
Réaction pour Je Suis Français à une conférence d’Éric Branca reprise dans nos colonnes le 18 juin dernier : : Pourquoi la France a-t-elle perdu en 1940 ?
Par Pierre de Meuse.

Le sentiment que j’éprouve à écouter cette conférence de M. Branca[1], c’est une amère frustration devant une explication insatisfaisante et frauduleuse de l’histoire. Selon ce conférencier, notre défaite de 1940 s’explique par une trahison généralisée. Il y aurait donc les traîtres et les fidèles, et l’influence des premiers serait déterminante. Trahison des élites militaires d’abord, coupables de tiédeur face à l’ennemi : Gamelin[2], prisonnier volontaire d’une doctrine stratégique « évidemment dépassée », celle du maréchal Pétain, conduisant à la « trahison » de l’armistice ; trahison de Weygand[3], refusant d’obéir au pouvoir « lucide » de Paul Reynaud[4]. Trahison des industriels craignant avant tout une prise de pouvoir communiste. Et, à l’inverse, fidélité de nos alliés, au premier rang desquels l’Empire britannique, prêt à continuer la lutte à nos côtés et déçu par notre défection ; fidélité de la Petite Entente[5], résistant à la menace hitlérienne et « abandonnée » à Munich par les politiciens français. Et même fidélité éventuelle de l’Union soviétique, toute prête à nous prêter son concours contre l’Allemagne, mais dont l’alliance voulue par Kerillis[6] aurait été sabotée par les « traîtres ».
En fait, ce qui sous-tend cette vision des années 1935-1940, c’est tout simplement une justification hypergaulliste de ces années noires précédant la défaite, un raisonnement qui ne tient aucun compte des faits tels qu’ils se présentaient à l’époque, mais qui sont réévalués a posteriori. Ce n’est rien d’autre qu’une imposture. Car, s’il existe bien de véritables traîtres, ils sont rares et leur rôle est le plus souvent mineur. Quand on a la chance d’avoir à sa disposition les analyses de Jacques Bainville[7], on voit bien que les grandes catastrophes sont le résultat de rapports de force mal discernés et que les événements de 1940 sont la conséquence directe des règlements insensés de la Première Guerre mondiale.
Le cas Weygand et la question de l’armistice
Commençons par la première malhonnêteté, remarquée d’emblée dans le « chapeau » présentant la conférence de M. Branca : le reproche fait à Weygand d’avoir refusé la capitulation pure et simple réclamée oralement par Reynaud, et destinée à « laisser au gouvernement français son indépendance afin de continuer la guerre outre-mer ». Weygand ne pouvait accepter cette demande pour des raisons évidentes, car elle l’aurait conduit inévitablement à la dégradation et à la peine capitale : même si nos troupes étaient en déroute, la moitié du territoire français était encore libre et les Britanniques avaient rembarqué leur armée – et de quelle manière ! Et si Reynaud avait révoqué Weygand, il n’aurait pas trouvé un officier digne de ce nom pour porter la honte de la défaite. Sans compter que les troupes allemandes auraient alors déferlé sur ce qui restait de la France et auraient été accueillies triomphalement par l’Espagne franquiste, rendant hasardeuse notre présence outre-mer.
D’autre part, la fidélité de nos alliés d’Europe centrale n’était pas sans faille, loin de là. Rappelons l’épisode de l’Anschluss[8] et l’intransigeance du « pauvre Benès »[9], ce malfaiteur qui barra la route à toute assistance à Dollfuss[10] et Schuschnigg[11], proclamant qu’il préférait voir Hitler[12] à Vienne que les Habsbourg. Et la complicité de la Pologne qui réclama le territoire de Teschen[13] pour prix de sa coopération avec l’Allemagne. Et l’attitude de la Yougoslavie qui se lia économiquement à l’Allemagne dès la fin de la guerre et mit tous ses efforts à réprimer ses minorités. Rappelons aussi que, si M. Branca déplore que nous n’ayons pas cherché plus activement l’alliance soviétique, il ne dit pas un mot de l’alliance italienne de Mussolini[14] qui, en 1935, massa ses divisions sur le Brenner pour empêcher Hitler d’envahir l’Autriche, mais fut découragée ensuite par l’attitude hostile franco-britannique, pour son malheur et pour le nôtre.
Les responsabilités de l’alliance franco-britannique
En fait, pour être honnête, il faudrait incriminer l’imprégnation idéologique de l’alliance franco-britannique et son incapacité à désigner l’ennemi, ce que M. Branca se garde bien de faire. D’ailleurs, depuis 1919, l’Angleterre joua double jeu, s’attribuant tous les avantages de la victoire et laissant à la France les créances douteuses sur l’Allemagne, tout en soutenant cette dernière. La défaite de 1940 était intégralement contenue dans la mauvaise paix de 1919.o ■ o PIERRE DE MEUSE
Repères biographiques et historiques
[1] Éric Branca (né en 1958) – Journaliste, historien et essayiste ; conférencier dont l’intervention est discutée dans le présent texte.
[2] Maurice Gamelin (1872-1958) – Général d’armée ; commandant en chef des forces françaises au début de la campagne de France de 1940.
[3] Maxime Weygand (1867-1965) – Général d’armée ; généralissime des armées françaises à partir du 19 mai 1940.
[4] Paul Reynaud (1878-1966) – Président du Conseil de la République française de mars à juin 1940.
[5] Petite Entente – Alliance diplomatique et militaire conclue entre la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Yougoslavie entre 1920 et 1921, avec l’appui de la France. .
[6] Henri de Kerillis (1889-1958) – Journaliste, député et publiciste ; partisan d’une alliance étroite avec l’Union soviétique contre l’Allemagne nazie.
[7] Jacques Bainville (1879-1936) – Historien, journaliste et académicien français ; spécialiste des relations internationales.
[8] Anschluss – Nom donné à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne le 12 mars 1938.
[9] Edvard Beneš (1884-1948) – Président de la République tchécoslovaque de 1935 à 1938.
[10] Engelbert Dollfuss (1892-1934) – Chancelier fédéral d’Autriche de 1932 à 1934.
[11] Kurt von Schuschnigg (1897-1977) – Chancelier fédéral d’Autriche de 1934 à 1938.
[12] Adolf Hitler (1889-1945) – Chancelier puis Führer du Reich allemand.
[13] Teschen – Région de Silésie (Cieszyn/Těšín), disputée entre la Pologne et la Tchécoslovaquie ; une partie en fut annexée par la Pologne à l’automne 1938 à la suite des accords de Munich.
[14] Benito Mussolini (1883-1945) – Chef du gouvernement du Royaume d’Italie.
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