorité démographique. Une identité culturelle perdue peut se reconstruire ; une religion négligée peut être de nouveau pratiquée ; une économie peut se redresser. Mais la mise en minorité sur son propre sol est irréversible », ne cesse-t-il de répéter. « Mathieu Bock-Côté est fou amoureux de la France et connaît sans aucun doute l’histoire politique française mieux que la plupart d’entre nous, insiste Jean-Thomas Lesueur. Il souffre dans sa chair de l’état du pays. Il est capable de s’enflammer tout seul et de s’agiter dans tous les sens lorsqu’une question l’indigne ou le préoccupe. »
Il serait pourtant réducteur de ne voir en lui qu’un éditorialiste hyperactif. Diplômé d’un doctorat en sociologie obtenu à l’Université du Québec, à Montréal, Mathieu Bock-Côté aurait très bien pu se consacrer uniquement à la recherche et à l’enseignement, bien à l’abri des polémiques et des anathèmes dont il est parfois la cible. Son premier livre paru en France, Le multiculturalisme comme religion politique (Le Cerf, 2016), est d’ailleurs tiré de sa thèse universitaire. « Un très grand livre de science politique, la meilleure somme en langue française sur la question multiculturelle », salue Jean-Thomas Lesueur.
Mais le sociologue québécois en est persuadé : « La vraie vie de l’esprit est ailleurs » qu’à l’université. Surtout, l’intellectuel québécois a en vue l’horizon du « spectateur engagé » et de « l’historien du temps présent », un statut théorisé par Raymond Aron dans l’après-guerre. « Il faut toujours penser l’époque au-delà de l’événement, la tendance lourde au-delà de la polémique du jour, professe Mathieu Bock-Côté. On ne réussit pas toujours à le faire, mais je suis persuadé que l’on peut anticiper la direction que prend une société à la lumière de l’histoire des idées. »

Le pessimiste joyeux, Mathieu Bock-Côté et Laurent Dandrieu, Fayard, 264 pages, 21,90 euros. © Fayard
N’y a-t-il pas pourtant un risque de saturation médiatique, voire de myopie intellectuelle dans cette présence médiatique quotidienne ? « Son appétit de lecture le protège du commentariat », le défend son ami, l’essayiste Pierre Valentin, qui s’apprête à faire paraître dans quelques jours Malaise dans la génération Z (Gallimard). « Même quand il décrypte la petite polémique du moment, il parvient à la replacer grâce à sa culture dans le temps long. » Mathieu Bock-Côté le concède toutefois : la vie d’éditorialiste implique « un risque de répétition », peut-être même de « lassitude ». Lui ne le perçoit pas ainsi. « Cette répétition est l’autre nom de la pédagogie, pour peu qu’on sache se renouveler, pour peu qu’on ne devienne pas bêtement militant, à la recherche de l’indignation du jour. Notre travail consiste à donner un certain relief au cours des événements. Pour le reste, j’écris des livres pour demeurer fidèle à ce que j’aurais fait dans une autre vie. »
« Indéfectible loyauté »
À quoi cette autre vie aurait-elle ressemblé, justement ? « Je serais devenu probablement un prof d’université tranquille, peut-être philosophe, peut-être historien », dit-il à Laurent Dandrieu. « Mathieu a hérité de son père la vocation de professeur, souligne Étienne-Alexandre Beauregard. Certains intellectuels voient parfois l’arrivée d’un jeune auteur comme une menace pour leur pré carré. Avec Mathieu, c’est tout l’inverse : il ne compte pas ses heures pour aider et conseiller un jeune talent intéressé par la vie des idées. » « Il a beau avoir un emploi du temps de ministre, il connaît la valeur de l’amitié et il est d’une indéfectible loyauté », abonde Pierre Valentin.
Certaines voix se sont faites plus critiques par le passé. En 2021, alors qu’il s’apprête à remplacer Éric Zemmour sur le plateau de « Face à l’info », la presse de gauche lui consacre plusieurs portraits peu amènes. Le Monde évoque un « Don Quichotte aux indignations péremptoires », Libération conspue un « D’Artagnan planqué de l’extrême droite », un « Zemmour sans la haine raciale » et cite un obscur universitaire québécois d’extrême gauche le qualifiant de « mobile home de la pensée ». L’émission « Quotidien » va jusqu’à moquer son accent québécois. En a-t-il conçu une certaine aigreur ? « Comme le disait Chirac, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Au Québec, on dirait : « Ça ne me fait pas un pli sur la différence » ! o ■oVICTOR LEFEBVRE













Érudit, sympathique, stimulant, M.B-C reste plus disert sur l’indépendance du Québec que sur l’indépendance de la France et les forces qui menacent son existence
Excellent article en effet. On ne peut jamais tout dire dans un seul article. D’autant qu’ ici ce n’est pas un article proprement dit, mais un entretien. Maarc Vergier le complète en posant une question vraimentpertinente : qui paye ? Je n’y avais pas pensé, et j’ai comme l’impression que personne n’y a pensé non plus, en tout cas je n’ai jamais rien lu sur ce sujet. Après tout ce n’est pas nul. Sans être radins, ça concerne nos sous…
Quant à MBC, je l’écoute tous les soirs, et pour moi il n’y a aucun doute : indiscutablement, il fait campagne contre la supranationalité, contre les gens de Bruxelles, et contre l’UE en règle et en détails.