
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie hebdomadairement « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit très capétien. Nous reproduisons aujourd’hui le dernier paru, en précisant aux lecteurs de Je Suis Français qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre hebdomadaire, dont chaque livraison est d’un grand intérêt et d’une haute tenue. — Je Suis Français
De Sully à Pierre Rabhi : cinq siècles d’une même question agricole

En 1598, Maximilien de Béthune, surintendant des finances d’Henri IV, posait une formule qui n’a pas pris une ride : « Le labourage et le pastourage sont les deux mamelles dont la France est alimentée et les vraies mines et trésors du Pérou. » Quatre siècles plus tard, un agriculteur français se suicide en moyenne tous les deux jours. Entre ces deux dates, une question demeure, entière et urgente : comment une nation qui a su, à plusieurs reprises de son histoire, ériger l’agriculture en priorité d’État, en est-elle venue à abandonner ses agriculteurs à la solitude, à la dette et au désespoir ?
I. SULLY ET HENRI IV : L’AGRICULTURE COMME RAISON D’ÉTAT
Quand Henri IV monte sur le trône, en 1589, la France sort exsangue de trente années de guerres de religion. Les campagnes ont été ravagées, les terres laissées à l’abandon, les paysans saignés par les armées qui se succèdent. Sully, qui devient surintendant des finances en 1598, comprend une chose simple : un pays qui ne nourrit pas ses paysans ne nourrit pas son peuple. Il redresse les finances royales non par des expédients, mais en taxant moins la terre et en allégeant les charges des agriculteurs. Il soutient les travaux d’Olivier de Serres, qui publie en 1600 le premier traité d’agronomie scientifique français, le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs — ouvrage que Henri IV lui-même, dit-on, fit lire en séance au Conseil royal.
La formule des « deux mamelles » attribuée à Sully n’est pas seulement une image. C’est un programme politique. Elle affirme que la richesse réelle d’un pays n’est pas dans la spéculation ni dans les manufactures de luxe, mais dans sa capacité à produire du blé et à élever des bêtes. Vision physiocrate avant l’heure, vision paysanne dans l’âme, vision qui sera redécouverte, un siècle et demi plus tard, par les encyclopédistes et par un roi qui lisait trop — Louis XVI.
II. LOUIS XVI ET LA BERGERIE NATIONALE : L’ÉTAT EXPÉRIMENTE
Le 29 décembre 1783, Louis XVI acquiert le domaine de Rambouillet au duc de Penthièvre pour six millions de livres. Ce n’est pas la chasse seule qui l’attire — bien qu’il y pratique la chasse à courre avec ferveur. C’est le projet qu’il nourrit depuis plusieurs années : y créer une ferme modèle, un laboratoire vivant où l’on testera l’acclimatation d’espèces étrangères, où l’on formera des bergers, où l’on montrera que la science et la terre peuvent s’entendre. En 1786, quatre cents moutons mérinos arrivent d’Espagne — obtenus de son cousin Charles III — et fondent à Rambouillet une race ovine qui existe encore aujourd’hui.
Influencé par les physiocrates du Siècle des Lumières, ce roi que l’on a longtemps réduit à sa guillotine est peut-être le premier chef d’État français à avoir pensé la ferme expérimentale comme institution permanente. L’architecte Jacques-Jean Thévenin construit la ferme royale en trois ans, de 1784 à 1786. Une école de bergers ouvre ses portes dès 1794, sous la République qui succède à la monarchie — preuve que la Révolution elle-même reconnaît la valeur de ce que le roi avait semé. Sous Napoléon Ier, les bergeries sont agrandies. Sous Napoléon III, le domaine s’embellit encore. Sous les présidents de la IIIe République, les chasses présidentielles perpétuent les aménagements forestiers initiés par Louis XVI. Rambouillet traverse les régimes comme une vérité qu’aucun régime n’ose effacer.
La Bergerie Nationale existe toujours. Elle cultive 260 hectares en système agroécologique, maintient l’unique troupeau de mérinos de Rambouillet en France, et accueille chaque année près de 100 000 visiteurs. Ce que Louis XVI avait voulu — une ferme qui produit, enseigne et transmet — est encore là, deux siècles et demi plus tard.
III. LA RUPTURE DU XIXE AU XXE SIÈCLE : UN MONDE QUI SE VIDE
La fracture qui sépare la France de Sully de celle des Trente Glorieuses ne s’est pas produite en un jour, ni par décision d’un seul régime. Elle s’est creusée lentement, sur deux siècles, par la conjonction de forces que ni les rois ni les républiques n’ont su — ou voulu — endiguer ensemble. En 1789, 67 % des Français vivent directement de l’agriculture. En 1846, ils sont encore 57 %. Puis le mouvement s’emballe : la révolution industrielle aspire les bras vers les usines, les villes offrent des salaires que la terre ne peut concurrencer, et le réseau ferroviaire, en désenclavant les campagnes, les expose aussi à la tentation de partir. À partir de 1870, on compte 100 000 départs annuels vers les villes ; entre 1876 et 1881, la crise du phylloxéra et l’effondrement des prix agricoles portent ce chiffre à 160 000 par an. Ce n’est pas seulement un exode : c’est un signal que la terre, livrée à elle-même et sans soutien, ne retient plus les siens.
L’entre-deux-guerres aggrave encore la situation sans la résoudre. Les paysans qui ont survécu à la Grande Guerre — qui a décimé les campagnes plus que les villes — se retrouvent dans les années 1920 face à des marchés agricoles mondiaux déstabilisés, sans cohérence ni continuité de la politique d’État à leur égard. L’historien Éric Alary qualifie cette période d’« un départ manqué » : les barrières structurelles et les réticences à moderniser persistent, tandis que l’État hésite entre protectionnisme et ouverture. Puis survient la crise de 1929. Elle frappe les campagnes françaises avec un décalage — la France croit d’abord y échapper — mais le choc est brutal : entre 1930 et 1935, le prix du blé chute de 46 %, celui du vin de 60 % par rapport à 1913. Les agriculteurs, surendettés, voient leurs revenus s’effondrer sans que leurs charges reculent. En 1946, la population vivant de l’agriculture n’est plus que 10,2 millions de personnes, contre 20 millions un siècle plus tôt.
C’est sur ce terreau épuisé que les Trente Glorieuses vont imposer leur réponse : non pas soutenir la paysannerie telle qu’elle est, mais la transformer de fond en comble. Mécanisation massive, spécialisation des exploitations, recours systématique aux intrants chimiques, remembrement des parcelles, disparition des haies — tout concourt à substituer au paysan-artisan un opérateur agricole intégré dans une chaîne industrielle. En deux générations supplémentaires, la France perd les deux tiers de ses exploitations restantes. En 2016, la population active agricole ne représente plus que 1,3 % de la population totale. Ce que Sully appelait la première mamelle de la France est devenu un secteur résiduel, invisible, et souvent méprisé.
Les chiffres sont édifiants. Selon les données de la Mutualité Sociale Agricole et de Santé Publique France, le risque de suicide est chez les agriculteurs hommes de moins de 64 ans environ 46 % supérieur à celui des autres catégories socioprofessionnelles. Une étude couvrant les années 2010-2011 avait déjà établi un excès de mortalité de 20 % pour les exploitants agricoles hommes, avec un pic de 51 % dans le secteur de l’élevage bovin-lait. En 2015, la MSA enregistrait 604 suicides. Ce sont des chiffres que l’on devrait afficher dans chaque ministère de l’Agriculture depuis trente ans.
L’isolement, l’endettement, la complexité administrative, les aléas climatiques, la solitude des fermes loin des villes, la disparition d’un tissu rural qui soutenait les individus : tout concourt à faire du métier d’agriculteur l’un des plus périlleux qui soit, non pas physiquement, mais psychiquement. Sully aurait compris cela. Louis XVI l’avait pressenti, lui qui savait que sans des agriculteurs formés, soutenus et respectés, aucune politique agricole ne tient.
IV. LE RETOUR DES PIONNIERS : BEC HELLOUIN, CAMDELAN, PIERRE RABHI
Face à ce désastre silencieux, des hommes et des femmes ont repris le chemin des champs avec une autre boussole. Pierre Rabhi, né en Algérie, installé dans l’Ardèche dans les années 1960, développe une philosophie de l’agroécologie qui refuse à la fois le productivisme industriel et le misérabilisme rural. Fondateur en 1994 de l’association Terre & Humanisme, lanceur en 2007 du mouvement Colibris, il a montré que cultiver la terre autrement est un acte politique autant qu’agronomique — un refus de la dépendance aux intrants chimiques, un pari sur la fertilité vivante du sol.
En Normandie, dans le village du Bec Hellouin, Charles et Perrine Hervé-Gruyer ont créé en 2006 une microferme fondée sur les principes de la permaculture — cette approche issue des travaux des Australiens Bill Mollison et David Holmgren dans les années 1970, qui s’inspire du fonctionnement des écosystèmes naturels pour concevoir des systèmes agricoles autonomes et résilients. De 2011 à 2015, une étude conduite par l’INRA et AgroParisTech a mesuré les résultats sur une parcelle de 1 000 m² : elle confirmait la viabilité économique d’un maraîchage très intensif cultivé à la main, avec une productivité par heure de travail comparable à celle d’exploitations conventionnelles. La ferme est devenue un lieu de formation reconnu, visité par des délégations du monde entier.
Il faut pourtant regarder ces expériences sans les idéaliser. La permaculture souffre depuis quelques années d’une dérive que ses fondateurs n’avaient pas prévue : celle du récit. Entre l’approche agronomique sérieuse — observer, s’adapter, fermer les cycles — et certaines présentations militantes qui en font une solution universelle et totale, la distance s’est creusée. Des critiques d’agronomes soulignent que les rendements du Bec Hellouin ont été mesurés sur de très petites surfaces, en conditions de travail manuel très intense, avec un accès à des ressources en formation et en communication peu reproductibles à grande échelle. L’étude INRA elle-même, souvent citée comme validation globale, était circonscrite à un périmètre précis. Ce n’est pas la nier que de le rappeler : c’est lui rendre sa juste portée.
La question n’est pas de savoir si la permaculture fonctionne — elle fonctionne, sur des surfaces adaptées, dans des contextes précis, avec des opérateurs qualifiés et motivés. La question est de savoir ce qu’on en fait. Un outil de réflexion et d’expérimentation, mis au service de transitions agricoles documentées ? Ou un idéal de vie projeté sur un secteur qui a besoin de solutions économiquement viables et reproductibles ? Louis XVI ne demandait pas à ses bergers suisses d’apporter une philosophie ; il leur demandait de transmettre un savoir-faire précis, mesurable, transmissible. C’est cette exigence-là — pragmatique et patiente — qui fait la différence entre une expérience et un modèle.
Dans les Landes, sur le domaine forestier d’Uza, le comte Alexandre de Lur Saluces a fait naître en 2017 une ferme pédagogique appelée Camdelan, à côté de Saint-Julien-en-Born. Races d’Aquitaine, essences rares, ancrage dans un terroir précis : ici, point de manifeste. Un airial, une terre, deux jeunes gens qui savent ce qu’ils font. Ce que cette démarche partage avec le Bec Hellouin — et ce qui les distingue toutes deux du romantisme agraire — c’est l’ancrage dans le concret. L’innovation agricole durable n’est pas une posture ; c’est un résultat qu’on mesure, une pratique qu’on transmet, une économie qui tient.
Ce que ces pionniers font intuitivement, la recherche scientifique commence à le formaliser. En décembre 2021, une équipe internationale publiait dans Nature Food une analyse fondatrice des On-Farm Experimentation — ces expérimentations co-construites avec les agriculteurs, ancrées dans la réalité de leur exploitation. Plus de trente mille fermes sont déjà impliquées dans le monde. Le principe est simple : l’agriculteur n’est plus l’objet de la recherche, il en est co-auteur. C’est, en somme, ce que Louis XVI tentait déjà à Rambouillet quand il faisait venir des vachers suisses pour transmettre leur savoir aux ouvriers locaux. Un agriculteur qui construit du savoir a moins de raisons de se sentir seul.
V. CE QUE L’HISTOIRE NOUS DEMANDE
Le fil qui court de Sully à Pierre Rabhi, en passant par Louis XVI et la Bergerie Nationale, n’est pas un fil nostalgique. C’est un fil de pensée. Il dit ceci : à chaque moment de crise ou de reconstruction, les meilleurs esprits français se sont retournés vers la terre, non par réflexe pastoral, mais parce qu’ils comprenaient que la sécurité alimentaire est la première des souverainetés. Perdre ses agriculteurs, c’est perdre cette souveraineté.
La République actuelle a hérité de cette longue tradition sans toujours en mesurer la profondeur. Elle gère des plans d’urgence et des numéros verts, quand il faudrait peut-être repenser la place de l’agriculture dans le récit national — comme Sully l’avait fait, comme Louis XVI l’avait tenté, comme ces pionniers du Bec Hellouin ou de Camdelan le font à leur échelle, avec leurs mains et leur foi dans le sol.
La question de la sécurité alimentaire au XXIe siècle — avec le dérèglement climatique, l’épuisement des nappes phréatiques, la perte accélérée de biodiversité — n’est pas une question technique. C’est une question de civilisation. Et une civilisation qui se rappelle ce que Sully disait en 1598, ce que Louis XVI construisait en 1786, ce que des bergers normands et des éleveurs landais démontrent aujourd’hui, cette civilisation-là a quelque chose à dire à ceux qui viennent après.
Eudes d’Orléans
« Le labourage et le pastourage sont les deux mamelles dont la France est alimentée et les vraies mines et trésors du Pérou. »
Maximilien de Béthune, duc de Sully
SOURCES ET RÉFÉRENCES
1. Maximilien de Béthune, duc de Sully — Économies royales, manuscrit rédigé entre 1611 et 1617, publié en 1638. Édition de référence : Michaud et Poujoulat, Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, t. II, Paris, 1837.
2. Olivier de Serres — Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, Paris, Jamet Métayer, 1600.
3. Alban Dignat — « Sully (1560-1641), un administrateur talentueux », Herodote.net, mis à jour le 19 juin 2025. https://www.herodote.net (consulté en mai 2026).
4. Bergerie Nationale de Rambouillet — Site officiel. https://www.bergerie-nationale.fr/qui-sommes-nous/histoire-bergerie-nationale/ (consulté en mai 2026).
5. Wikipédia — « Condition paysanne en France du XIXe au XXIe siècle ». Chiffres de population agricole : 67 % en 1789, 57 % en 1846, 42 % en 1901, 1,3 % de la population totale en 2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Condition_paysanne_en_France_du_XIXe_au_XXIe_si%C3%A8cle (consulté en mai 2026).
6. Wikipédia — « Exode rural en France ». Chiffres des départs annuels vers les villes (100 000 par an à partir de 1870 ; 160 000 entre 1876 et 1881). https://fr.wikipedia.org/wiki/Exode_rural_en_France (consulté en mai 2026).
7. Fondation Gabriel Péri — « Les paysans à l’épreuve de la crise ». Chute des prix du blé de 46 % et du vin de 60 % entre 1930 et 1935. https://gabrielperi.fr/expo-la-vie-est-a-nous-focus/salle-1-fractures/les-paysans-a-lepreuve-de-la-crise/ (consulté en mai 2026).
8. Éric Alary — Histoire des paysans français. Référencé in La Cliothèque : https://clio-cr.clionautes.org/lhistoire-des-paysans-francais.html. L’expression « un départ manqué » qualifie l’entre-deux-guerres agricole.
9. Mutualité Sociale Agricole (MSA) et Santé Publique France — Données sur la surmortalité par suicide dans le monde agricole. Étude Santé Publique France 2010-2011 ; chiffre MSA 2015 : 604 suicides enregistrés. https://www.msa.fr (consulté en mai 2026).
10. François Léger (INRA-AgroParisTech, UMR SADAPT) — Rapport final de l’étude « Maraîchage biologique permaculturel et performance économique », Ferme du Bec Hellouin, 30 novembre 2015. Surface étudiée : 1 000 m². https://www.fermedubec.com (consulté en mai 2026).
11. Perrine et Charles Hervé-Gruyer — Permaculture, guérir la terre, nourrir les hommes, Arles, Actes Sud, 2014.
12. Bill Mollison et David Holmgren — Permaculture One, Melbourne, Transworld Publishers, 1978.
13. Pierre Rabhi — Association Terre & Humanisme (fondée 1994), Mouvement Colibris (lancé 2007). https://pierrerabhi.org (consulté en mai 2026).
14. Stéphane Varaire — « Permaculture : miracle écologique ou utopie hors-sol ? », Les Électrons Libres, 20 mai 2026. https://lel.media/permaculture-miracle-ecologique-ou-utopie-hors-sol/ (consulté en mai 2026).
15. Arnauld Bernard — « Uza, l’autre domaine des Lur Saluces », Sud Ouest Magazine Landes, 8 juin 2017, pp. 32-37.
16. Lacoste M., Bellon-Maurel V., Huygue C. et al. — « On-Farm Experimentation to transform global agriculture », Nature Food, 23 décembre 2021. DOI : https://doi.org/10.1038/s43016-021-00424-4.
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© Prince Eudes d’Orléans, 2026, article “Louis XVI et l’horizon des mers”, 31 mai 2026 in Substack : https://lafrancedansletempslong.substack.com
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