
3e écrit d’une sorte de mini débat sur l’IA, en cours dans JSF. Comme (presque) nulle part ailleurs…
Par David Gattegno.

L’IA, la publicité et ce qui s’y rapporte procèdent avant tout à du conditionnement. On se leurre depuis trop longtemps sur un si commodément admissible objectif de profit financier, et ce, exclusivement. En réalité, il s’agit bien davantage de processus divers permettant de façonner des pensées collectives. Cela n’est pas une nouveauté et, pour se le rappeler, lire Gustave Le Bon (« Psychologie des foules »), même Freud (« Psychologie des masses et analyse du moi »), Wilhelm Reich (« Psychologie de masse du fascisme »), encore et, surtout, Le Viol des foules par la propagande politique, de Serge Tchakhotine. C’est avec ce dernier ouvrage que l’on pourra mesurer ce qu’il en est effectivement et de quoi il retourne réellement. Savoir, pour commencer, que les techniques publicitaires obéissent toutes et exclusivement aux travaux intéressant les « réflexes conditionnels » menés par le célèbre Ivan Pavlov. La question traitée portant sur les limites naturelles ou artificielles du « conditionnement ». Naturellement, le réflexe survient au gré des stimuli de l’environnement ; artificiellement, le réflexe peut répondre à ce qui aura été mis au point, par l’exploitation de processus pour ainsi dire mnémotechniques. Or, c’est précisément la mémoire qui est en jeu et l’exploitation de ce qui s’y trouve, naturellement, ou ce qui y aura été introduit par un « artifice » quelconque, à commencer par celui que l’on peut qualifier de « culturel ».
La publicité joue plus immédiatement avec les ressorts d’une imprégnation primaire, basée sur la répétition d’un ou plusieurs « stimuli » dont on a pu observer « expérimentalement » quelle(s) réponse(s) ils pouvaient occasionner ; il suffit alors d’affiner les rapports entre tel type de stimuli et les réactions recherchées pour déboucher sur une propagande rendue plus efficace selon les artifices exploités ; par exemple les images, qui, au départ, peuvent valoir comme « symboles », au sens le plus élevé du terme, et qui dégénèrent en « logos », sans pour autant perdre de leur impact sur « les masses », « les foules »… Ainsi, envoyé du Komintern à l’Ouest, Serge Tchakhotine a-t-il été le concepteur des marques politiques, telle l’étoile à trois pointes – simultanément, l’insigne de la marque automobile Mercédès – ; l’étoile migrera dans divers mouvements et, particulièrement, substituée aux armoiries du drapeau républicain espagnol, elle frappera celui des Brigades internationales ; évoquons aussi, par le même concepteur, les Trois Flèches du Front de Fer. C’est encore Tchakhotine qui créera de multiples associations – celles que l’on disait « crypto-communistes », comme le Mouvement pour la Paix –, tout comme il avait été le préparateur de la propagande du Front populaire, car Tchakhotine théorise également l’idée selon laquelle il s’agit de différencier la bonne propagande (saine, démocratique et progressiste) de la mauvaise propagande, dite nocive.
La propagande comme exploitation de la mémoire
Or, tout cela repose en fait sur une exploitation raisonnée de la mémoire, tout d’abord dans les domaines biologique et/ou sensoriel, chez Pavlov, puis son élève Tchakhotine y associe le psychique. C’est avec ce dernier plan que naît réellement l’objectif de propagande, et ce, de manière proprement scientifique, ouvrant le champ à la trop fameuse « communication », laquelle est adjointe à la « culture », jusqu’à s’y substituer, dans ce qui a été un beau jour intitulé « ministère de la Culture ET de la Communication ». Des conseillers en communication apparaissent, ni plus ni moins que des conseillers en culture, au fond : bref, la mise au point de la « bonne propagande » telle que Tchakhotine l’avait prédigérée à l’intention des agents de publicité politique.
L’IA n’est pas beaucoup plus que « l’extension du domaine de la lutte » par intrusion dans la pensée.
On n’en finit plus des trémolos dans la voix des thuriféraires de cet « outil prodigieux » ni du « déni » obstiné dans lequel se calfeutrent ceux qui devraient savoir « monter au créneau » et qui se persuadent que ce ne serait qu’un outil à savoir utiliser intelligemment. Foutaise ! Et j’en ai apporté la preuve en requérant de mes amis séduits qu’ils fassent un certain test pour moi – qu’ils le fassent, eux, car je ne veux pas mettre un seul orteil là-d’dans. L’un d’eux s’est défilé, une autre s’est exécutée. Il s’agissait de demander à cette satanée IA deux exercices, en quelques 3000 signes, le sujet étant, d’une part, « Comment René Guénon aurait-il commenté le “wokisme” » (le Guénon en question n’ayant évidemment pas pu connaître le mot mais ayant déjà pu envisager la chose) ; d’autre part, toujours en 3000 signes, « René Guénon et le christianisme » (dans ce cas, on connaît textuellement ce qu’il en a écrit)… Résultat unique : deux tissus d’approximations reprenant plus ou moins opportunément ici ou là des formules toutes faites (généralement issues de commentaires sur Guénon plus que de textes de Guénon lui-même) et, lorsque l’on se penche attentivement sur le propos, on constate que celui-ci est rempli de vide entre les mots, si bien qu’il ne dit au fond pas grand-chose, comme s’il évoluait dans une espèce d’entre-deux de circonstance, comme si, ne voulant pas se prononcer formellement, il en arrivait à ce que le Guénon de référence ne se fût, lui-même, pas prononcé (!!!).
L’illusion du contenu
La troisième expérience, je ne l’ai pas cherchée. Voici comment cela s’est produit : je demande à un homme de ma connaissance d’accorder sa collaboration à un ouvrage collectif en préparation, pour le thème duquel je lui demande une contribution intéressant le polygraphe du XIXe siècle Sosthène Grasset d’Orcet, auquel il avait consacré un savant ouvrage voilà trente ans. Il m’adresse très rapidement son texte. Je le lis et suis tout d’abord tellement stupéfait par la forme que je ne m’occupe même pas de l’idée de fond. Je fais part de mon étonnement au rédacteur et le prie de modifier un peu la forme et d’en consacrer davantage à Grasset d’Orcet, en laissant de côté Frazer, Freud, Hocart et Girard. Il y consent. Et puis il me dit : — « Vous savez, j’utilise tous les moyens modernes ; aussi je peux faire cela assez vite. » Ah bon… Je lui demande ce qu’il entend par « moyens modernes »… — « J’utilise l’intelligence artificielle. »
Je passe ici sur les commentaires que cela suscita de ma part ; seulement, je me prends à relire ce qu’il m’avait adressé à la lumière de cette information… C’est-à-dire que, négligeant la forme bizarre, je m’attache au fond. Et là, je m’aperçois que, de fond, il n’y a pas une once : des mots se succèdent, générant des formules ampoulées telles que « mécanisme anthropologique archaïque », dont, ensuite, on ne saurait rien savoir de ce qu’elles veulent réellement dire et qui, dans l’état du travail, finalement ne disent absolument rien de plus que leur clinquant apparent.
Cette IA conduit à ce que le travail fourni se présente comme conditionné dans un emballage plastique et, comme dans tous les cas de ce genre, c’est l’emballage qui vaut le plus cher, d’où le clinquant apparent et le mauvais goût du produit.
La publicité s’impose à nous, par exemple, par les procédés de « publicités surgissantes » qui se font de plus en plus fréquentes ; elle impose une façon de vivre : il suffit d’observer la « diversité » obligée qui apparaît dans la famille-type consommatrice de l’objet à vanter pour s’apercevoir que ce n’est pas le steak haché que l’on promeut mais bien la ménagère plus ou moins blonde mise à la colle avec le titulaire d’une peau foncée, tandis que l’enfant peut bien se trouver issu de tout ce que l’on voudra en termes de pigmentation héritée. Jusqu’au couple de blancs-becs assortis d’une progéniture métisse… Etc. La publicité ne sert plus du tout à vendre du fromage de chèvre vachement trafiqué au prix du lait de brebis, mais à persuader que l’amour maternel n’est nullement relié à un quelconque utérus. o■ o DAVID GATTEGNO
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