
Bien plus une politique d’accommodement ou de soumission qu’un début d’apaisement…
Par Arnaud Benedetti.

Cet article est paru le 12 mai dans dans La Nouvelle Revue Politique, récemment créée. Arnaud Benedetti connaît son sujet mieux que personne. Avec Alger, il prône la fermeté. Il rappelle des souvenirs douloureux. Nous n’ajouterons pas de commentaire si ce n’est pour marquer notre accord. JSF

L’exécutif français vient une fois encore de tomber à deux pieds joints dans le piège mémoriel tendu par la dictature algérienne, avalisant à l’occasion de la célébration des tragiques événements de Sétif la propagande narrative d’Alger et le chiffre totémique de 45 000 victimes. Ce bilan n’a jamais été authentifié historiquement mais sa fabrication permet d’invisibiliser, entre autres, les exactions commises par le FLN pendant et après la guerre d’Algérie sur les populations européennes et musulmanes fidèles à la France.
Personne ne nie la répression à laquelle se sont livrées les troupes françaises à cette occasion, mais l’évaluation de 6 000 tués côté algérien est selon plusieurs sources documentées la plus probable, très loin du décompte d’Alger qui par ailleurs occulte l’assassinat dans le même temps d’environ 200 Européens et 800 musulmans francophiles. Le déclenchement de cet épisode reste par ailleurs sujet à questionnements : actions concertées des nationalistes algériens visant à semer la terreur sous toutes ses formes dans un contexte d’agitations dans de nombreuses colonies françaises ? Répression marquée par la volonté d’étouffer par l’exemple la revendication nationaliste ? Les interrogations demeurent, l’enjeu de mémoire aussi avec une instrumentalisation évidente du côté des hiérarques algérois. Le président Macron, avant qu’il ne le devienne, a fait sienne sans prudence et pour des motifs dont il faudra un jour interroger les ressorts. la doxa algérienne dès lors qu’il s’agit d’aborder notre histoire commune, forcément douloureuse, inévitablement complexe et bien moins simpliste que ne veut l’imposer le manichéisme postcolonial qui l’a irriguée depuis près de soixante-dix ans avec toujours plus d’intensité au fur et à mesure que le temps nous éloignait de cette période dramatique.
La rançon mémorielle que veut acquitter l’hôte de l’Élysée dans l’espoir d’apaiser la relation franco-algérienne est d’autant plus problématique qu’elle se règle cash, sans discernement aucun, pire au mépris et au détriment des Européens d’Algérie ainsi que des harkis, les uns et les autres victimes de massacres de masse et de violations avérées de leurs droits. Emmanuel Macron valide sans vouloir en mesurer les conséquences, à la va-vite, de manière aussi cynique que désinvolte le récit d’un régime qui, en entretenant la culpabilisation permanente de la France, espère ainsi s’affranchir de ses propres échecs économiques, démocratiques, culturels. Ces derniers, les hiérarques d’Alger, persistent contre toute évidence à les imputer à l’ancienne puissance coloniale dont l’aide financière ainsi qu’humaine ne se comptait pas dans les années postindépendance comme elle fut essentielle durant l’offensive islamiste de la décennie noire… Pour Tebboune, à l’instar d’un nombre de ses prédécesseurs, la visée consiste à interdire non seulement tout droit d’inventaire sur plus de 60 années d’indépendance, mais également toute introspection historique sur la genèse de l’Algérie comme sur la guerre civile, dont l’article 46 de la charte pour la paix et la réconciliation nationale empêche et punit l’évocation publique. Afin de mieux cadenasser leur peuple et leur société, les dirigeants algériens exigent ainsi de la France qu’elle se fasse complice de cet enfermement mémoriel. Consentantes, les autorités françaises collaborent ainsi à une trame mitée par l’idéologie, le mensonge et l’hostilité à Paris.
Cette hostilité n’est pas exclusivement indexée sur des motivations endogènes à l’Algérie mais, plus inquiétante, elle témoigne d’une volonté d’ingérence dans les affaires intérieures de la France, notamment en escomptant sur une diaspora que le pouvoir algérois entend instrumentaliser, quand bien même celle-ci est évidemment traversée de courants contradictoires et pour certains d’entre eux opposés à la junte militaire et au président Tebboune. Nombre de démocrates algériens qui ne sont pas plus de droite que de gauche mais avant tout démocrates et laïcs ne cessent d’alerter en France sur la dangerosité de la dictature algérienne : de Sansal à Daoud, en passant par les militants kabyles en lutte pour la reconnaissance de leur singularité, il existe des voix qui se battent pour une Algérie démocratique et apaisée dans sa relation avec la France. Ces voix ne sont pas entendues, loin s’en faut, par les dirigeants français, mais elles sont aussi contrecarrées par les relais du régime algérien, dont Madame Royal, comme les responsables de LFI ou des Verts, sont les vecteurs les plus virulents, reprenant au mot près l’argumentation en cours à Alger.
C’est à partir de cet arrière-fond que la visite de la ministre déléguée aux Armées s’est déroulée ce 8 mai avec le retour de notre ambassadeur, après plusieurs mois de rappel. Paris s’en félicite, y voyant un retour au dialogue, alors qu’en guise de dialogue la diplomatie française aura principalement donné des gages, allant jusqu’à remercier ses interlocuteurs de permettre les visites consulaires auprès de notre compatriote Christophe Gleizes, toujours emprisonné — une disposition de droit garantie, faut-il le rappeler, par la convention de Vienne. Sur l’ensemble des contentieux, et nonobstant une timide reprise du renvoi des OQTF (un peu plus d’une centaine sur plusieurs milliers de dossiers en instance), alors que près de 50 000 irréguliers algériens ont été contrôlés en 2025, hors ceux qui ne l’ont pas été d’un nombre équivalent selon de nombreux experts, les avancées demeurent soumises au bon vouloir et au bon plaisir des maîtres d’Alger qui déclinent leur agenda dans une asymétrie relationnelle humiliante pour la France et le plus souvent contraire à nos intérêts. Le mémoriel, dont le président Macron a voulu trancher imprudemment le nœud gordien, n’est pas la moindre des aspérités où le régime algérien demeure indifférent à une histoire équilibrée et respectueuse des mémoires nombreuses et douloureuses qui, de ce côté-ci de la Méditerranée, ont partie liée avec ce passé. Dans ce contexte, les images d’une jeune ministre de la République défilant à Sétif en tête de cortège d’une foule nourrie au ressentiment et encadrée par des hiérarques de l’autocratie algérienne illustrent bien plus une politique d’accommodement ou de soumission qu’un début d’apaisement…o ■ o ARNAUD BÉNEDÉTTI

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.












Cet épisode montre bien que la macronie est de gauche idéologiquement et relaie, comme celle qui s’assume gauche politique de Glucksmann à Mélenchon, la propagande du pouvoir FLN en Algérie. Qu’il s’agisse de Sétif ou des « noyés » de la manifestation FLN à Paris en octobre 1960.