
« Des visées bien plus idéologiques que civiques. Un voile non dénué de faux-semblants recouvre en effet les préoccupations affichées. »
Par Arnaud Benedetti.

Cette tribune est parue hier, 5 août, dans Le Figaro – où il n’y a pas que de mauvaises lectures. Faut-il nommer « illibéralisme » le phénomène politique analysé ici, alors que ce terme fut inventé pour fustiger Viktor Orbán qui, lui, s’appliquait à défendre la souveraineté et la tradition de son pays, quand Macron fait tout l’inverse ? On peut se poser la question à bon droit. Il n’empêche qu’Arnaud Benedetti dénonce, à fort juste titre, dans cette tribune, la volonté claire et active du pouvoir de restreindre, au profit de l’État, les libertés légitimes de la société. De toute société, d’ailleurs, pas seulement « libérale ». Ce n’est pas la première fois, en effet, dans notre histoire, que, sous le couvert de l’ouverture aux libertés, se sont instaurés des épisodes et des régimes de tyrannie de la pire espèce. L’actuelle période de restriction des libertés n’est d’ailleurs pas seulement « d’atmosphère ». Bien réelle, elle s’exerce sous forme de lois, de décisions et d’actes de diverses sortes qui touchent déjà des personnes, des organisations et des biens. – JSF

TRIBUNE – Le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a déploré la circulation des images de Ceuta, estimant qu’elles avaient été utilisées par des puissances étrangères pour déstabiliser l’Europe. Pour le politologue, cette déclaration s’inscrit dans une démarche plus large de volonté du politique de contrôler le débat public, sous couvert de lutte contre la désinformation.
Arnaud Benedetti est directeur de la Nouvelle Revue politique. Il a publié Aux portes du pouvoir – RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024).
Rarement depuis plusieurs décennies la liberté d’expression n’est apparue aussi malmenée dans un pays qui l’a inscrite au fronton de ses valeurs cardinales. L’enjeu pourtant est relativisé, voire minoré. Le plus souvent on ne veut pas le voir. Le sujet pour toute une partie des acteurs politiques, médiatiques, intellectuels n’est pas tant les restrictions que l’on souhaiterait imposer à la libre expression que la « régulation » des réseaux sociaux et des espaces médiatiques, sous couvert de lutte contre la désinformation, de protection des mineurs, d’endiguement des ingérences étrangères. Or, ces intentions sont pour une grande part tronquées par des visées bien plus idéologiques que civiques. Un voile non dénué de faux-semblants recouvre en effet les préoccupations affichées.
La désinformation est aussi ancienne que l’humanité, sans compter qu’elle peut être une donnée variable, y compris pratiquée par des gouvernements démocratiques à l’encontre de leurs populations, et qu’elle n’épargne aucun support, tant ceux de la presse traditionnelle que ceux des nouvelles plateformes numériques. Par ailleurs, sous couvert de défense de notre intégrité et de nos principes, les cibles choisies sont loin de couvrir tout le spectre des menaces extérieures : il est plus aisé de dénoncer la Russie, dont personne ne nie les jeux d’influence, que la Chine, l’Algérie, le Qatar, l’Iran et d’autres encore dont les interférences dans le débat public et parfois jusque dans nos intérêts souverains sont tout aussi prégnantes et préoccupantes.
Quant à la protection des mineurs, outre qu’elle échoit dans sa dimension éducative prioritairement aux parents, la prise en compte d’un légitime problème de santé publique ne saurait dédouaner l’État de ses propres manquements là où sa mission régalienne doit d’abord s’exercer : sur le terrain de la vie de tous les jours où les enfants sont les plus exposés dans leur intégrité physique. Les dysfonctionnements judiciaires de la tragique affaire Lyhanna ou ceux, d’ordre administratif, du périscolaire parisien nous le rappellent dramatiquement.
Le rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information », début juillet, l’adoption de la législation prohibant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans en fin de session parlementaire participent de ce climat de dérèglement des principes libéraux censés fonder notre régime démocratique de libre débat.
Malgré ces réalités par trop souvent négligées, quand elles ne sont pas invisibilisées, s’installe depuis plusieurs années et encore plus ces dernières semaines un illibéralisme d’atmosphère qui, par touches successives, génère toute une ingénierie de contrôle de l’expression à partir de bases juridiques et administratives aussi floues et sophistiquées que contestables. Les grandes plateformes numériques en sont la cible première mais les médias audiovisuels tout autant, dès lors qu’ils n’ont pas l’heur de plaire à la doxa néo-progressiste qui sur un axe partisan enveloppe la gauche jusqu’au centre et parfois même jusqu’aux rives d’une partie consentante d’une droite complexée. Ainsi, le rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information », début juillet, l’adoption de la législation prohibant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans en fin de session parlementaire participent de ce climat de dérèglement des principes libéraux censés fonder notre régime démocratique de libre débat : le premier, produit d’une approche tripartite cosignée par un sénateur centriste, une sénatrice socialiste et une sénatrice LR, préconise de facto un encadrement renforcé de la production des contenus digitaux, une extension des prérogatives de l’Arcom, la création d’une énième instance, un « Observatoire de la désinformation », tout en appelant à la vigilance contre des «ingérences intérieures» — notion dont on ne sait si elle relève d’une méconnaissance des conditions du pluralisme ou d’une attaque frontale et délibérée contre ce dernier ; la seconde, outre qu’elle pose un problème en matière de confidentialité des données et de préservation de l’identité numérique, fournit une infrastructure qui est susceptible d’offrir à des pouvoirs peu scrupuleux des instruments de surveillance arbitraire des opinions et des communications. Le doute quant à la nature de ces mesures est d’autant plus légitime que leur but proclamé a montré ses limites en Australie où, déjà appliquées, celles-ci n’empêchent pas, comme l’objective une étude parue dans le « British Medical Journal », une large majorité d’enfants et d’adolescents de contourner l’interdit.
Quel qu’en soit le mobile, volontaire ou involontaire, un mix des deux le plus probablement, cet interventionnisme de la puissance publique dans les champs informationnels ou au sein de l’arène des nécessaires controverses pose d’autant plus question que sa récurrence ne cesse de gagner en volume. Qu’il prenne la forme de rapports, de législations, de déclarations de la tête de l’exécutif ou de membres du gouvernement, de positions politiques ou éditoriales, il se déploie toujours plus à proportion que les institutions et la classe dirigeante sont minées par un très fort niveau de défiance.
Ce n’est pas à l’État de trier entre les contenus à vocation informative, ce n’est pas plus son rôle de certifier la légitimité des sujets.
Les propos du ministre de l’intérieur, Laurent Nunez, déplorant les images ayant circulé sur les réseaux de plusieurs dizaines de milliers de migrants déambulant dans l’enclave espagnole de Ceuta, révèlent de manière caricaturale cette chimie illibérale où, faute d’accepter le réel, on en appelle implicitement à son occultation, autrement dit à sa censure. Plus le doute s’instille sur la capacité des gouvernants successifs à diriger, plus la tentation du pouvoir est grande de répondre aux critiques et aux contestations par des processus pouvant s’apparenter à une mise sous tutelle de l’espace public dont l’autonomie, faut-il le rappeler, conditionne le fonctionnement d’une démocratie libérale. Ce n’est pas à l’État de trier entre les contenus à vocation informative, ce n’est pas plus son rôle de certifier la légitimité des sujets, c’est encore moins de sa responsabilité, qu’il opère directement ou indirectement par le biais d’une autorité «indépendante», de juger des angles éditoriaux de médias privés.
Si le macronisme a une constance depuis 10 ans, elle réside dans cette obstination persistante à vouloir encadrer, domestiquer le débat en s’arrogeant la mission de séparer « le bon grain de l’ivraie », témoignant de la sorte de la suspicion du parti élitaire vis-à-vis de l’opinion publique et du corps social dans son ensemble. Mais au-delà de ce réflexe naturel des élites qui aura traversé l’histoire jusqu’à nos jours, c’est le moment précis dans lequel il intervient qui interroge : celui d’une crise démocratique profonde. Tout se passe comme si à l’approche de l’élection présidentielle il disait la tentation d’un pouvoir de limiter la liberté de la parole mais aussi la grande appréhension qui est la sienne à l’épreuve d’une démocratisation accélérée de l’espace public, à l’instar de ce qu’eut à subir le pouvoir royal du XVIe au XVIIIe siècle avec le développement de l’imprimerie, la circulation des imprimés que cette dernière entraîna et les débuts de la presse. Sauf à rétablir les lettres patentes et les privilèges royaux, autrement dit des dispositifs de censure a priori, une société libérale ne peut s’accommoder d’un État qui s’octroie des responsabilités que la cité n’exige pas de lui quand il ne parvient pas toujours à assumer celles pour lesquelles les citoyens le mandatent… o ■oARNAUD BÉNEDÉTTI












Brouet indigeste. Minauderies lexicales nourries d’adjectifs inutiles (illibéral, démocratique…) et d’égards pour les agitations de politiques déconsidérés. La réalité est beaucoup plus simple : sous l’omniprésente et étouffante pression des media « grand public »nous baignons dans la confusion et le mensonge par émissions, si l’on peut dire : répétitions, mises-en-scène, ânonnements, bidonnages, bobards, manipulations, réclames, incohérences, incompétence, cupidité, prétentions, collusions, imposture, trahisons… et, aussi, à grands renfort d’omissions, occultations, escamotages, bâillonnements. L’internet lui-même, refuge précaire de la dissidence, est de plus en plus, étouffé, pollué par une marée noire « publicitaire » sans les scrupules, la retenue ou la décence à peu près respectés par les media grand public, Ajoutons les menaces policières et les « hallucinations », volontaires ou pas, mises, par l’IA, à la portée de tous.