
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue dans Le Figaro de ce samedi 16 mai. Comme à l’accoutumée, Le Figaro — par son titre et sa présentation, que nous n’avons pas repris — a fait de son mieux pour rendre le propos de Mathieu Bock-Côté banal et politiquement correct. Il ne l’est pas. Il rompt, à proprement parler, avec la doxa dominante en matière d’immigration massive lorsqu’il écrit — non sans quelque optimisme — : “nous sommes pour de bon sortis du cycle de l’utopie babélienne qui s’effondre sous nos yeux.” Nous nous en tiendrons là. — JSF
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE — “Immigration de peuplement’’ et “remigration” : le Département d’État américain a utilisé ces termes pour justifier le refus de la Maison-Blanche de participer au Forum d’examen international des migrations. Certains s’en scandaliseront, mais il faut d’abord comprendre comment les États-Unis en arrivent à cette conclusion.

Les États-Unis ont refusé, la semaine dernière, de participer au Forum d’examen international des migrations, qui devait mettre à jour le Pacte mondial sur les migrations, qui avait fait débat en 2018. La chose est moins surprenante que les raisons données par le Département d’État, puis par la Maison-Blanche, pour justifier ce refus : c’est parce que les États-Unis entendent s’opposer désormais à « l’immigration de remplacement » et favoriser la « remigration ». Certains approuveront l’utilisation de ces termes, d’autres s’en scandaliseront. Elle est assurément surprenante. Il faudrait toutefois, d’abord, comprendre comment les États-Unis en arrivent à cette conclusion, ce qui implique de revenir sur l’histoire officielle des migrations des dernières décennies.
L’immigration massive fut longtemps niée. Les statistiques et les définitions juridiques et administratives étaient traficotées de mille manières pour l’invisibiliser. C’était l’heure de la démographie lyssenkiste, voulant à tout prix maintenir le mythe de l’inexistence de l’immigration de masse. Les savants du régime expliquaient aux peuples, qui voyaient bien le contraire au quotidien, que leur pays ne changeait pas, ou qu’il changeait à la marge, que les mécanismes d’intégration n’étaient pas grippés, que tout allait bien dans le meilleur des mondes. Il n’y avait qu’un seul problème identifiable : le racisme et la xénophobie prêtés aux populations de souche, réfractaires à ce qu’on commençait à appeler la diversité.
Mais le déni a ses limites. Il fallut un jour reconnaître que l’immigration massive existait vraiment. On l’a fait, en prétendant qu’elle existait depuis toujours : il n’y aurait rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs, la notion même de peuple avec un substrat identitaire avait-elle même le moindre sens ? Dès lors que les peuples n’existaient plus, car ils n’auraient jamais existé, ils ne risqueraient pas la submersion migratoire, devenue impossibilité logique et fantasme d’extrême droite. La diabolisation de la « théorie-conspirationniste-et raciste-du-grand-remplacement » visait à rendre impossible toute réflexion sur la submersion et la mise en minorité des peuples historiques occidentaux chez eux. La marque du paria attendait celui qui ne se soumettait pas.
Rompre avec le régime immigrationniste mondial
Puis vint le temps du constat qu’il se passait quelque chose. Certes, l’immigration massive était un fait, mais il s’agirait d’une forme de phénomène naturel, immaîtrisable. Les plus audacieux s’entêtent à répéter qu’elle est une chance. Ils ne sont plus vraiment crus. Alors mieux vaut admettre qu’elle abîme la cohésion nationale, dérègle les différents systèmes sociaux, coûte cher et engendre de l’insécurité. Mais on ajoutera ne rien pouvoir y faire. Ceux qui sont là resteront, d’autres viendront. Reste alors à mobiliser la rhétorique du grand défi que serait celui de l’intégration, exigeant la transformation totale de la société pour l’ouvrir à la différence. Au mieux, on prétendra lutter contre l’immigration illégale, pour mieux légitimer l’immigration « légale », aussi dévastatrice à grande échelle.
L’immigration massive a été favorisée par la multiplication des filières migratoires sous le signe du droit international, censé surplomber la souveraineté des États
C’est avec cela que rompt la Maison-Blanche en expliquant que l’immigration massive est depuis quelques décennies déjà considérée comme un projet par les grandes institutions de la gouvernance globale, ce qui ne veut pas dire que le phénomène n’a pas échappé aux apprentis sorciers qui le favorisèrent. L’immigration massive a été favorisée par la multiplication des filières migratoires sous le signe du droit international, censé surplomber la souveraineté des États. Il s’agissait de créer un dispositif global favorisant la remontée du Sud vers le Nord avec un droit d’installation dans des sociétés auxquelles on imposait un devoir d’accommodement global. La droite sans frontière souhaitait l’unification marchande du monde, la gauche voyait dans l’immigration massive un mouvement de réparation postcoloniale permettant aux sociétés occidentales de se civiliser de l’extérieur par une diversité rédemptrice.
C’est ce que la Maison-Blanche appelle, en reprenant un terme qui fut d’abord onusien, une immigration de remplacement. Elle dénonce un régime immigrationniste mondialisé, et annonce la volonté d’en sortir les États-Unis. Il n’y a aucune obligation légale ou morale à consentir à la submersion. La Maison-Blanche s’empare même du concept de remigration, sans préciser son contenu, pour remettre en question le caractère irréversible du système juridique mondialiste et envoyer le signal qu’il ne suffit pas de s’installer d’une manière ou d’une autre dans un pays pour avoir le droit d’y rester à jamais, comme si ce dernier n’avait rien à dire. L’introduction de ce concept dans la doctrine américaine confirme, quoi qu’on en pense, que nous sommes pour de bon sortis du cycle de l’utopie babélienne qui s’effondre sous nos yeux.o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











