
« Le latin et le grec ont été mis au rencart, au mépris du bénéfice intellectuel et culturel pour les élèves. »
Par Philippe Kerlouan.
Cet article bienvenu est paru le 11 juin dans Boulevard Voltaire. Nous disons en titre combien nous sommes d’accord. Ce fut un crime de mettre au rencard le latin et le grec au détriment de la formation intellectuelle humaniste (au sens des humanités) de notre jeunesse et nous en voyons tous les jours les ravages. L’auteur, ici, a cent fois raison. — JSF

Permettez-moi de donner mon avis d’ancien professeur sur une « Lettre ouverte au ministre de l’Éducation nationale pour le rétablissement des points bonus du latin et du grec au baccalauréat ». Parmi les premiers signataires figurent, notamment, des membres de l’Académie française, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, des universitaires, des écrivains, des journalistes, des artistes et des enseignants engagés en faveur de la transmission des humanités.
Jusqu’en 2020, avant la réforme du baccalauréat, l’option facultative de langue ancienne rapportait des points bonus calculés d’une manière avantageuse : seuls comptaient les points au-dessus de 10/20, affectés du coefficient 3 ; ajoutés au total des notes, ils permettaient notamment d’obtenir une mention. C’était une manière, d’une part, de récompenser les élèves qui avaient fait l’effort de poursuivre au lycée l’étude du latin ou du grec, d’autre part, de promouvoir une option fragilisée par des effectifs insuffisants. Avec la réforme Blanquer, son poids s’est dilué dans le contrôle continu et est devenu insignifiant.
Pourquoi, diront les sceptiques, privilégier des langues mortes plutôt que d’autres disciplines, apparemment plus utiles ? Le texte de la pétition, que je vous invite à lire intégralement, en résume les principales raisons : « L’enjeu dépasse largement la question des effectifs : les humanités ne forment pas seulement de bons élèves ; elles forment des citoyens éclairés […]. Les humanités développent la rigueur intellectuelle, l’attention aux textes et le goût de la nuance : qualités plus nécessaires que jamais à l’ère de l’immédiateté informationnelle […]. Les humanités constituent une école du discernement. Elles permettent de former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes et de participer pleinement à la vie démocratique. »
Des bienfaits ignorés
Tout est dit, ou presque, sur les bienfaits intellectuels de l’étude des langues anciennes, que les plus âgés de nos lecteurs ont pu connaître, dès la sixième pour le latin, à partir de la quatrième pour le grec. Tout cela a disparu avec la réforme Berthoin de 1959, qui préludait à la réforme du collège unique de 1975. Les langues anciennes étaient considérées, idéologiquement, comme discriminatoires, un facteur de sélection, financièrement, comme un « luxe » dont on pouvait se passer. C’est ainsi que les gouvernements, de gauche comme de droite, ont laissé dépérir leur étude.
Le latin subsiste encore un peu au collège et disparaît progressivement au lycée. Ne parlons pas du grec, qui devient la perle rare. Le résultat, c’est que non seulement les élèves latinistes ou hellénistes sont de moins en moins nombreux, mais le ministère, faute de vivier suffisant, n’arrive même pas, depuis des années, à pourvoir tous les postes de lettres classiques aux concours du CAPES et de l’agrégation. Il ne semble guère s’en émouvoir, comme s’il attendait patiemment la mort du latin et du grec, faute d’élèves et de professeurs, pour se débarrasser définitivement du problème.
Je vous encourage fortement à signer cette pétition, même si vous n’avez jamais eu la chance d’apprendre une de ces langues. « De tous les luxes, la culture est celui qui est le moins réservé à l’argent, le plus propre à nier et transcender toute hiérarchie sociale », écrivait la regrettée Jacqueline de Romilly. Au nom de l’égalitarisme ou de l’utilitarisme, les gouvernements de gauche comme de droite ont mis au rencart le latin et le grec, méconnaissant le bénéfice intellectuel et culturel que les élèves de tous les milieux pouvaient en tirer. À moins que, pis encore, ils n’aient estimé qu’il valait mieux, pour sauvegarder leurs intérêts, que les masses destinées aux tâches d’exécutants ne fussent pas trop cultivées.o ■ o PHILIPPE KERLOUAN












