
Paru en 2018 chez Édilivre, le volume intitulé L’Essence de la modernité de Rémi Hugues aborde notamment l’histoire de l’alliance entre les États-Unis et Israël, qui a pour motif le facteur religieux. Sujet à cette heure brûlant : il y a au sein de l’administration Trump la même omniprésence de la religion que celle qui avait impressionné Meïr Dagan, patron du Mossad, les services secrets israéliens, à l’époque de la présidence de Bush Junior.
Par Rémi Hugues.

Les XVIIIe et XIXe siècles ont vu la naissance d’un nouveau courant sioniste chrétien, le « restaurationnisme », lui aussi essentiellement implanté en Angleterre.
L’un des leaders de ce courant est le pasteur anglican John Nelson Darby. Il considérait, écrit Célia Belin, que « l’humanité suivait les contours d’un plan divin qui devait amener à la fois à une série de catastrophes terrestres et au retour du Christ sur terre pour un règne physique de mille ans. Dans ce scénario eschatologique, le peuple juif jouait un rôle important : son retour en Palestine était un prélude aux événements de la fin des temps1. » Ce courant exerce une influence notable jusqu’aux hautes sphères du pouvoir. Par exemple, Anthony Ashley Cooper, comte de Shaftesbury et gendre de Lord Palmerston, Premier ministre de la reine Victoria, remet à ce dernier, en 1840, un plan en faveur de la colonisation de la Palestine par les juifs.
Cette influence ne se limite pas au seul Royaume-Uni, qui à l’époque est la grande puissance mondiale. Le tuteur du prince Ludwig, héritier du grand-duc Bader, lui-même oncle de Guillaume II, est un anglo-allemand du nom de William Hechler. Il se sert de ses précieux contacts pour soutenir les premiers sionistes juifs.
En 1882, il se rend en Russie et fait le rencontre de Léon Pinsker, un sioniste juif favorable à l’installation de son peuple en Argentine. Hechler le convainc de l’importance cruciale de la Palestine comme foyer national juif. Ce sont paradoxalement des chrétiens qui ont contribué de manière décisive à la transformation pleinement religieuse du sionisme juif, originairement laïque. Les juifs des Lumières, les Haskalah, avaient abandonné la Torah et le Talmud au profit de l’idéologie des droits de l’homme, le libéralisme. Comme le fait remarquer Belin, « les chrétiens sionistes revendiquent fièrement l’idée que leur doctrine serait plus ancienne que le sionisme juif politique de Theodor Herzl et que, loin d’être une création récente ou une aberration circonstancielle, elle serait un des enseignements principaux et centraux du protestantisme évangélique2. »

Le 10 mars 1896, Hechler est reçu à Vienne par Theodor Herzl, auteur d’un livre qu’il a publié la même année – L’État des juifs – qui l’a particulièrement intéressé. Le journaliste autrichien accepte ce curieux soutien – car il est si utile ! – bien qu’il ne partage pas son exaltation religieuse. Ce fut, également, en total accord avec ses conviction politico-religieuses qu’Arthur Balfour, fervent chrétien sioniste, signa en 1917, alors qu’il était le ministre britannique des Affaires étrangères, la déclaration portant son nom et adressée à Lord Lionel Rothschild où il se disait favorable à la mise en place d’un foyer national juif en Palestine. Cette lettre est la manifestation la plus capitale de l’alliance sioniste judéo-chrétienne3. On a aussi parfois donné le nom d’« anglo-israélisme » à ce phénomène, qui « témoigne de l’imprégnation progressive mais puissante, de l’âme, de la pensée et des mœurs de la Grande-Bretagne (et, par voie de conséquence, de son rejeton américain) par le modèle hébraïque4. »
À l’« anglo-israélisme » s’est ensuite substitué l’« américano-israélisme ». Les États-Unis, qui ont succédé au Royaume-Uni en tant que première puissance mondiale durant la première moitié du XXe siècle, ont poursuivi avec plus de vigueur la conduite d’une politique sioniste.
En 1891, déjà, l’homme d’affaire américain William Eugene Blackstone remettait au président Benjamin Harrison une pétition appelant au retour des juifs en Palestine. Plus de quatre cents personnalités, riches et influentes, comme John D. Rockefeller et J. P. Morgan, signèrent ce document appelé « Mémorial de Blackstone ». Les États-Unis furent, en outre, un appui solide à la déclaration Balfour. Le 13 octobre 1917, le président Woodrow Wilson, « qui affichait de fortes inclinations bibliques restaurationnistes et qui n’avait pas oublié l’appui financier de la communauté juive pour sa réélection de 19165 », apporta son soutien au projet britannique.

Le jour de la proclamation par David Ben Gourion de la naissance de l’État d’Israël, le 14 mai 1948, le président américain Harry Truman, « [i]nfluencé par (…) sa grand mère baptiste, qui lui avait enseigné que les juifs étaient restés le peuple élu de Dieu6 », mit seulement onze minutes pour reconnaître le nouvel État.
L’année où l’O.N.U reconnaît l’existence de l’État d’Israël, John Hagee a huit ans.
« Son père, versé dans les questions prophétiques et bouleversé par la nouvelle, s’adressa à lui : “Nous venons d’entendre le message prophétique le plus important jamais délivré, et ce jusqu’à ce que Jésus Christ revienne sur terre.” (…) [T]oute une génération de leaders chrétiens sionistes a été marquée au plus profond d’elle-même par la nouvelle. La déclaration d’indépendance de l’État d’Israël était pour ces chrétiens la réalisation concrète d’une prophétie divine7. »
Prophétie que l’on retrouve dans les livres d’Isaïe – « Oui, le Seigneur a pitié de Sion (…) De son site désertique, il fera un Éden, et de sa steppe le jardin du Seigneur » (Is 51 : 3) et de Jérémie – « Voici, je les ramène du pays de septentrion, Je les rassemblerai des extrémités de la terre » (Jr 31 : 8) ; « Celui qui a dispersé Israël le rassemblera, Et il le gardera comme le berger garde son troupeau » (Jr 31 : 10).

Devenu pasteur de l’église évangélique Cornstone de San Antonio, au Texas, il fonde en 2006 un puissant lobby favorisant le soutien des chrétiens évangéliques américains au sionisme et à l’État d’Israël, Christians United for Israel (CUFI). Avant lui, le pasteur Jerry Falwell avait créé en 1979 la Moral Majority, un lobby conservateur faisant de la défense d’Israël sa priorité numéro un en matière de politique étrangère. Vingt ans plus tard naissaient deux autres lobbys chrétiens sionistes : la Christian Coalition du pasteur Pat Robertson, ainsi que le Christian’s Israel Public Action Campaign (CIPAC) de Richard Hellman, qui est le premier à avoir été enregistré au Congrès.
Par rapport aux organisations juives sionistes, les lobbys chrétiens pro-Israël sont très récents. La Zionist Organization of America (ZOA) existe depuis 1897. Le Provisional Executive Comittee for Zionist Affairs (PECZA) a été fondé par Louis Brandeis en 1914. En 1939 l’United Jewish Appeal (UJA) voit le jour. En 1948, suite à la naissance d’Israël, des mouvements juifs majeurs tels que l’American Jewish Congress (AJC), l’Anti-Defamation League (ADL) et l’American Jewish Committee (AJC) apportent leur soutien au nouvel État, se convertissant de fait au sionisme. En 1953 est créée, sous l’impulsion de l’ambassadeur d’Israël à Washington Abba Eban et du président de la World Zionist Organization (WZO) Nahumm Goldmann, la Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations. Un an plus tard, l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) voyait le jour, pour devenir le lobby sioniste juif américain le plus puissant.
Si le sionisme chrétien est antérieur au sionisme juif, il a mis, aux États-Unis, beaucoup de temps à se structurer en tant que mouvement social et politique influent. Son développement institutionnel s’opère sur fond de regain du millénarisme, en lien avec les guerres menées par Israël contre ses voisins arabes, en 1967 et 1973.

« Moment déclencheur des passions eschatologiques, tournant dans l’histoire des attitudes chrétiennes à l’égard d’Israël, la guerre des Six Jours a marqué le passage de la sympathie passive à l’action, du fantasme à la concrétisation, du rêve à la réalité. (…) Petite démocratie perdue et menacée par un océan d’ennemis, Israël a époustouflé par sa réponse militaire. Beaucoup se sont étonnés, et parfois émerveillés, de sa résistance. Les évangéliques ne pouvaient justifier sa survie que par la vertu d’une protection divine exceptionnelle. (…) La littérature apocalyptique connut alors un regain d’enthousiasme dans les communautés évangéliques américaines, essor qui s’amplifia après la guerre du Kippour. S’instilla dans l’esprit du public chrétien évangélique l’idée selon laquelle le rétablissement d’un Grand Israël et la réunification de Jérusalem annonçaient le retour sur terre du Christ et indiqueraient sans nul doute que le compte à rebours jusqu’aux événements de l’Apocalypse avait véritablement commencé8. »
Les chrétiens sionistes deviennent alors des partisans déterminés de l’expansionnisme israélien, des opposants résolus à tout processus de paix avec les Palestiniens, car à leurs yeux la terre d’Israël a été donnée aux juifs par Dieu et n’a donc pas vocation à être divisée. Ils sont hostiles au partage de Jérusalem, la Ville sainte étant pour eux la seule capitale légitime d’Israël, « [n]ombre des prédictions divines étant directement liées au retour de la ville sainte entre des mains juives9 ». Par exemple le cas de la reconstruction du temple de Salomon, projet que partagent franc-maçons et sionistes.
« Puisque le Troisième temple, note Célia Belin, devrait être reconstruit à cet emplacement avant le retour du Messie, ils considèrent que le dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa n’ont rien à y faire et qu’ils seront finalement détruits, soit par la main de l’homme, soit par celle de Dieu10. » o ■ o (À suivre)
1Célia Belin, Jésus est juif en Amérique. Droite évangélique et lobbies chrétiens pro-Israël, Paris, Fayard, 2011, p. 195.
2Ibid., p. 16.
3Si elle est datée du 2 novembre 1917, elle a été conçue en deux temps, après une première réunion tenue le 7 février 1917 chez le rabbin Moses Gaster, et une seconde, ayant eu lieu le 19 juin 1917 sous l’impulsion de Lord Lionel Rothschild. “On 7 February 1917, there was an historic meeting at Gaster’s home at which Sykes revealed his Zionist aspirations and plans to Herbert Bentwich, Joseph Cowen, Gaster, Lord Rothschild, James de Rothschild, Sacher, Samuel, Sokolow (a member of the Executive Committee of the World Zionist Organisation) and Weizmann. [Le 7 février 1917, a lieu une réunion historique chez Gaster où Sykes révèle ses aspirations et ses plans concernant un foyer sioniste en Palestine à Herbert Bentwich, Joseph Cowen, Gaster, Lord Rothschild, James de Rothschild, Sacher, Samuel, Sokolow (un membre du comité exécutif de l’Organisation sioniste mondiale) et Weizmann.] (…) Lord Rothschild (…), regarded as the titular head of the Jewish community in Britain, (…) had sought a meeting with Balfour for himself and Weizmann. The historic meeting took place on 19 June 1917. At the end of it, Balfour asked for a draft statement of Zionist aspirations. The Balfour declaration had been conceived. Gestation took six months.” [Lord Rothschild (…), à la tête de la communauté juive de Grande-Bretagne, (…) désira que se tienne une réunion entre Balfour, lui-même et Weizmann. Celle-ci fut organisée le 19 juin 1917. À l’issue de cette rencontre, Balfour leur demanda une ébauche de déclaration des revendications sionistes. La déclaration Balfour a ainsi été conçue. Le projet fut en gestation durant six mois.], Franck Hardie, Irwin Herrman, Britain and Zion. The fateful Entanglement, Belfast : Blackstaff Press, 1980, pp. 56-74.
4Lionel Ifrah, ibid., p. 66.
5Célia Belin, ibid., p. 216.
6Ibid., p. 217.
7Ibid., p. 25.
8Ibid., p. 28-29.
9Ibid., p. 50.
10Ibid., p. 51.











