
Par Katrin Bennhold.
New-York Times , le 19 mai 2026.
Quand le mot « nationalisme » devient, pour la « grande presse », une étiquette fourre-tout : retour sur un terme ancien et ses définitions à l’épreuve de l’actualité récente.


Bonjour, le monde. Le parti anti-immigration Reform UK a vaincu de manière retentissante le Parti travailliste de centre-gauche au pouvoir lors des élections locales à travers l’Angleterre au début du mois, ce qui pourrait même coûter son poste au Premier ministre.
Jusqu’à présent, on le sait : le nationalisme de droite est en hausse à travers les démocraties occidentales et au-delà. Mais dans deux poches du Royaume-Uni, un autre type de nationalisme a prévalu : une variété progressive de nationalisme gallois et écossais qui se voit très à gauche. Au Pays de Galles, Plaid Cymru – ou le Parti du Pays de Galles – gouvernera pour la première fois. En Écosse, le Parti national écossais a remporté un cinquième mandat. Les deux partis ont repoussé Reform UK dans leurs pays respectifs.
Aujourd’hui, j’écris sur ce à quoi ressemble le nationalisme progressiste de style gallois et écossais et s’il peut être exporté.
Des nationalistes qui accueillent les immigrés
Quand je lui ai parlé après sa récente victoire, Rhun ap Iorwerth, le premier ministre du Pays de Galles, a dit des choses comme : l’immigration « peut nous enrichir et nous enrichit effectivement ». Et « les gens qui aiment notre nation comprennent ceux qui sont nés ici et ceux qui ont déménagé ici hier. »
Son homologue écossais, John Swinney, a tenu un discours similaire : l’Écosse a besoin d’immigrants, dit-il. Et « je crois avec toutes les fibres de mon corps à l’importance de l’inclusion ».
Ce sont des leaders de partis nationalistes. Mais ils ne s’expriment pas comme nous avons l’habitude d’entendre les dirigeants nationalistes s’exprimer.

Au cours de la dernière décennie environ, le mot « nationaliste » est devenu principalement associé à la droite, qu’il s’agisse du nationalisme hindou du B.J.P., de la tentative de MAGA de mettre fin à la citoyenneté du droit du sol ou de l’appel de Reform UK à des expulsions massives. Ce qu’ils partagent, c’est que leurs idées de la nation sont excluantes. Tout le monde ne peut pas devenir un citoyen indien, américain ou britannique à part entière.
Ap Iorwerth et Swinney font quelque chose de différent : une politique qui, comme d’autres formes de nationalisme, se considère comme fondée sur un attachement territorial et une histoire partagée, mais qui considère néanmoins la nation comme un projet auquel tout le monde peut participer.
Le nationalisme progressiste de style gallois et écossais est né de circonstances très spécifiques. Mais ces victoires sont des études de cas sur ce à quoi pourrait ressembler un autre type de nationalisme.
Nationalisme ethnique vs. civique
Les gens qui étudient le sujet établissent parfois une distinction entre ce qu’ils appellent le nationalisme ethnique et le nationalisme civique.
Ce que nous avons tendance à associer au nationalisme en 2026, ce sont des mouvements de droite qui voient l’appartenance comme une question de racines et d’ancienneté. Il ne faut pas grand-chose pour que cela se transforme en nationalisme ethnique. Ce que Plaid et le S.N.P. promeuvent – une nation qui inclut toute personne qui s’attache à un ensemble de valeurs qu’ils voient enracinées dans la tradition galloise et écossaise – est parfois appelé nationalisme civique.
Les deux approches mettent fortement l’accent sur la construction d’un sentiment d’identité partagé. Reform UK veut mettre des portraits du roi dans chaque salle de classe ; le S.N.P. et Plaid veulent plus d’utilisation des langues galloise et gaélique dans les écoles. Et tous deux s’inspirent du patrimoine culturel pour raconter une histoire de la nation. Là où ils diffèrent, c’est sur le type de patrimoine culturel qu’ils mettent en valeur.

Si l’histoire de Reform UK célèbre un âge d’or de la Grande-Bretagne qui est antérieur à la diversité moderne du pays, Plaid et le S.N.P. racontent l’histoire de la lutte de leur peuple pour l’autodétermination. Depuis que les politiques de Margaret Thatcher, le Premier ministre conservateur, ont fermé leurs industries lourdes, la plupart des électeurs écossais et gallois ont voté plus à gauche que les Anglais. Leur nationalisme est alimenté par une indignation commune d’être gouverné par une autorité extérieure ayant des valeurs différentes.
Dans la vision de Reform UK, les immigrants ont dilué la culture britannique ; ils affaiblissent la nation. Dans l’autre, les immigrants ne sont pas le problème — Westminster l’est. Les immigrants sont en fait un moyen de sauver la nation dans les sociétés qui connaissent une baisse de la natalité et une hausse de l’émigration, car les jeunes partent pour de meilleures opportunités ailleurs.
J’ai vu cette attitude incarnée dans Humza Yousaf, l’ancien dirigeant des nationalistes écossais, un descendant de Pendjabis* et d’immigrants kényans. Quand je l’ai rencontré il y a quelques années, il concevait son propre tartan [le tissu écossais identifiant un clan] : le tartan de Yousaf qui, espère-t-il, durera aux côtés de ses homologues MacDonald et MacDuff pour tous les Yousaf écossais qui le suivront — beaucoup, espère-t-il.
Bien sûr, ce qui rend également Plaid et le S.N.P. nationalistes, c’est qu’ils soutiennent une voie vers l’indépendance de la Grande-Bretagne.
Ce qui pose la question : leur approche pourrait-elle vraiment trouver application ailleurs ?
« Une idéologie incomplète »
La droite a trouvé un moyen d’exploiter le sentiment nationaliste qui se répand actuellement.
La gauche, cependant, a tendance à être mal à l’aise avec le nationalisme, qu’elle voit souvent comme un cousin du racisme et de l’impérialisme, a déclaré Bernard Yack, théoricien politique à l’Université Brandeis. Mais il n’y a en réalité aucune raison pour que le nationalisme soit associé au racisme ou même à la droite, a-t-il déclaré.
C’est « une idéologie incomplète », m’a-t-il dit, sans un programme prédéterminé. C’est pourquoi il s’est fondu facilement avec presque toutes les autres idéologies, du fascisme au communisme en passant par les mouvements de libération nationale.
Et donc même les partis de gauche qui ne cherchent pas l’indépendance pourraient trouver des moyens de répondre à l’aspiration aiguë des électeurs à un sentiment d’appartenance et de communauté, a déclaré Richard Child, maître de conférences à l’Université de Manchester.
Certains en font déjà l’expérience. L’ancienne dirigeante du Parti vert britannique, Caroline Lucas, a récemment écrit un livre intitulé Another England: How to Reclaim Our National Story, évoquant Robin des Bois et le N.H.S., au lieu de l’empire et de la monarchie. En Allemagne, j’ai regardé les Verts porter des dirndls et parcourir le pays en citant l’hymne national.
Mais Child a également noté que ce sentiment d’aspiration à la communauté était en partie une réponse au fait que la vie des gens était difficile. […]
Après tout, Reform UK fait des percées en Écosse et au Pays de Galles.o ■oKATRIN BENNHOLD
* Pendjabis : personnes originaires du Pendjab (région située entre l’Inde et le Pakistan).
Remarque ajoutée « à titre personnel » par l’auteur de cet article
Katrin Bennhold :

Je suis allemande et j’ai grandi en apprenant que le nationalisme était mauvais. Puis j’ai épousé un Gallois qui m’a persuadée au fil des ans que le nationalisme pouvait être joyeux. J’ai ressenti une pointe de jalousie pour ce sentiment d’appartenance, que je ne me suis jamais tout à fait permise d’avoir. Et au cours de mes reportages sur l’extrême droite en Allemagne et ailleurs en Europe, je suis devenue convaincue que les gens en ont envie, surtout en période de difficulté économique. C’est pourquoi les récentes élections en Écosse et au Pays de Galles, où une forme de nationalisme a battu une autre sorte, étaient si intrigantes pour moi. ■ K.B.
Merci à Marc Vergier de qui nous tenons cet article traduit par ses soins.











