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PRINCE EUDES D’ORLÉANS : LE CONSENTEMENT OUBLIÉ

lundi 15 juin 2026lundi 15 juin 2026 sur JSF

Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie hebdomadairement « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit très capétien. Nous reproduisons aujourd’hui le dernier paru, en précisant aux lecteurs de Je Suis Français qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre hebdomadaire, dont chaque livraison est d’un grand intérêt et d’une haute tenue. — Je Suis Français

Quand la monarchie médiévale savait ce que la République a perdu.

Il existe, enfoui dans les archives de la France médiévale, un mot que nos débats contemporains ont oublié : consensus. Non pas l’accord mou des compromis de couloir, mais une exigence philosophique et politique, un fondement de l’autorité légitime. À une époque où la France semble incapable de se parler, peut-être faut-il regarder ce que le XIIIe siècle, dans sa rigueur scolastique et sa pratique contractuelle, avait compris que nous avons perdu.

I. UN POUVOIR QUI JUSTIFIAIT

Ouvrons l’ordonnance de Philippe II, dite Philippe Auguste, rédigée en 1190 à l’heure de son départ pour la croisade. Le roi de France y écrit noir sur blanc : « L’office du roi consiste à pourvoir par tous les moyens aux besoins des sujets, à faire passer l’utilité publique avant sa propre utilité privée. »¹ Ce n’est pas de la rhétorique. C’est une définition juridique de la royauté, et elle engage celui qui la prononce.

Ce que cette phrase contient est vertigineux quand on la lit depuis notre époque : le pouvoir y est défini non par ses prérogatives, mais par ses obligations. Le roi ne commande pas parce qu’il est le plus fort, ni même parce que Dieu l’a sacré — il commande parce qu’il s’y oblige, et parce que ses sujets le reconnaissent dans cet office. C’est le cœur de ce que les historiens ont appelé la « monarchie consensuelle » : un équilibre, par nature mouvant, entre gouvernants et gouvernés, fondé sur la réciprocité des engagements.

Pour comprendre cette construction, il faut remonter à la conception médiévale de la personne humaine. L’homme est libre — non pas au sens du libéralisme moderne, mais au sens théologique et philosophique : doté de raison et de volonté, il ne peut être obligé qu’avec son consentement. Jean Boutillier l’exprime clairement en 1395 dans son Grand coutumier : « l’homme qui est franche personne se lie par parole et non autrement. »² L’obligation politique ne peut donc se nouer que dans l’accord des volontés. Ce principe, hérité de la scolastique, c’est à dire de l’enseignement philosophique au croisement de la théologie, de l’autorité d’Aristote et des commentaires bibliques du XIIe siècle, n’est pas une abstraction — il irrigue toute la pratique politique du royaume.

II. LE CONTRAT AVANT LE CONTRAT

Ce que nous appelons aujourd’hui « contrat social » existait, sous une forme concrète et incarnée, bien avant Rousseau ou Locke. Dès 858, le roi de France prête serment à ses vassaux — non plus seulement eux à lui. Le sacre royal, dont le rituel se fixe entre 1250 et 1365, s’ouvre sur cette prestation de serment : le roi s’engage avant d’être revêtu de l’autorité. À chaque première entrée dans une ville, il jure de respecter les privilèges de ses habitants.

Le Journal d’un bourgeois de Paris nous a conservé la scène de l’entrée de Charles VII dans la capitale en 1437. « On ferma les portes de ladite église de Notre-Dame, et vint l’évêque de Paris, lequel apporta un livre sur lequel le roi jura, comme roi, qu’il tiendrait loyalement et bonnement tout ce que bon roi faire devait. Après furent les portes ouvertes. »³ Le roi attend devant des portes closes. Le peuple, par ses représentants, exige la promesse avant d’ouvrir.

L’allégeance, notion que l’historiographie française a largement effacée depuis la Révolution, reposait sur cette réciprocité. Jean Bacquet, avocat royal à la fin du XVIe siècle, le formule encore avec clarté : « entre le Prince et le sujet il y a obligation mutuelle, tout ainsi qu’entre le seigneur féodal et le vassal, laquelle obligation ne se peut contracter sinon par mutuel consentement. »⁴ Et si le roi faillit à sa part du contrat ? Les habitants de Rouen assiégée l’énoncèrent sans détour en décembre 1418, devant le conseil royal : « si ce ne faites, ils vous rendent la foi, serment, loyauté, service et obéissance qu’ils ont à vous. »⁵ L’allégeance se suspend quand la protection cesse. Ce n’est pas de la rébellion — c’est de la logique contractuelle médiévale.

III. GOUVERNER, C’EST JUSTIFIER

La monarchie médiévale ne légifère pas par décret sec. Elle argumente. Elle présente. Les préambules des ordonnances royales sont des pièces de justification — et ils ont force juridique, au même titre que le dispositif de l’acte. Quand Philippe VI réglemente, en 1346, le métier des chaussetiers parisiens, il décide par consensus. Le lieutenant du prévôt royal convoque « tous les marchands chaussiers et ouvriers du métier en la ville de Paris, avec la plus grande et saine partie d’iceux ». On lit la requête, on recueille les avis, on délibère. Puis on sort du cercle professionnel pour aller soumettre le texte « au parloir des bourgeois de Paris », siège de la municipalité. L’ordonnance royale ne fait que confirmer ce qui a été voulu, amendé, consenti.

L’historien américain Joseph R. Strayer, dans son essai fondateur de 1970 sur les origines médiévales de l’État moderne, a montré la logique profonde de ce processus⁶. Les États n’ont pu se construire qu’en renonçant à la toute-puissance. En respectant la liberté de la personne, en faisant du consentement une nécessité pratique et non un ornement rhétorique, ils ont gagné la loyauté de leurs sujets. Ce paradoxe est au cœur de la construction institutionnelle : la modestie du pouvoir est la condition de sa durée.

Rien en cela ne relève de la naïveté. Le roi reste souverain. Mais sa souveraineté n’est pas la toute-puissance arbitraire que l’absolutisme du XVIIe siècle finira par revendiquer — et que la Révolution renversera en croyant en finir avec la monarchie, alors qu’elle en congédiait surtout la version dégradée.

IV. LE BON ROI, MINISTRE DE SON PEUPLE

La figure du bon roi traverse tout le Moyen Âge comme une exigence morale constante. Louis IX, dans ses enseignements à son fils, formule ce qui est peut-être la leçon la plus impérieuse de toute la tradition politique française : « Si quelqu’un a entrepris querelle contre toi pour aucune injure ou pour aucun tort qu’il lui soit avis que tu lui fasses, sois toujours pour lui et contre toi devant ton conseil, sans montrer que tu aimes trop ta querelle. »⁷ Se mettre contre soi-même, publiquement, quand l’intérêt public l’exige. Voilà une définition de la charge qui n’a pas vieilli.

Philippe de Mézières, chargé de l’éducation du futur Charles VI, précise dans Le Songe du vieil pèlerin (1389) que le roi est « ministre des habitants du royaume »⁸ — et non l’inverse. Jean Gerson affirme en 1406 qu’un roi « n’est pas personne singulière mais est une puissance publique ordonnée pour le salut de tout le commun »⁹. Christine de Pisan écrit à la même époque que le bon roi « aimera mieux le bien de son peuple que le sien propre »¹⁰. Ce n’est pas de la littérature édifiante. C’est une culture politique partagée, diffusée, enseignée — et parfois pratiquée.

À l’inverse, le tyran — celui qui règne pour son profit et non pour le bien commun — suscite la haine et finit par tout perdre. Évrard de Trémaugon l’écrit dans le Songe du verger (1376-1378) : « Tyran en grec vaut autant à dire en latin comme angoisse ; car les rois et les autres seigneurs terriens qui règnent comme tyrans tiennent le peuple en grande angoisse. »¹¹ La tyrannie n’est pas seulement injuste — elle est fragile. L’histoire de France en a fourni la démonstration à plusieurs reprises.

V. CE QUE NOUS AVONS OUBLIÉ

La Révolution française a abattu la monarchie absolutiste. Elle a cru, ce faisant, rompre avec l’héritage monarchique tout entier. Erreur de perspective. Ce qu’elle détruisait en 1789, c’était une royauté qui avait elle-même oublié ses propres fondements — les serments, les assemblées, la nécessité du consentement, l’obligation mutuelle. Louis XIV avait construit Versailles sur les ruines de ce contrat médiéval. La Révolution a finalement achevé ce que la centralisation avait commencé : elle a confisqué le politique à une minorité — celle du sang d’abord, celle des assemblées ensuite, mais toujours une oligarchie — en effaçant les corps intermédiaires, les coutumes locales, les allégeances multiples qui structuraient la société. 12

Nous vivons avec cet héritage. Une France où la souveraineté est théoriquement populaire mais pratiquement confisquée par quelques centaines d’élus qui ne rendent de comptes qu’à eux-mêmes entre deux scrutins. Une France où les citoyens ont cessé de croire que leurs représentants leur doivent quelque chose — et inversement. Une France fracturée, comme on dit, mais fracturée précisément là où la monarchie médiévale avait construit des ponts : entre gouvernants et gouvernés, entre obligation et protection, entre autorité et légitimité.

Revisiter ces notions — consensus, consentement, allégeance réciproque, obligation mutuelle — ne relève pas de la nostalgie monarchiste. C’est chercher dans notre propre histoire les fondements d’un lien politique que nous avons perdu. Ces mots ne sont pas archaïques. Ils nomment quelque chose d’actuel et d’urgent : la conviction que le pouvoir se mérite, qu’il se justifie, qu’il s’engage — et que les citoyens, en contrepartie, sont quelque chose de plus que des administrés.

La monarchie médiévale avait compris, dans ses meilleurs moments, que gouverner n’est pas commander : c’est convaincre, associer, protéger. Et que celui qui oublie cette vérité finit par perdre non seulement le pouvoir, mais la confiance — qui est la seule chose que le pouvoir ne peut pas reprendre de force.o■

Eudes d’Orléans

« Le « bien commun », dont la gestion était confiée au roi, appartenait à tous. Cela donnait aux gouvernés un droit de regard sur la manière dont on l’administrait. »

Arlette Jouanna, historienne

SOURCES ET RÉFÉRENCES

Dutour, T. (2022). Chapitre 4. Une monarchie consensuelle. Dans M. Figeac, T. Dutour, G. Mingous et P. Valade La construction de l’État monarchique en France de 1380 à 1715 : Capes-Agrégation Histoire-Géographie (p. 29-39). Armand Colin. https://doi.org/10.3917/arco.figea.2022.01.0029. Source principale

1. Ordonnance de Philippe II (Philippe Auguste), 1190. Citée dans Thierry Dutour, Sous l’empire du bien. Bonnes gens et pacte social XIIIe–XVe siècles, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 29.

2. Jean Boutillier, Grand coutumier et pratique du droit civil et canon, 1395. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 31.

3. Journal d’un bourgeois de Paris, entrée de Charles VII, 1437. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 31.

4. Jean Bacquet, Les œuvres de maistre Jean Bacquet advocat du roy en la chambre du thrésor, Paris, 1603. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 33.

5. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques, décembre 1418. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 33–34.

6. Joseph R. Strayer, On the medieval origins of the Modern state, Princeton University Press, 1970 ; traduction française : Les origines médiévales de l’État moderne, Paris, Payot, 1979.

7. Louis IX, Enseignements à son fils, XIIIe siècle. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 37.

8. Philippe de Mézières, Le Songe du vieil pèlerin, 1389. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 38.

9. Jean Gerson, 1406. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 38.

10. Christine de Pisan, Le Livre du corps de policie, 1406–1407. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 38.

11. Évrard de Trémaugon, Songe du verger, 1376–1378. Cité dans Thierry Dutour, op. cit., p. 38.

12. Loi le Chapelier. Gueffier, 1792 (p. 218-220). En ligne sur https://fr.wikisource.org/wiki/Loi_Le_Chapelier

© Prince Eudes d’Orléans, 2026, article “Louis XVI et l’horizon des mers”, 31 mai 2026 in Substack : https://lafrancedansletempslong.substack.com

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1 commentaire pour “PRINCE EUDES D’ORLÉANS : LE CONSENTEMENT OUBLIÉ”

  1. ANNE
    lundi 15 juin 2026 at 14 h 55 min | Répondre

    Je trouve ce texte remarquable. Ça nous change des slogans mécaniques, stéréotypés et vieillots de certains qui ne savent que répéter.
    C’est drôle, mais je sens dans ce texte l’esprit de Pierre Boutang qui avait déjà remis en honneur le thème du consentement dans les années 1970–1980.

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