
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique, parue dans Le Figaro de ce 20 juin, est déjà un commentaire. Sur la vie d’un jeune couple, après tout plus engageant que celui de l’actuel chef de l’État, à tous égards étrange et qui ne porte guère les Français à l’enthousiasme ou à l’optimisme, c’est le moins qu’on puisse en dire, en France et ailleurs, où les moqueries internationales, justes ou injustes, ne manquent pas. C’est aussi un commentaire sur la nomenklatura de gauche, en souci extrême pour ses privilèges, y compris en tant que couples très gauche-caviar, souvent très cosmopolites et très mondains, tel le tandem parfaitement symbolique Raphaël Glucksmann – Léa Salamé. Le commentaire de Mathieu Bock-Côté sur ce sujet, pas tout à fait mineur car tout pouvoir est aussi affaire d’incarnation, nous paraît sonner juste. Les critiques que l’on pourrait esquisser à l’égard de Jordan Bardella sont d’ordre politique. Les Français ne lui reprocheront pas, et probablement au contraire, d’avoir choisi pour compagne une très jolie et très aristocratique princesse. — JSF
CHRONIQUE – La nomenklatura au pouvoir, terrifiée à l’idée de perdre ses privilèges, s’est dit qu’elle sauverait sa peau en se moquant de la princesse du possible prochain président.

Il s’appelle Jordan et elle, c’est une princesse. Une princesse Bourbon. On pourrait aussi l’appeler Rastignac, elle serait encore Bourbon. Leur histoire, connue depuis quelques mois, s’est tout de suite transformée en source inépuisable de ragots. Est-ce une passade, il est jeune, il est beau, elle est encore plus jeune, ce serait de leur âge ! Ou le Jordan, qu’on pourrait bien appeler Monsieur le Président dans quelques mois, a-t-il l’intention d’en faire son épouse, c’est-à-dire la première dame ? Et c’est parti pour un autre tour de perfidies mondaines.
D’autant que là où le couple se tient, il y a du beau linge. J’ai cru comprendre qu’il y avait eu récemment une polémique parce qu’on les a vus à Monaco, pour assister à une course de Formule 1. Scandale ! Les deux amoureux s’amusent, alors ragoteurs et persifleurs reprennent du service. Surtout ceux qui lui sont ouvertement hostiles politiquement, et qui croient avoir trouvé là une ligne d’attaque : alors que le commun des mortels souffre au quotidien d’une situation économique calamiteuse, qu’ils ont eux-mêmes créée, il faut le dire, les deux tourtereaux mèneraient grand train !
Deux objections viennent toutefois à l’esprit. La première : les critiques les plus vives du président du RN viennent de la part des nomenklaturistes du régime agonisant, qui n’imaginent pas la vie sans ses palais, ses appartements de fonctions, ses chauffeurs, ses notes de frais. Qui est-il, ce petit parvenu insolent, qui a séduit une fille de la haute société, et qui affiche de manière insolente son bonheur, et sa réussite sociale ? La seconde : les mêmes, installés dans leurs privilèges, se découvrent une conscience ouvrière tardive et se demandent comment on peut défendre les petites gens tout en ayant pris soi-même l’ascenseur social.
Avec qui souhaiteriez-vous prendre un verre et partir en vacances ?
Évidemment, on trouve ici et là des ressentimenteux et des cœurs aigris. Mais l’homme ordinaire sait depuis toujours que ceux qui le gouvernent ont une autre vie que la sienne, et les énarques qui, autrefois, ont voulu faire croire qu’ils s’étaient convertis aux carottes râpées pour faire peuple ont suscité immédiatement le mépris. Le peuple ne demande pas à ceux qui le dirigent de singer sa caricature, de vivre comme lui, mais de ne jamais le mépriser, et de ne pas retourner le pouvoir contre lui. Apparemment, cette demande est plus difficile à satisfaire. La révolution est souvent portée par de petits hommes gris.
Les Français savent que le pouvoir s’accompagne de son faste, et qu’on ne vit pas au sommet de la société comme on vit à sa base. Ils le savent, et ne s’en offusquent pas vraiment. On lui reproche aussi ses beaux costumes – ceux qui osent cette critique ne risquent généralement pas la même critique, j’en conviens. Le peut-être futur président devrait s’habiller comme un sac. Ont-ils assez de mémoire pour savoir que Mitterrand était impeccable, que Chirac portait des lunettes sur mesure, que Balladur était le plus élégant des hommes, et que l’égalitarisme de type scandinave et protestant n’est heureusement pas français ?
C’est d’ailleurs une question journalistique classique : avec qui souhaiteriez-vous prendre un verre et partir en vacances. Rarement, les pète-sec de la rigueur sermonneuse l’emportent. À table, on veut rire, boire, s’amuser, passer de temps en temps un commentaire grivois sans se le faire reprocher, et on préfère ceux qui vivent des choses incroyables à ceux qui ont une âme de fonctionnaire. Surprise : Bardella l’emporte. On devine que l’ajout de la princesse italienne à ces jours d’escapade ne les rendent pas soudainement insupportables. Il n’est pas interdit, en ce monde, de ne pas être un pisse-froid.
Il ne s’agit pas ici de célébrer la vie de jet-set. De Gaulle le rappelait à Debré : la France ne dîne pas en ville, et ceux qui souhaitent exercer la charge suprême devraient toujours garder leur distance avec les puissants – il se pourrait qu’un jour, le roi doive les ramener à l’ordre. Le chef politique n’est pas un puissant parmi les puissants : il exerce une fonction d’une autre nature. Dès lors, il doit veiller à ne pas se laisser annexer socialement par les gens qu’il fréquente. Il côtoie les riches, évidemment, mais ne doit jamais oublier que le monde de la décision politique ne saurait se confondre avec celui de l’argent.
Il ne s’agit pas non plus de défendre coûte que coûte Jordan Bardella et sa compagne mais de noter simplement que la nomenklatura, terrifiée à l’idée de perdre ses privilèges, constatant que l’antifascisme devient comique et lassant tout à la fois, constatant aussi qu’elle n’est plus crue quand elle se dit compétente (ce sont quand même les compétents au pouvoir qui ont jeté la France dans la panade), s’est dit qu’elle sauverait sa peau en se moquant de la princesse du possible prochain président. Un régime se défend comme il peut mais croyant se radicaliser, il se ridiculise.o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











