
Par Joachim Imad.
Le Figaro, 13 mai.
Ce n’est pas que nous ayons un grand respect pour le Panthéon et son contenu, ni, à vrai dire, pour l’esprit des Lumières proprement dit. Du reste, notre auteur, ici, voit bien, à le lire attentivement, les limites de sa proposition. Il avance néanmoins quelques arguments d’opportunité, plus que de fond. Le fond, c’est la menace que constitue pour nous une immigration de masse inconsidérée, dont une partie — la partie active — est animée, à notre endroit, d’un esprit de haine, de vengeance, de projets terroristes et d’une volonté de domination ethnique. Si la panthéonisation de Samuel Paty peut constituer un symbole de résistance française à cette menace, d’ailleurs grandissante, acceptons-en l’augure. Les choses sérieuses viendront ensuite. Sinon, à quoi bon ? — JSF
TRIBUNE – Alors que le film L’Abandon, consacré aux derniers jours de Samuel Paty, est sorti en salle, mercredi 13 mai, l’essayiste plaide en faveur de l’entrée au Panthéon du professeur, assassiné par un terroriste islamiste en 2020. Cela constituerait à la fois un acte de réparation et un engagement solennel pour l’avenir, estime-t-il.
Auteur de Main basse sur l’Éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté (Éditions du Cerf, 2025), Joachim Le Floch-Imad est enseignant et membre du comité de soutien en faveur de la panthéonisation de Samuel Paty.

Il est des morts qui ne passent pas, des colères que le temps n’apaise pas, des noms que la République ne saurait laisser s’effacer sans se renier elle-même. Celui de Samuel Paty est de ceux-là. Assassiné le 16 octobre 2020 pour n’avoir rien fait d’autre que son métier de professeur, sans commettre la moindre faute pédagogique, il incarne dorénavant bien davantage qu’un drame individuel. Samuel Paty est en effet devenu une plaie ouverte dans notre conscience collective, une épreuve nationale dont nous n’avons, à ce jour, pas tiré les conséquences qu’elle appelait.
Rien, bien sûr, ne lui rendra la vie. Rien n’absoudra ceux qui, par leurs mensonges, l’ont envoyé à la décapitation. Rien n’effacera les fautes des lâches qui l’ont laissé seul, onze jours durant, face à une menace dont il mesurait la gravité. L’impossibilité de réparer l’irréparable n’est pas, néanmoins, une raison pour ne rien faire, ni pour ajouter l’amnésie à la barbarie. Car Samuel Paty, s’il est le nom de ce que la France n’a pas su protéger, est aussi celui de ce qu’elle peut encore choisir de sauver. L’horreur du crime, comme sa portée politique, appelle un geste, une inscription, une reconnaissance à la hauteur de ce qu’il représente. Cela passe par sa panthéonisation, requête adressée au président de la République par un comité de soutien réunissant des personnalités de tous horizons et de toutes sensibilités.
Une telle décision s’impose comme une exigence nationale, celle d’entretenir le souvenir de Samuel Paty dans nos esprits et dans nos cœurs. Mona Ozouf le rappelle dans Les Lieux de mémoire (dir. Pierre Nora) : « Il faut à la mémoire collective une inscription topographique, sans laquelle elle s’exténue. » Le Panthéon concentre précisément cette mémoire, cette sédimentation de nos heures les plus illustres, de nos symboles les plus chers, de nos figures les plus admirables. Nulle dernière demeure, au cœur de ce haut lieu de l’amour du savoir qu’est le Quartier latin, ne s’imposerait donc plus naturellement pour Samuel Paty. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : ce professeur d’histoire-géographie n’y entrerait pas en « victime ». Ce n’est pas la mort qui fait de lui une figure digne du Panthéon ; c’est la vie qu’il a choisie de mener jusqu’au bout, au service d’une mission plus grande que lui. Alors qu’il lui eût été si facile de se mettre en retrait, Samuel Paty a fait montre de courage, physique comme moral, pour continuer à faire cours. Malgré les risques, les calomnies et les doutes qui l’assaillaient, il a refusé d’abandonner ses élèves, quitte à assurer seul sa sécurité : un masque sur le visage, un marteau dans le sac – symboles accablants de la protection qui lui a manqué et d’un pays devenu incapable de distinguer ses serviteurs de ses ennemis. Inversion des valeurs que l’on perpétue en s’accommodant de la banalisation dans les établissements scolaires de l’expression « faire une Paty », comme si le nom de ce professeur d’exception n’était plus qu’un synonyme de menace de mort.
Au-delà de la reconnaissance de ce qui s’est joué et de ce qui a été frappé dans cette tragédie – la liberté pédagogique, le droit à l’irrévérence, la foi dans la raison -, la panthéonisation de Samuel Paty adresserait un signal clair aux professeurs de France, à ces héros du quotidien qui, dans des conditions toujours plus dégradées, portent l’école à bout de bras. Un tel signal est d’autant plus nécessaire que, selon la dernière enquête Talis, seuls 4 % de nos enseignants se sentent valorisés par la société, soit le taux le plus faible de l’OCDE. Un chiffre peu surprenant au regard de la précarisation croissante du métier, de la dévalorisation de leur mission intellectuelle et du manque de soutien institutionnel. Sans compter, bien sûr, l’explosion des violences en milieu scolaire, face auxquelles la décapitation de Samuel Paty n’a pas provoqué l’électrochoc attendu. Se poursuit ainsi une forme de non-assistance à professeurs en danger, tandis que 100 000 d’entre eux sont menacés ou agressés chaque année selon un récent rapport sénatorial.
Ce mal, qui a coûté la vie à Samuel Paty, étend son ombre jusque dans l’école, cible stratégique aux yeux d’islamistes désireux de cultiver le ressentiment, d’imposer leurs codes politiques et culturels, de combattre l’esprit des Lumières
Panthéoniser Samuel Paty, enfin, ce serait consacrer, au sein du temple de la République, la place de la laïcité. Ce principe, consubstantiel à notre modèle et plébiscité par les Français, demeure un rempart essentiel face aux menaces qui pèsent sur la liberté de conscience et sur la possibilité même d’un espace public où prime la recherche du commun plutôt que l’exaltation des différences. Or la laïcité subit aujourd’hui un véritable travail de sape : activisme de lobbies et d’organisations internationales qui lui sont hostiles ; essor d’une jurisprudence imprégnée de grilles de lecture anglo-saxonnes et communautaristes ; progression, sur notre sol, de l’identitarisme ethno-religieux et, plus particulièrement, d’une conception littéraliste et rigoriste de l’islam. Ce mal, qui a coûté la vie à Samuel Paty, étend son ombre jusque dans l’école, cible stratégique aux yeux d’islamistes désireux de cultiver le ressentiment, d’imposer leurs codes politiques et culturels, de combattre l’esprit des Lumières – assimilé à de la mécréance – et d’intimider les enseignants, que le magazine Dar al-Islam de Daech qualifiait dans une fatwa d’« ennemis d’Allah ». Ainsi, 56 % des professeurs déclarent s’autocensurer en classe, un chiffre en constante progression. Au regard de la peur et de la pression que révèle cette statistique, n’y a-t-il pas urgence à rappeler avec force que notre culture et nos principes ne sont pas négociables ?
La panthéonisation de Samuel Paty ne suffirait évidemment pas à elle seule. Sans politiques de rupture pour protéger et revaloriser nos enseignants, elle ne constituerait qu’un énième geste sans lendemain et les larmes causées par sa perte demeureraient stériles. Les nations, pourtant, se redressent aussi par les serviteurs qu’elles choisissent d’honorer, par les rites qu’elles se donnent et par les fidélités qu’elles proclament. Et l’on peine à imaginer aujourd’hui figure plus capable de rassembler un pays fracturé que celle d’un professeur assassiné pour avoir défendu, jusque dans l’antichambre de la mort, ce que notre école a de plus précieux à transmettre. Parce que l’Éducation nationale n’a pas su le protéger. Parce que la justice n’a pas pris toute la mesure de ses responsabilités. Parce que ce dont Samuel Paty est désormais le nom est chaque jour davantage attaqué, son entrée au Panthéon constituerait à la fois un acte de réparation et un engagement solennel pour l’avenir. Cette décision appartient au président de la République seul. Une fenêtre existe avant le printemps 2027. Elle ne restera pas ouverte éternellement. ■ oJOHACIM LE FLOCH-IMAD













Curieux qu’il faille un film de cinématographe pour poser la question dans le journal Le figaro;