
Une chronique qui se veut ironique – et qui l’est vraiment, fourmillant d’idées saugrenues et drôles. Parfois désopilantes. Moment de détente rafraîchissant dans le contexte politique sous tension. Une ironie parfois fondée sur des poncifs ou des options politiques sous-jacentes qui ne sont pas les nôtres, ou même y sont contraires. Même en un tel cas, Samuel Fitoussi rend compte de la situation avec esprit et intelligence des circonstances. Le lecteur de JSF en fera la critique si bon lui semble.
Par Samuel Fitoussi.
À propos de ces chroniques du Figaro, Christophe Boutin a écrit : « Fitoussi est toujours aussi bon. Mais là, c’est un vrai régal… Et le pire est qu’il n’est sans doute pas loin de la réalité ». Avis partagé. Cet article est paru ce 18 mai. JSF

CHRONIQUE – Une semaine sur deux, Samuel Fitoussi pose son regard ironique sur l’actualité. Aujourd’hui, il imagine comment l’épidémie d’hantavirus pourrait dégénérer, entre retour de Didier Raoult et craintes autour de la vaccination des rongeurs parisiens.
Jour 1. Sur le bateau, comme prévu, une épidémie d’hantavirus (on évitera « hantavirus de la souche des Andes », qui stigmatise une région entière) se déclare. Plutôt que de confiner le bateau, il est décidé, en responsabilité, de répartir les malades un peu partout en Europe – au pire, on pourra confiner 7 milliards de personnes plus tard.
Jour 10. À mesure que l’épidémie accélère, la panique s’empare du pays : Sibeth Ndiaye pourrait revenir au gouvernement. Emmanuel Macron rassure les Français : il tirera au sort 100 Français qui décideront de la gestion de cette crise.
Jour 15. Didier Raoult s’échappe de son asile psychiatrique. Il traite 35 malades à la chloroquine. 34 périssent. Il publie une étude avec pour échantillon, le patient guéri : 100 % de guérisons. « Fin de partie pour l’hantavirus », se réjouit-il.
Jour 20. France Télévisions consacre un grand reportage à la pandémie (par l’angle de la surreprésentation des femmes parmi les infectés, à cause du patriarcat) et arrive à la conclusion qu’il faut interdire CNews.
Jour 25. Infectés par l’hantavirus, N’Golo Kanté, Aurélien Tchouameni, Warren Zaïre-Emery, Adrien Rabiot et Manu Koné sont forfaits pour la Coupe du monde. Didier Deschamps refuse malgré tout de convoquer Corentin Tolisso. Vikash Dhorasoo sort de sa retraite.
Jour 30. Golshifteh Farahani attrape l’hantavirus. L’OMS recommande de placer Emmanuel Macron à l’isolement, par précaution. Il pourrait être cas contact platonique.
Jour 35. Sur les plateaux télé, les rédactions rivalisent de profondeur analytique. CNews invite des gendarmes expliquant que les points de deal en Seine-Saint-Denis sont de potentiels foyers du virus. LCI invite des généraux qui discutent des conséquences de la pandémie sur la guerre en Ukraine. BFM organise un duplex avec un journaliste stationné devant l’hôpital Bichat (qui annonce toutes les vingt minutes ne pas avoir de nouvelle). FranceTV Info n’a de toute façon aucun téléspectateur. Sur le plateau de « Quotidien », Maïa Mazaurette donne dix techniques pour pratiquer le cunnilingus sans contracter l’hantavirus.
Jour 40. Un confinement est décrété. Un collectif de libéraux de gauche salue la mesure, rappelant que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». La semaine précédente, ces mêmes libéraux alertaient sur le risque d’une dérive sécuritaire dans la lutte antiterroriste. « Ne sacrifions jamais nos libertés sur l’autel de la sécurité, écrivaient-ils, car les droits individuels n’ont pas été pensés pour les temps de paix. Les droits des fichés S ne sont pas négociables. La vidéosurveillance ou la rétention des multirécidivistes dangereux ne sont jamais la solution. » Cette fois, les signataires soutiennent la géolocalisation des cas contacts, l’interdiction de circuler à plus de dix mètres de son domicile et la mise en place d’un QR Code pour entrer dans une boulangerie. Et invitent tous ceux qui s’y opposent à venir faire un tour en réanimation.
Jour 45. Certains Français protestent contre les mesures sanitaires. On les traite d’anti-tout. S’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à faire un tour en Corée du Nord, pour comprendre ce que sont de vraies restrictions de liberté.
Jour 50. Emmanuel Macron présente ses excuses à l’Algérie pour la diffusion de l’hantavirus.
Jour 60. Des épidémiologistes font des projections : 30 millions de Français pourraient périr. Le journal Le Monde s’inquiète : cela pourrait faire le jeu du Rassemblement national !
Jour 70. L’intelligence artificielle s’apprête à découvrir un vaccin, mais des manifestants écologistes vandalisent le data center où elle effectuait ses calculs.
Jour 80. Le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État rendent deux décisions. D’abord, l’amende de 1 500 euros pour un Français surpris à respirer sans masque dans une forêt est jugée proportionnée. Ensuite, l’OQTF adressée à un prêcheur salafiste est invalidée (elle pourrait porter atteinte à ses droits fondamentaux de continuité dans son parcours de soins – il voit un psychiatre à Roubaix).
Jour 90. On se rend compte que les urgences restent vides. Le virus a muté et est devenu aussi inoffensif qu’un rhume. Le gouvernement crée un droit à des mouchoirs gratuits sous conditions de ressources en se connectant à gouv.fr (plusieurs millions de fonctionnaires sont recrutés pour contrôler la recevabilité des dossiers). Des spots télévisés gouvernementaux expliquent comment se moucher. Olivier Véran, qui a repris du service, se mouche torse nu en direct au journal de 20 heures. L’épidémie prend fin.
Jour 95. Radio Nova regrette que Sophia Aram ait survécu à l’épidémie.
Jour 100. Mediapart publie une enquête. L’origine de l’épidémie n’est en réalité pas la déchetterie en Argentine. Cela remonte aux Jeux olympiques, lorsque Anne Hidalgo s’est baignée dans la Seine et… a été mordue par un rat ! La Mairie de Paris publie un communiqué pour rappeler que cela ne doit pas être prétexte aux amalgames et aux discours de haine à l’égard des rongeurs, qui après tout, sont les premières victimes du Hantavirus. Chaque rongeur de Paris sera d’ailleurs vacciné, annonce Emmanuel Grégoire.o ■ oSAMUEL FITOUSSI

Samuel Fitoussi, « Pourquoi les intellectuels se trompent » aux Éditions de l’Observatoire.












