
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue dans Le Figaro d’hier, samedi 30 mai. Ce qu’il y a peut-être de plus inhabituel dans cet article, de plus vrai aussi, et pourtant de plus méconnu du grand public, c’est l’aveu de la difficulté, voire de la crainte, de « dire » — pour ceux qui tiennent la plume ou portent la parole — ce qui n’est pas conforme au discours autorisé. D’où la comparaison avec l’univers soviétique d’autrefois, où le risque était grand de contrevenir aux interdits officiels, ou même simplement tacites. Certes, on n’encourt plus chez nous — du moins pas encore — une condamnation au goulag. Mais d’autres sanctions menacent les contrevenants imprudents : plus subtiles, moins grossières, elles peuvent néanmoins détruire un homme, briser une carrière ou marginaliser une pensée dissidente. Pour le reste — la montée des violences sur l’ensemble du territoire — il nous paraît assez clair qu’au moins deux tiers des Français en ont conscience, en subissent les conséquences, en comprennent la gravité et en identifient la cause principale. Le Pouvoir ignore, combat ou poursuit l’expression de la volonté nationale sur ce sujet essentiel. Il faut sans doute beaucoup de courage et d’obstination pour croire encore à la vitalité de la démocratie française. Les fidèles se font rares. — JSF
CHRONIQUE – Le maire de La Baule, Franck Louvrier, a demandé des renforts policiers au ministère de l’Intérieur après un affrontement entre bandes sur le remblai de la station balnéaire, dimanche 24 mai. Même les lieux qui se croyaient à l’abri de l’insécurité y sont désormais confrontés.

La Baule se croyait à l’abri. Comme toutes ces parties de France qui jusqu’ici étaient épargnées. De quoi ? De ce que nous savons sans avoir le droit de le dire autrement qu’à travers des formules détournées. De l’insécurité. On parle ces jours-ci de « débordements » et « d’incivilités ». On blâme les « jeunes » ou les « racailles », quand on veut dire les choses en s’encanaillant un peu. De la « nouvelle France » et de sa frange délinquante, pourrait-on dire aussi, en détournant le patois mélenchoniste, comme autrefois, on détournait la novlangue soviétique.
M’enfin, tout le monde sait de qui et de quoi on parle. Dans un régime idéocratique, et le régime diversitaire en est un, il faut savoir dire les choses sans vraiment les dire, tout en se faisant comprendre, sans que la police de la pensée et ses commissaires politiques puissent nous traîner devant les tribunaux ou déclencher une cabale médiatique. Longtemps, le régime diversitaire a préféré nier ces faits. Ce n’était plus possible. Il les a alors qualifiés de « divers ». C’était une manière de reconnaître le réel tout en le neutralisant. Il serait sot de s’y attarder, sauf à vouloir l’instrumentaliser, ce qui serait la marque de « l’extrême droite », entité diabolique hantant la cité pour exciter les peurs primaires.
Mais revenons à La Baule. Les images sont impressionnantes et le témoignage de ceux qui étaient sur place confirme l’irruption d’une violence aussi soudaine que débridée. Puisqu’on ne peut plus nier, on préfère théoriser pour légitimer. Les « jeunes » de Nantes, privés d’accès à la vie balnéaire la plus agréable, se rueraient sur la Baule, pour profiter des lieux, en jouir, et jouir du plaisir de les occuper. Ce serait une simple question de justice sociale : à qui la plage ? À nous la plage ! Nantes, autrement dit, exporterait ses délinquants à La Baule au nom du partage de la richesse. Si on se situait à la hauteur de l’histoire, ou si on faisait de la bonne sociologie, mais cela fait longtemps qu’on n’en fait plus, on décrirait tout simplement une scène d’appropriation.
Il est dans la nature des masses de s’entrechoquer, et quand un groupe s’installe sur le territoire d’un autre qui n’a plus le réflexe de se défendre, ou juge même la chose immorale, il impose ses règles ou son désordre, s’empare des biens qui ne sont plus défendus, occupe l’espace public pour y planter son drapeau, ou du moins, y laisser sa trace. Nulle idéologie ici : on parle de l’instinct vital qui meut les hommes depuis la nuit des temps. La bête humaine est conflictuelle, et c’est justement pour cela que les frontières existent : pour séparer les hommes trop différents, les civiliser, et par-là, les pacifier.
Notre époque est celle du retour du refoulé : plus personne ne croit au vivre-ensemble tenu de force par le régime diversitaire.
Et quand un groupe s’installe sur le territoire d’un autre, et ne cesse de grossir et de s’étendre, ce que permettent aujourd’hui les flux migratoires, il est naturellement porté à vouloir s’en emparer, à le faire sien, et plus encore si ces deux groupes sont historiquement en conflit, s’ils sont marqués par une différence culturelle forte, concernant tous les domaines de la vie – la chose se radicalise si un de ces groupes est traversé par une conscience historique revancharde, contre-coloniale, dans le cas présent. La nationalité a beau prétendre faire disparaître ces différences par le droit, elle ne fait que jeter un voile administratif sur le réel.
Ce qui s’est passé à La Baule, autrement dit, relève de l’anthropologie politique la plus élémentaire – si élémentaire, en fait, qu’on l’a décrétée niaise, insensée, bête, et qu’on l’a congédiée, sans voir qu’on congédiait par là une grille de lecture essentielle pour comprendre les conséquences pratiques du basculement démographique et de l’effacement des règles autrefois partagées de la civilité. On craint de voir ce samedi soir des événements à Paris qui feront écho à ce basculement.
Est-ce à la lumière de ces considérations qu’on peut comprendre les manifestations antisémites de Deauville ? Évidemment. On ne voit pas trop, dans le monde qui vient, comment le sort des Juifs d’Europe pourrait être enviable. Où la « nouvelle France » s’installe, ils n’ont plus vraiment droit de séjour. Ceux qui veulent lui prêter allégeance, par complaisance, ou simplement parce que faibles eux-mêmes, et sont fascinés par la force qui vient, et veulent s’y soumettre, ne sont pas loin de légitimer la chasse aux « sionistes ». Le conquis content, tout fier de s’offrir à la puissance qui se constitue dans une franche agressivité, est une constante historique.
Notre époque est celle du retour du refoulé : plus personne ne croit au vivre ensemble tenu de force par le régime diversitaire. Il y a ceux qui croient en la « nouvelle France », il y a ceux qui préparent leurs enfants à fuir car ils en ont les moyens, il y a ceux qui refusent de baisser les yeux dans leurs pays. Ceux-là, on les appelle « extrême droite » et on met en garde contre eux. Refuser de s’incliner ou de changer de trottoir, n’est-ce pas être belliqueux et appeler à la haine ?o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











