
C’est qu’une institution ne périt pas seulement par ses fautes ; elle périt par ses délais.
Par Laurent Frémont.

Cette tribune est parue hier dans Le Figaro. Elle annonce la crise en gestation, le dépérissement de l’institution étatique, la rupture finissant de s’opérer aujourd’hui entre le « pouvoir » (évanescent) et les Français, insatisfaits comme jamais. L’analyse — d’abord un constat — de Laurent Frémont nous semble symptomatique de l’évolution des esprits sur ce sujet existentiel, jusqu’ici hors de propos. Bérénice Levet a écrit un beau livre intitulé « Le Courage de la dissidence », auquel cette tribune nous paraît renvoyer : ce courage, face à l’épreuve, débordant des petits cercles de naguère pour gagner les franges actives du peuple français. — Je Suis Français.
TRIBUNE – À la lumière de la pensée du philosophe anglais, le maître de conférences analyse les conséquences des incendies qui ravagent notre territoire. Il pointe la mise en scène de la gestion de la catastrophe par l’État, qui camoufle l’absence d’une véritable stratégie de sa part.
Laurent Frémont est maître de conférences à Sciences Po et cofondateur du Collectif démocratie, éthique et solidarités.

La France brûle, encore. En Gironde, quarante-deux mille hectares consumés, deux cent vingt mille évacués, le feu aux portes de Bordeaux, l’Europe appelée en renfort. Et la liturgie, qui elle ne souffre aucun retard : cellule de crise, ministres sur zone, compteurs d’hectares en bandeau. Il ne manque à la cérémonie qu’un détail, le résultat. Jamais l’État ne fut si visible ; jamais il ne servit si peu. Posons la question que tout le monde retient : à quoi sert-il ?
Elle n’a rien de séditieux : elle vient du moins séditieux des philosophes. Hobbes, peureux de génie, haïssait le désordre plus que le péché ; il a offert au souverain le contrat le plus avantageux jamais conçu : toute la force des hommes contre un unique service, la protection. Je protège, donc j’oblige, traduira Carl Schmitt. Le sel de l’affaire : c’est ce dévot de l’obéissance, et non quelque énergumène en gilet, qui a inséré au contrat la clause de résiliation. Chapitre XXI : on doit obéissance aussi longtemps que dure la protection, pas une heure de plus. L’obéissance, comme toute facture publique, se règle après service fait.
La prévention est ingrate, lente, invisible ; la crise est immédiate, héroïque, filmable. Un feu évité n’existe pas politiquement ; un feu combattu fait l’ouverture du journal de 20 heures. Debord appelait cela le spectacle : la représentation de l’action y dispense de l’action.
Les chiffres, eux, avouent. L’Office national des forêts alignait douze mille cinq cents agents en 2000 ; il en reste huit mille, la Cour des comptes observant en 2024 que la surveillance même des massifs s’en ressentait. En regard, seize Canadairs promis en 2022 pour la fin du quinquennat : quatre commandés à ce jour (deux en 2024, livrables en 2028, deux autres signés en juin, attendus pour 2032 ou 2033), tandis que la flotte passe les trente ans d’âge. Cour des comptes, missions parlementaires : tout était écrit, tout fut lu, rien ne fut cru. L’État savait. Il a coupé quand même.
Qu’on ne plaide pas la pauvreté : avec une dépense publique voisine de 57 % de la richesse nationale, notre État n’est pas démuni, il est occupé. Occupé à subventionner, labelliser, normer, concerter, empiler agences et hauts conseils ; occupé à verbaliser le particulier qui débroussaille mal son jardin, pendant que ses forêts perdent leurs forestiers. Tocqueville avait décrit ce pouvoir tutélaire qui «gêne, comprime, énerve, éteint». Il n’avait pas prévu qu’il éteindrait tout, sauf les incendies. À force de se dépenser dans le superflu, l’État a oublié le nécessaire : il sait tout faire, hormis ce pour quoi il existe.
C’est qu’une institution ne périt pas seulement par ses fautes ; elle périt par ses délais. Les alertes s’accumulaient, les réponses s’annonçaient ; entre le temps de la parole, immédiat, et celui de l’acte, étiré sur la décennie, l’annonce a fini par tenir lieu de politique. Le feu, hélas, ne reporte aucune réunion. Les crises arrivent à l’heure : celle des rendez-vous manqués.
Jean-Pierre Dupuy a nommé cette maladie : nous savons, mais nous ne croyons pas ce que nous savons. Programmer pour 2033 ce que l’on sait nécessaire en 2026 revient à budgéter son incrédulité. Hans Jonas en avait débusqué la racine : la prévention est une politique pour la génération suivante, la gestion de crise une politique pour l’élection suivante. Il doutait que les démocraties d’opinion pussent affronter le long terme ; on aimerait lui donner tort, nos gouvernants mettent leur zèle à lui donner raison.
Deux mille cinq cents pompiers tiennent la ligne, soixante-quinze blessés dans leurs rangs, pas un mort dans la population : cette victoire-là, disputée maison après maison, leur appartient.Laurent Frémont
On objectera que l’État évacue à merveille, qu’il sauve des vies. C’est exact, et c’est l’aveu : excellent dans la catastrophe, absent de ce qui la précède, il n’a conservé de sa mission que la moitié qui se filme. Qu’on ne se trompe pas de procès : il n’est pas fait aux hommes. Deux mille cinq cents pompiers tiennent la ligne, colonnes montées de toute la France, soixante-quinze blessés dans leurs rangs, pas un mort dans la population : cette victoire-là, disputée maison après maison, leur appartient. Et qu’on regarde de quoi cette armée est faite : aux quatre cinquièmes, de volontaires. La gravure de 1651 ne mentait donc pas : le corps du souverain est bien tissé des corps de ses sujets. Il ne reste simplement du Léviathan que ses sujets.
Les agriculteurs l’avaient bien compris : depuis des jours, venus parfois des départements voisins, ils montent au feu avec leurs tonnes à eau, remplissent les citernes des camions, dégagent les accès, et ce en vertu d’aucun texte. Exécution spontanée du contrat : la protection défaille, la société y pourvoit. Réponse de la préfecture : qu’on cesse de l’aider «de manière spontanée». Un fichier est ouvert sur le site de la chambre d’agriculture ; qu’on s’y inscrive, l’organisation suivra. Au royaume des cendres, du moins, les fichiers seront à jour.

À la pointe du Cap Ferret, un homme de bientôt quatre-vingts ans dirige la manœuvre et fait tailler un pare-feu sans attendre le moindre tampon : à suivre la procédure, dit-il en substance, on finit en prison ou en cendres. Ce désobéissant est le doyen des hobbesiens de France : la protection ne venant plus, il a suspendu l’obéissance et protège lui-même. Ce n’est pas une jacquerie, c’est une exécution du contrat, aux torts exclusifs de l’État. N’applaudissons pas trop fort : quand chacun se protège selon sa fortune, cela porte un nom, la féodalité. Seigneurs de digue, serfs de la citerne : c’est le monde d’avant Hobbes, et nous y retournons allégrement.
Sur le frontispice du Léviathan, en 1651, le souverain veille sur une ville paisible, le glaive dans une main, la crosse dans l’autre, son corps tissé des milliers de corps de ses sujets. Le nôtre pose devant un avion de trente ans. Seize promis, quatre commandés, les derniers pour 2033 : l’État ne protège plus, il indemnise et il commente. Le contrat tient encore, par habitude. Mais la clause du chapitre XXI court toujours, et chaque été qui brûle rapproche l’échéance. o ■ o LAURENT FRÉMONT











