
Avec Christophe Boutin et Jérôme Besnard.
Cet entretien particulièrement intéressant, entre deux interlocuteurs dont l’un est bien connu des lecteurs de JSF, est paru sur Atlantico le 12 mai. On le lira donc avec intérêt et profit. Et, bien entendu, on commentera, on débattra. En tout état de cause, notre position est claire, résolument hostile à Edouard Philippe, typique candidat du Système. JSF
En meeting à Reims dimanche dernier, Édouard Philippe a convoqué la « raison » contre les « idées dangereuses » du RN et de LFI. Beau discours — mais sur quels résultats peut-il s’appuyer pour incarner cette raison
Les 4 points clés de cet entretien :
1. Le soi-disant « camp de la raison » est le principal responsable du déclassement français : industrie, école, sécurité, dette ou cohésion sociale ont reculé malgré cinquante ans d’alternance.
2. Derrière le discours de modération, Edouard Philippe incarne une oligarchie technocratique protégée par les médias, les institutions et l’entre-soi, échappant aux sanctions politiques.
3. Il veut se présenter comme le recours à Emmanuel Macron sans assumer les séquences les plus contestées de son passage à Matignon : Covid, Gilets jaunes et répression.
4. Cette élite, dont Philippe est le représentant, reste prisonnière d’un logiciel de stabilité et de gestion, incapable de comprendre les bouleversements économiques, sociaux et géopolitiques actuels.
Atlantico – À Reims lors de son discours, Édouard Philippe a défendu la « raison » face aux « idées dangereuses » du RN et de LFI. Sur quels indicateurs concrets Édouard Philippe et le camp dont il est issu peuvent-ils défendre cinquante ans de gouvernement ininterrompu ? (N’y a-t-il pas une impossibilité à le faire en réalité au regard du long inventaire d’échecs comme le déclassement économique, la désindustrialisation, l’éducation nationale, l’immigration et la cohésion sociale, la crise démocratique ?)

Christophe Boutin : Le « camp de la raison », auquel prétend donc appartenir Édouard, Philippe, est l’héritage de cet envahissement de la politique française par ces technocrates supposés brillants qui ont mené la France dans la situation dans laquelle elle est : catastrophique. Le meilleur exemple reste Alain Juppé, le mentor d’Édouard Philippe, celui qui a amené le havrais à participer à la fondation de l’UMP. Le fameux « grand parti de la droite et du centre » censé dominer la vie politique française s’est révélé être un canard sans tête, une alliance électorale incapable – et pour cause – de définir un programme. Il a explosé à partir de l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron et le ralliement d’une partie de ses membres au nouveau président. Prudent, Édouard Philippe a alors préféré créer sa propre écurie présidentielle, Horizons, que rallier le parti présidentiel.
En 2026, pour l’élection présidentielle de 2027, le camp de la raison tente d’arriver à se ressouder, et Édouard Philippe souhaite apparaître comme un recours face aux « idées dangereuses » donc du RN et de LFI. Un « recours », car ce qu’il y a de bien avec ces technocrates c’est qu’il n’y a jamais la plus petite remise en question. Ils ont dirigé la France pendant cinquante ans, au fil d’alternances qui remplaçaient un raisonnable de droite par un raisonnable de gauche (mais étaient-ils si différents ? Édouard Philippe n’a-t-il pas commencé rocardien ?), sans que jamais les grandes inquiétudes des Français soient prises en compte ou que l’évolution du pays soit corrigée dans le moindre domaine. Sous leur tutelle géniale – forcément géniale – la France connaît depuis 50 ans un déclassement dans tous les domaines : de l’industrie à la politique étrangère, de l’éducation nationale au système de santé, de la sécurité intérieure à la place dans l’Union européenne, de l’agriculture à la dette financière, il n’y a pas un point sur lequel il y ait eu véritablement un redressement.
Le seul argument qui leur reste est donc d’expliquer à ceux qui ont peur du changement – les « gagnants de la mondialisation » des zones préservées des métropoles bien sûr, mais aussi les assistés, les subventionnés – que le pire leur arriverait si leur petite bande perdait le pouvoir. En fait, cette oligarchie cooptée prétend une nouvelle fois jouer sur les peurs pour bénéficier de la pseudo-légitimité démocratique née d’un réflexe moutonnier.
Le problème est qu’en 2026, au vu de l’ampleur et de la généralisation du déclassement, le goût de l’aventure touche de plus en plus de nos concitoyens. C’est pourquoi le système oligarchique tente de mettre en place, par ses relais médiatiques comme par ses relais juridiques, tout ce qui est possible pour empêcher que le pouvoir lui échappe.

Jérôme Besnard : Édouard Philippe est l’héritier politique d’Alain Juppé, et, par extension de ceux qu’Alain Minc qualifia en 1994 de « Cercle de la Raison ». Pour être précis, Alain Minc renvoyait aux travaux de la Fondation Saint-Simon, une organisation intellectuelle atlantiste qui oscillait entre libéralisme et social-démocratie, active de 1982 à 1999. Outre qu’Alain Juppé a échoué politiquement par deux de façon assez sévère, en 1997 comme Premier ministre et en 2016 comme candidat à la primaire de la droite, il faut bien avouer que la France fracturée et affaiblie qui est la nôtre est le fruit des échecs successives des politiques publique de droite comme de gauche menée depuis 1981 et l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand.
Comment expliquer que confronté pendant cinquante ans à des résultats objectivement mauvais sur presque tous les indicateurs, le même camp n’ait jamais opéré de remise en question sérieuse ni changé de doctrine ? (Le “camp de la raison” a-t-il construit un système d’immunité intellectuelle et politique qui fonctionne sur différents niveaux et le protège de toute sanction réelle via la reproduction de la caste dirigeante, le différé des coûts et le contrôle de l’évaluation ?)
Jérôme Besnard : Ce camp, le bloc central, repose plus que jamais sur une caste de haut-fonctionnaires et de leurs relais politiques et médiatiques qui visent à se maintenir au pouvoir en se partageant un certain nombre de prébendes sonnantes et trébuchantes, sans que jamais la question de l’efficacité réelle des politiques publiques qu’ils prônent ne soit réellement évaluée ou en tout cas que l’inefficacité de celles-ci n’entraînent la perte des commandes de l’État par leurs auteurs.
Christophe Boutin : Tout le monde n’est pas Édouard Balladur qui, dans une tribune récente, avait le courage de reconnaître ses erreurs. Alain Juppé, si volontiers donneur de leçons sur ce que doit être une démocratie – alors qu’il a dû un temps partir au Canada -, a-t-il jamais fait le moindre acte de contrition ? Bruno Lemaire, considère-t-il que son passage à Bercy n’aurait pas été tout à fait satisfaisant ? De la même manière, Édouard, Philippe, oublie manifestement les éléments forts de son passage à Matignon, comme la gestion de la crise COVID, ou celle des Gilets jaunes.
Mais cette oligarchie peut le faire car elle n’est pas s’en rappeler ce que Curtis Yarvin qualifie de « cathédrale », cette alliance entre le pouvoir intellectuel, le pouvoir médiatique, et ce pouvoir que l’on peut à peine continuer de qualifier de politique quand il ne fait plus que servir des intérêts et des projets qui le dépassent. Ce petit monde n’a aucune intention de laisser la place, quand bien même aurait-on la preuve de ses échecs, et cherche à discréditer ses adversaires en s’auto-attribuant le qualificatif de « raisonnable ». Qu’on se rappelle par exemple la manière dont le mot « populisme », qui décrivait l’ultime tentative d’un peuple dont on bafouait les idéaux et les attentes, est devenu, dans notre monde pseudo-démocratique ou post-démocratique, un qualificatif utilisé pour disqualifier ses adversaires…
La trajectoire personnelle d’Édouard Philippe — Matignon sans bilan assumé, sa retraite au Havre, sa candidature présidentielle comme si rien ne s’était passé — est-elle compatible avec la prétention à incarner la solution aux problèmes que son passage aux responsabilités a contribué à produire ?
Christophe Boutin : Édouard Philippe compte sans doute beaucoup sur l’oubli des Français. L’oubli, par exemple, de la manière dont son gouvernement a géré, si l’on ose utiliser le terme ici, la crise du COVID, mêlant des dispositions aussi grotesques que le bon de sortie auto-rédigé (mais à l’encre, pas au crayon !) à la répression sans faille des contrevenants – du moins de certains d’entre eux, les forces de sécurité intérieure ayant eu comme consigne de se montrer moins présentes dans certains « quartiers sensibles ». L’oubli aussi, et surtout, de la répression d’une rare violence de la révolte des Gilets jaunes, arrivant à un nombre de blessés lourds – ceux notamment qui ont perdu un œil dans ces manifestations – que l’on n’avait jamais connu en dehors des périodes de guerre sous les quatrième et cinquième républiques.
Vous évoquez la « retraite » d’Édouard Philippe au Havre. Mais après Matignon le maire du Havre a aussi continué ces allers-retours entre le public et le privé qui sont la marque de fabrique de cette nouvelle oligarchie – bien loin des « grands serviteurs de l’État » dont ils usurpent la mémoire. Conseiller d’État devenu avocat, l’ex-Premier ministre a repris des fonctions dans le privé après un avis favorable « avec réserves » de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). On ne voit pas spontanément comment il pourrait changer de logiciel.
Jérôme Besnard : Édouard Philippe a une apparence : celle d’un énarque prétendument libéral économiquement ayant pris ses distances avec Emmanuel Macron après avoir été le Premier ministre du « quoi qu’il en coûte » avec les résultats que l’on sait. Il a une réalité : un hommes aux valeurs de centre gauche qui n’est pas devenu socialiste car l’héritage du PS n’était guère brillant au moment ou Édouard Philippe était étudiant. Il doit sa carrière au choix d’Antoine Rufenacht de le choisir comme successeur au Havre sur les conseils d’Alain Juppé. Un choix que regrettait Rufenacht à demi-mots du moins de ce que je percevais des échanges que j’ai pu avoir avec ce dernier.
Le discours et le programme d’Edouard Philippe démontrent-ils une capacité à lire la vitesse et la nature des transformations en cours — ou révèlent-ils un homme formé pour gérer la stabilité d’un ordre qui a cessé d’exister, structurellement sous-équipé face à l’amplitude des ruptures actuelles ?
Jérôme Besnard : Si l’on fait le constat que la France est fracturée et affaiblie à l’international, si l’on admet que nous finances publiques laissent apparaître un champ de ruines, si l’on est catastrophé par l’effondrement de nos productions industrielles et agricoles il est effectivement compliqué de penser qu’Édouard Philippe est la personne adéquate pour inverser la tendance. Comme l’écrivait déjà en 2008 un de nos meilleurs universitaires, le regretté Hervé Coutau-Bégarie, qui a formé plusieurs générations d’officiers à la stratégie militaire, la question n’est pas de savoir notre système économique va s’effondrer, mais quand. Au plan civilisationnel, je ne vois pas Édouard Philippe être capable d’intégrer dans sa réflexion les résultats des travaux de l’excellent Observatoire de l’immigration et de la démographie.
Christophe Boutin : Le programme, pour l’instant, nous n’en savons pas grand-chose. Édouard Philippe, très prudent – et il n’a sans doute pas tort ici en raison de la concurrence qu’il y a pour être le représentant « naturel » ou issu des primaires de la droite et du centre – attend avant de livrer les éléments programmatiques.
Mais il est permis d’être dubitatif : technocrate non sans qualités, mais en dessous au point de vue diplômes d’un Wauquiez, d’un Le Maire ou d’un Juppé, on ne voit pas ce produit des « classes Camif » capable de changer de logiciel et de renverser la table. Toute sa position médiatique actuelle – recours, stabilité, anti-aventure, protection, rassurant – dit le contraire.
Le “camp de la raison” est-il structurellement capable de produire autre chose que ce qu’il a produit — ou sa nature même, reproduction des élites, immunité aux sanctions, contrôle du récit, le condamne-t-il à présenter indéfiniment les mêmes profils avec les mêmes résultats ?
Christophe Boutin : Ce « camp de la raison », pour ce que l’on peut en voir, semble avoir deux problèmes. Le premier est son ego, qui aveugle les Juppé, Le Maire, et les autres, dont Édouard Philippe. Prenons un exemple récent : le havrais a annoncé qu’il allait, pour relancer sa campagne, participer à des dîners chez les Français. Que nombre d’entre eux pensent alors spontanément à un film célèbre sur les dîners en ville dont le personnage principal était joué par Jacques Villeret, ou que les volontaires puissent ne pas se presser n’a visiblement pas effleuré l’équipe de com’ du candidat, et moins encore Philippe lui-même.
Par ailleurs, en dehors de cet aveuglement, cette oligarchie entend bien ne jamais être mise en cause. Alain Juppé reste « le meilleur de nous tous », selon la formule immortelle de Jacques Chirac. Édouard, Philippe, malgré de réelles qualités – bigor et pratiquant du noble art – incarne lui aussi cette constante. 2027 nous dira si les Français en sont lassés.
Jérôme Besnard : Ce que vous appelez le camp de la raison est l’héritier de la France des Trente glorieuses. Il s’est conçu mentalement comme en charge de la gestion d’une société apaisée, prospère et confiante dans son avenir. C’est à dire le contraire de ce qu’est devenue la France. Comment voulez-vous qu’il puisse mener la réforme intellectuelle et morale (pour reprendre l’expression d’Ernest Renan aux lendemains de 1871) dont le pays à plus que jamais besoin ? o ■
Christophe Boutin et Jérôme Besnard














Cette raison autoproclamée tourne à vide, elle nous a donné Macron, elle n’aura pas droit à une deuxième chance même en ralliant les assistés et les allogènes ( souvent les mêmes)
Les Français l’ont déjà montré en disqualifiant Juppé, ce qui a forcé le « Clan de la Raison » d’écarter Fillon pour sortir Macron du chapeau.
Je suis moins optimiste. Les aphorismes : Philippe Petain « Français vous avez la mémoire courte », Charles de Gaulle « Les français sont des veaux », sont toujours d’actualité. Après tout le « front républicain » est le résultat de la passivité des électeurs, qui obéissent à la consigne « tout sauf le RN ». Je suis certain que cela va se reproduire en 2027. d’où mon pessimisme. Nous aurons Mélenchon. Chiche !
Un pari à grand risque, ci-dessus. Gains colossaux garantis s’il est gagnant.
N’y aurait-il pas un grand oubli dans ce louable et vigoureux entretien ? Un non-dit, un sujet qu’on ne veut pas voir, aussi important soit-il ? Ce serait « l’éléphant dans le salon » dont, contre toute logique, personne ne parle : La soumission quasiment totale à Bruxelles et autres injonctions venues d’on ne sait trop où. La France n’est presque déjà plus un nation dotée d’un peuple et de ses ministres serviteurs du bien commun. On perçoit clairement la structure de filiale d’une multinationale confiée à un proconsul (littéralement, un gouverneur) parachuté et n’ayant de compte à rendre qu’à ceux qui l’ont missionné.
Elle a tout empoisonné la grande machine à décerveler, faire oublier, détourner le regard, amuser par le théâtre électoral, culpabiliser, intimider, décourager, proscrire et invisibiliser cet éléphant. La mort par empoisonnement nous guette.