
Par Aristide Ankou.
C’est bien sûr le poète qui a raison contre la triste Ovidie…

« Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un homme qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. »
Pascal, Pensées
La part de vérité
Quel est donc le côté par lequel la triste Ovidie (car la tristesse se lit sur son visage autant que dans ses propos) envisage « la chose » et qu’il faudrait avouer pour vrai ?
Ce qui n’est pas sérieusement contestable, c’est que, « depuis que le monde est monde », la sexualité est parfois un objet d’échange et que, dans cet échange de type commercial, l’écrasante majorité – pour ne pas dire la quasi-totalité – des acheteurs sont des hommes et qu’une majorité, un peu moins écrasante mais néanmoins très conséquente, des vendeurs sont des femmes.
Ce qui s’explique à la fois par des considérations physiques élémentaires et par des considérations psychologiques qui seraient tout aussi élémentaires si nous n’avions pas troqué le bon sens pour l’idéologie féministe.
D’un point de vue physiologique, pour que l’échange sexuel puisse avoir lieu, « il faut que l’homme veuille et puisse », alors qu’il suffit que la femme « résiste peu », comme dirait mon cher Jean-Jacques.
D’un point de vue psychologique, les femmes sont moins portées que les hommes sur les plaisirs de la sexualité lorsqu’ils sont séparés du reste de l’existence. Ou, comme le disait un acteur célèbre à qui le juge demandait pourquoi lui, le séducteur, éprouvait le besoin de recourir à des prostituées : « Je ne les paye pas pour qu’elles restent, je les paye pour qu’elles s’en aillent. »
Donc oui, il y a toujours eu et il y aura toujours des femmes qui échangeront du sexe contre des biens matériels. Et aussi quelques hommes, presque toujours avec d’autres hommes.
Bien sûr, il peut sembler absurde de faire de la prostitution le paradigme de la sexualité et de voir dans tout coït un échange tarifé. Mais il y a une certaine logique à cela, du moins pour des esprits émoussés.
Pourquoi Ovidie envisage-t-elle uniquement l’hétérosexualité comme « un système purement vénal » et pas aussi l’homosexualité ? C’est que, précisément, puisqu’hommes et femmes tendent naturellement à avoir des points de vue un peu différents sur la sexualité, il ne sera pas rare que, dans un rapport sexuel, un homme et une femme recherchent des choses un peu différentes. Un homme, par exemple, recherchera trivialement un orgasme et une femme recherchera le plaisir de se sentir désirable et désirée, ce qu’Ovidie appelle, avec son vocabulaire limité, « de la revalorisation ».
Or, ce qui peut sembler caractériser la transaction commerciale, c’est qu’elle aboutit à l’échange de biens de natures différentes : chacun donne ce qu’il a en surplus pour obtenir en retour ce qui lui manque. Dès lors, il sera possible de qualifier de « vénal » le rapport sexuel dans lequel les participants ont des attentes différentes.
Et, à l’inverse, le seul rapport « non vénal » sera celui dans lequel les participants donneront et recevront exactement la même chose (un orgasme, si l’on comprend bien le propos ovidien).
Voilà, semble-t-il, ce qui peut donner une certaine plausibilité aux propos d’Ovidie. Mais là s’arrête strictement la part de vérité qu’il faut lui avouer et qui, somme toute, peut se résumer en une phrase : « Les hommes et les femmes sont différents, particulièrement sous le rapport de la sexualité » (si l’on peut dire…)
L’erreur idéologique
Car c’est effacer les distinctions les plus élémentaires et les plus nécessaires que de qualifier de « vénal » tous les échanges dans lesquels circulent des biens hétérogènes. À peu près de la même manière que de qualifier de « relation de pouvoir » ou de « domination » aussi bien les relations entre un père et son fils, entre un employeur et un salarié, entre un maître et un esclave, entre un prêtre et un fidèle, etc.
C’est là que l’on voit la marque (hideuse) de l’idéologie, qui commence par écraser la réalité et par assassiner la nuance avant, en règle générale, d’écraser les êtres humains qui ont le mauvais goût de ne pas se laisser simplifier.
Non seulement Ovidie fait indûment une généralité – que dis-je ? une universalité – d’un cas particulier (hétérosexualité = prostitution), mais, en plus et peut-être surtout, son propos repose sur deux prémisses évidemment fausses.
La première est que les femmes (hétérosexuelles) ne seraient pas sujettes à la concupiscence, comme on disait autrefois. À savoir qu’une femme ne pourrait jamais avoir « juste envie de baiser » avec un homme, pour parler le langage contemporain. Sans doute parce que, selon dame Ovidie, les hommes sont essentiellement décevants. C’est ce qui lui permet d’affirmer que l’hétérosexualité n’a « rien de gratuit », qu’elle est toujours « purement vénale », à savoir toujours inégale dans l’échange.
Mais c’est avoir une expérience de la vie bien courte ou un esprit bien laminé par l’idéologie que de croire une chose pareille.
La seconde fausseté manifeste est de supposer que le sentiment amoureux et la sexualité sont radicalement séparés. C’est ce qui lui permet de dire que certaines femmes échangent du sexe contre de l’amour. Mais si le sentiment amoureux conduit naturellement à la sexualité et la sexualité au sentiment amoureux, tout son schéma s’effondre : dans le rapport sexuel, on ne sait pas exactement ce que l’on donne ni ce que l’on obtient. On est bien plus proche du don et de l’espérance que de la transaction et du calcul.
Adieu veaux, vaches, cochons, féminisme et hétérosexualité « vénale ».
C’est bien sûr le poète* qui a raison contre la triste Ovidie :
« Aimons, foutons, ce sont des plaisirs
Qu’il ne faut pas que l’on sépare;
La jouissance et les désirs
Sont ce que l’âme a de plus rare.
D’un vit, d’un con et de deux cœurs
Naît un accord plein de douceurs
Que les dévots blâment sans cause.
Amaryllis, pensez-y bien :
Aimer sans foutre est peu de choses,
Foutre sans aimer, ce n’est rien. »
Si donc, dans un esprit d’impartialité pascalienne, je devais estimer l’affirmation de dame Ovidie, je dirais : accidentellement vraie et essentiellement fausse. o■o ARISTIDE ANKOU o
* Le poète est La Fontaine.
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 22.4. 2026).
Aristide Ankou












