

Dans un moment d’exaltation et de sincérité, un jour où je ne sais quel Duce l’avait piqué, il a emprunté sans vergogne au grand William Shakespeare une réplique de Macbeth : « Je suis le bruit et la fureur. »
Par Dominique Jamet.

COMMENTAIRE – Cet article de Dominique Jamet, aussi bien écrit que d’habitude, est paru le 9 mai dans Boulevard Voltaire. « Anachronique spécimen d’une espèce en voie d’extinction, voire déjà disparue. » C’est ainsi que le dépeint un aimable fidèle de ce site ami, qui l’a scientifiquement répertorié : « Un dinosaure. » Soit, a répondu Jamet, sportivement, pensant sans doute, comme nous, qu’il vaut mieux être un dinosaure qu’un quelconque des lilliputiens peuplant abusivement les rédactions pléthoriques des médias dominants, écrits ou audiovisuels. On s’épuise à n’y trouver rien d’autre que des banalités serviles ou des incongruités témoignant d’une insondable inculture. Alors, à tout prendre, va pour dinosaure ! Saluons Jamet ! – JSF
Il a réussi à recueillir, sous la bannière de la gauche extrême, 9%, 19% puis 22% des voix lors des trois dernières élections présidentielles…

Il est intelligent. Cultivé. Éloquent. Il connaît et maîtrise, dans tous les registres, tous les dossiers. Aurait-il fait carrière dans l’enseignement (il a d’ailleurs été, quelque temps, surveillant puis instituteur), il aurait exercé une emprise sans limite sur ses petits écoliers. Enseignant, par exemple professeur d’histoire (ce qu’il est resté, à sa façon), il aurait fasciné ses élèves, puis ses étudiants. Prédicateur (et, de fait, une soutane sur mesure lui irait comme un gant), si bourru, bougon, voire grossier ou violent qu’il puisse se montrer, il aurait tenu paroissiens et paroissiennes sous le charme.
Aujourd’hui démagogue professionnel, il n’en est pas moins resté un excellent pédagogue, doublé d’un brillant orateur (incontestablement le meilleur dans sa catégorie, celle des poids lourds d’une classe politique dont le niveau, il est vrai, est en revanche le plus médiocre que la France ait connu sous l’actuelle République). De fait, si, candidat pour la quatrième fois à la magistrature suprême, il se qualifiait par malheur pour le second tour et que son adversaire osait l’affronter en débat, au vu de la liste des compétiteurs déjà en lice, je ne donne pas cher, d’un point de vue purement technique, de celui, ou de celle, qui serait assez audacieux(se) pour, dans le traditionnel débat télévisé, affronter Jean-Luc Mélenchon. Sous réserve, bien entendu, que le conducător de La France insoumise reste assez maître de ses nerfs, le temps de l’émission, pour ne pas pointer en direction de son interlocuteur un petit doigt d’honneur de sa façon. Ou pire encore. Il nous a déjà fait le coup.
Ses premières armes dans une organisation trotskiste…
Ayant fait ses premières armes dans une organisation trotskiste, Mélenchon, désormais revenu à ses amours de jeunesse, y a appris et retenu les rudiments de son métier. Il a eu tout loisir de les approfondir au long des trente années où, militant, puis cadre, puis élu, puis second rôle au sein du PS, il a découvert, parcouru, expérimenté les contours, les détours et les tours en tout genre du sérail socialiste. Les grands bourgeois qui avaient pris le contrôle de la rue de Solférino n’ont jamais eu que dédain et mépris pour celui qui venait d’en bas. C’est tout au plus si, en 2000, comme un osselet à ronger, Lionel Jospin lui a confié un sous-ministère de l’Enseignement professionnel, joujou fantomatique et pléonastique, sous la tutelle de Jack Lang, alors ministre plein de lui-même et de l’Éducation nationale.
De ces longues années d’apprentissage et d’humiliation, Mélenchon n’a gardé qu’amertume et rancœur envers les « camarades » qui ne l’ont traité ni en égal ni en ami. Une seule exception, sa vénération bien connue envers François Mitterrand, le « Vieux » comme, à bientôt soixante-quinze ans, il lui arrive encore de l’appeler. En connaisseur sans rival de la politique et de la nature humaine, le président de la République, lui, avait su reconnaître l’ambition, déceler la valeur et caresser l’ego de taille encore moyenne de ce cadet, si exactement son contraire. C’est peu dire – et il ne s’en offusquerait pas – que M. Mélenchon n’est pas précisément un homme de la modération, de la diplomatie, de l’apaisement, du rassemblement… et de la courtoisie. Plutôt que l’Évangile selon Luc, son livre de chevet serait plutôt l’Apocalypse selon Jean.
En rupture avec la rue de Solférino, Jean-Luc Mélenchon a repéré et occupe le créneau qui correspondait à ses idées personnelles, convenait à son caractère, comblait un vide politico-social et, de surcroît, était libre : celui de la Révolution. Car sans faire injure à la sympathique Arlette Laguiller, au bon Philippe Poutou ou à l’inexistante Nathalie Arthaud, il faut bien constater qu’aucun d’entre eux n’avait ou n’a le professionnalisme, l’envergure et le charisme de celui qui, à la tête du Parti de gauche, puis de La France insoumise, a su comme personne avant lui incarner les colères, exploiter les frustrations, exprimer les révoltes, élargir les fractures d’une partie de la population et recueillir successivement, sous la bannière de la gauche extrême, 9 %, 19 % puis 22 % des voix, lors des trois dernières élections présidentielles.
La France insoumise repose sur la soumission inconditionnelle
Pour atteindre ce niveau, sans équivalent dans ce secteur de l’opinion depuis l’époque révolue où le PC de Maurice Thorez culminait à 25 %, Jean-Luc Mélenchon – favorisé, il est vrai, par la médiocrité, la nocivité puis la nullité des deux grands partis « de gouvernement » et des chefs de l’État qui se sont succédé depuis un quart de siècle – a su créer, diriger et former un parti de masse à son idée, à sa main, à son service et désormais à sa botte. Un parti néo-stalinien dont l’organisation, la dérive et le fonctionnement donnent à voir ce que seraient – ce qu’au peuple ne plaise – sa conception et sa pratique du pouvoir. La France insoumise repose sur la soumission inconditionnelle de ses adhérents, de ses militants, de ses cadres et de ses élus, sur l’élimination de toute voix discordante, de toute personnalité susceptible de faire de l’ombre au chef ou seulement de discuter ses ukases, sur le déluge de calomnies digne des célèbres procès de Moscou qui accompagne la condamnation des rebelles, sur l’exclusion, sur la purge. D’ores et déjà, Corbière et Garrido, Clémentine Autain, François Ruffin en ont fait les frais.
Quoi d’étonnant, venant d’un homme pour qui l’Être suprême demeure Robespierre, ce grand adversaire de la peine de mort à qui trente mille victimes de la guillotine, fantômes sans tête, font cortège pour l’éternité ? D’un homme dont les modèles contemporains sont Fidel Castro et Ugo Chávez, cette sympathique paire de caudillos qui a réduit en esclavage Cuba et le Venezuela ?
On se rappelle le personnage d’Aguirre, conquistador dément, admirablement interprété par Klaus Kinski dans le chef-d’œuvre de Werner Herzog, qui, seul passager survivant sur le radeau qui le conduit à l’abîme, profère : « Je suis la colère de Dieu. » Mélenchon, quant à lui, se contente plus modestement d’incarner celle du peuple. Dans un moment d’exaltation et de sincérité, un jour où je ne sais quel Duce l’avait piqué, il a emprunté sans vergogne au grand William Shakespeare une réplique de Macbeth : « Je suis le bruit et la fureur. » Fureur : un mot qui sonne bizarrement à l’oreille. o ■ o DOMINIQUE JAMET













» la vie est une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot, ne signifiant rien » Macbeth acte V scène V
Melenchon est il l’idiot ?