
Par Étienne-Alexandre Beauregard
COMMENTAIRE JSF — Cette tribune est parue dans Le Figaro d4HIER? 18 septembre Notre commentaire est en titre : nous n’y ajouterons rien. Sauf pour signaler l’article que Mathieu Bock-Côté a publié sur le même sujet et dans la même ligne également dans Le Figaro : « Vu du Québec, Mark Carney est loin d’être le héros adulé par les Européens ». JSF ne l’a pas repris. On peut s’y reporter. — JSF
TRIBUNE – Ursula von der Leyen a proposé à Mark Carney de faire de son pays un «membre associé» de l’Union européenne. S’il acceptait, le Canada mettrait le doigt dans l’engrenage d’une structure construite contre la souveraineté des peuples, estime l’essayiste québécois Étienne-Alexandre Beauregard.
Formé en philosophie politique et en administration publique, Étienne-Alexandre Beauregard a notamment été le rédacteur des discours du premier ministre du Québec. Il a publié « Anti-civilisation : pourquoi nos sociétés s’effondrent de l’intérieur » (Presses de la Cité, 2025).

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, ses relations avec le Canada ne cessent de se détériorer, entre les tarifs douaniers, les menaces d’annexion et autres bravades. Dans ce contexte, le premier ministre canadien, Mark Carney, enfile le costume de champion de la souveraineté nationale, cherchant à réduire la dépendance du pays aux États-Unis, notamment à travers des liens plus serrés avec l’Europe. Devant le Parlement européen à Strasbourg, Carney a franchi une nouvelle ligne en évoquant, aux côtés d’Ursula von der Leyen, un statut à définir de « membre associé », suggérant à la fois une liberté de mouvement accrue et des règles communes.Passer la publicité
Sans consultation ni préavis, le premier ministre canadien évoque donc, au nom de l’autonomie de son pays, de mettre le doigt dans l’engrenage d’une structure explicitement construite contre la souveraineté des peuples. Si la volonté du Canada de garder le contrôle de ses propres décisions face à l’Oncle Sam est absolument légitime, se lier les mains avec l’Union européenne le privera probablement de plus de liberté qu’il ne lui en offrira. Bien que rien ne soit annoncé officiellement, l’hypothèse d’une adhésion partielle ou totale du Canada à l’UE constitue une expérience de pensée intéressante pour l’avenir des peuples dans un contexte mondial changeant, mais elle n’a rien d’une bonne nouvelle.
Les Canadiens gagneraient à se rappeler que tous les peuples européens épris de liberté regardent d’un œil méfiant l’expansion constante du pouvoir européen, sous l’emprise de technocrates qui n’ont que peu de comptes à rendre aux élus. La primauté du droit européen sur le droit national et le rôle de plus en plus contraignant des tribunaux européens font craindre une perte de pouvoir des peuples sur leurs propres lois, et une judiciarisation outrancière du politique. L’accumulation incessante de normes menace également l’innovation en Europe, au point où l’on redoute un exode des cerveaux vers les États-Unis. Au moment où la crise migratoire est devenue une préoccupation majeure, l’espace Schengen et les règles européennes empêchent les nations de protéger efficacement leurs frontières. Ces facteurs ont tous contribué au Brexit il y a dix ans, ainsi qu’à une montée du sentiment eurosceptique qui se poursuit partout sur le continent, alors que les Européens se sentent de plus en plus dépossédés face à Bruxelles.
Du point de vue spécifiquement québécois, le spectre d’une intégration, même partielle, à l’UE devrait susciter un rejet encore plus virulent, dans la mesure où le Québec se sent déjà à l’étroit dans une fédération qui partage les mêmes ambitions postnationales. Les lois québécoises pour protéger la langue française ou codifier la laïcité sont constamment menacées par les tribunaux canadiens. La politique de frontières ouvertes de Justin Trudeau, symbolisée par son tweet célèbre où il invitait au pays tous « ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre », a engendré des seuils migratoires per capita parmi les plus importants au monde, fragilisant la spécificité culturelle québécoise. La centralisation croissante du gouvernement fédéral crée également des volontés indépendantistes dans la province de l’Alberta, frustrée qu’Ottawa cherche depuis dix ans à l’empêcher d’exploiter ses ressources naturelles abondantes. Assujettir, en tout ou en partie, les États fédérés du Canada à une deuxième structure supranationale entraînerait immanquablement un déficit démocratique et une perte de souveraineté.
Cette histoire d’amour naissante en dit long sur la convergence de valeurs décrite par Mark Carney et Ursula von der Leyen.
Si les autonomistes et les indépendantistes québécois en venaient à suivre les souverainistes écossais, qui prônent une sortie du Royaume-Uni pour mieux s’annexer à l’Union européenne, ils commettraient une grave erreur. Le fonctionnement de l’UE laisse encore moins de place à la souveraineté populaire que celui du Canada, qui conserve le mérite d’être gouverné par un premier ministre élu plutôt que des commissaires, et d’offrir aux élus une disposition de dérogation pour échapper aux jugements des tribunaux qui contrediraient la volonté populaire. La voix du Québec pèserait assurément moins dans un ensemble de 450 millions d’habitants que dans une fédération de 40 millions, aussi inflexible soit-elle à certaines de ses aspirations.
Néanmoins, cette histoire d’amour naissante en dit long sur la convergence de valeurs décrite par Mark Carney et Ursula von der Leyen. Non pas la défense des nations occidentales, que l’UE et le Canada ont abandonnée depuis longtemps pour se lancer à pieds joints dans le postnationalisme, mais une forme de progressisme technocratique et antidémocratique. Qu’elle soit européenne ou canadienne, cette doctrine constitue la menace principale à la liberté des peuples, et a bien peu à voir avec la souveraineté dont se gargarise aujourd’hui le premier ministre canadien. Si la réponse à l’impérialisme américain est la soumission à l’impérialisme européiste, les Canadiens, et les Québécois en particulier, en sortiront perdants.o ■o ÉTIENNE-ALEXANDRE BEAUREGARD












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