
« Il n’y a pas de temps à perdre avec la très pauvre et très abondante production littéraire : on n’a jamais autant écrit et jamais aussi mal. »
Par Antoine de Lacoste.
Il serait bon de bannir une fois pour toutes l’expression « c’est une bonne lecture de plage », comme si le fait de contempler la mer autorisait à tenir en main un médiocre roman. Ce devrait être le contraire. Il n’y a pas de temps à perdre avec la très pauvre et très abondante production littéraire : on n’a jamais autant écrit et jamais aussi mal.
Les bons romans ne manquent pas pourtant, les bons écrivains non plus, mais il faut vouloir traverser le temps et l’espace, et peut-être accepter parfois de se laisser guider.
Une promenade sur les plages ou dans les campagnes françaises peut être l’occasion de découvrir des auteurs dont on parle peu, mais qui ne vous décevront pas. Jeunes et moins jeunes se délecteront des aventures de Gaspard des Montagnes (1922), d’Henri Pourrat. La tension est forte dès le début du récit lorsqu’Anne-Marie, 14 ans, est attaquée chez elle par des inconnus. Elle vient d’hériter et tout se sait dans les petits villages d’Auvergne. Grâce à un redoutable couteau et une main imprudemment passée sous la porte, elle sectionne le petit doigt de l’homme. Ce sera sa marque. Anne-Marie est en danger constant, mais Gaspard, héros populaire et joyeux, part en campagne contre les malandrins. C’est un roman de la terre, aux rebondissements incessants, merveilleusement écrit.
Plus tragiques sont les aventures de Don Luis racontées dans Le Flagellant de Séville (1951) de Paul Morand. Ce jeune aristocrate espagnol épris d’idées nouvelles, lecteur de Voltaire, accueille avec joie les troupes bonapartistes en 1809. Sa femme, la belle et pieuse Maria, n’a pas le même point de vue : « Nous chasserons les Français ». Les époux s’aiment mais la guérilla commence et Don Luis aura des choix terribles à faire. Les premières pages austères racontant une procession de flagellants le Vendredi Saint ne doivent pas inquiéter le lecteur, on ne lâche pas ce roman flamboyant. Paul Morand a trop écrit mais certaines nouvelles méritent le détour : Parfaite de Saligny (1958), Le Bazar de la Charité (1944), et ce petit roman L’homme pressé (1942) plus léger, mais où le style de l’auteur est éclatant de talent.
Vous pouvez arpenter la Vendée avec Michel Ragon qui nous gratifie d’une belle et émouvante évocation des guerres de Vendée, vue du côté paysan (Les Mouchoirs rouges de Cholet (1984), La Louve de Mervent (1985)), avec Ernest Pérochon (Au cri du Chouan, 1933) ou Marie de Sainte-Hermine (Une famille de brigands, 1848). Hors de « la guerre des géants », restons un peu en Vendée avec René Bazin (à ne pas confondre avec son neveu Hervé, guère recommandable), et La terre qui meurt (1899) ou Magnificat (1931). C’est beau, c’est catholique et c’est très bien écrit.
Avec plus d’insouciance, vous pouvez retrouver Le Fantôme de l’Opéra (1910) qui hante les souterrains de l’Opéra de Paris. Gaston Leroux est indémodable, tout comme Maurice Leblanc qui envoie Arsène Lupin rôder du côté des falaises d’Etretat dans L’aiguille creuse (1909). Ces auteurs sont constamment réédités et c’est justice : c’est bien écrit et il n’y a jamais rien de malsain. Pour les amateurs de romans policiers plus modernes, mais plus sanglants de ce fait, ne manquez pas Les Brumes de Capelans (2022), la traque d’un meurtrier avec un dénouement incroyable. L’auteur, Olivier Norek, est ensuite sorti de sa spécialité pour nous offrir un superbe roman de guerre, Les Guerriers de l’Hiver (2024). Nous sommes en Finlande en 1939, l’armée rouge attaque et les skieurs nordiques résistent, c’est inoubliable et pour tout public.
Nous étions en Normandie, restons-y un peu avec Jean de La Varende. Une trilogie de haut niveau mérite une halte, même un peu prolongée : Le Centaure de Dieu (1938), Le Troisième jour (1947) et La Dernière Fête (1953) vous feront passer de délicieux moment avec Amélien de La Barre, ce hobereau royaliste, qui voit disparaître petit à petit son monde et ses traditions. Il est égoïste et maladroit, sa femme compense avec discrétion, mais il est touchant au fond. Et c’est si bien raconté. Ceux que trois volumes effraient (mais il ne faut pas), pourront se tourner vers Heureux les humbles (1951), où La Varende, dans plusieurs petites nouvelles drôles ou tristes, rend hommage aux humbles, aux héros discrets. La dernière, qui nous raconte l’épopée du docteur Costard, vaut le détour à elle seule.
Passons courageusement la Manche et allons en Angleterre. Tout le monde connaît Jane Austen (Orgueil et préjugés, 1813) qui fut un précurseur essentiel pour ce beau XIXe siècle littéraire. Allons nous promener avec George Eliot. Le Moulin sur la Floss (1860) est un chef d’œuvre, Marcel Proust en était convaincu, nous aussi. Si vous êtes séduits, ce qui est probable, j’en prends l’engagement, vous pourrez poursuivre avec Silas Marner (1861) et Middlemarch (1872). Anthony Trollope, méconnu en France mais si populaire en Angleterre, vous régalera avec Le Directeur (1855), Les Tours de Barchester (1857) et surtout Le Docteur Thorne (1858) et La Cure de Framley. Trollope est un merveilleux conteur.
Passons au XXe siècle et accompagnons Elizabeth Goudge avec Le Pays du Dauphin vert (1944) ou La Colline aux Gentianes (1950). Rien de mièvre, contrairement à une légende bien ancrée. Ce sont d’excellents romans, tout simplement. Daphné du Maurier vous tiendra en haleine avec Le Bouc émissaire (1957), tout comme Charles Paliser, dont Le Quinconce (1989) fit le tour du monde.
Une mention spéciale pour Le Seigneur des anneaux (1954), abordé avec circonspection, avalé avec enthousiasme. Tolkien a créé un univers unique où le talent pur côtoie de discrètes pistes catholiques, discrètes mais bien réelles. Beaucoup de jeunes ont retrouvé le goût de la lecture grâce à Tolkien, aux exploits d’Aragorn, à la sagesse de Gandalf, au dévouement des petits hobbits qui auraient préféré rester bien au chaud mais ne se dérobent pas. Les orques sont vaincus et nous sommes bien contents d’avoir participé à cette lutte épique entre le bien et le mal.
La littérature allemande ne saurait être négligée et trois auteurs (mais la liste n’est pas close) méritent particulièrement notre attention. Thomas Mann a écrit, très jeune, Les Buddenbroeck (1901), superbe description de l’apogée et du déclin d’une grande famille de l’Allemagne du Nord. Ernst Wiechert nous entraîne, avec Missa Sine nomine (1953), au retour difficile d’un aristocrate allemand, libéré d’un camp en 1945, qui voit la ruine du château familial et va affronter le destin avec un recul et une profondeur impressionnante. Avec Narcisse et Goldmund (1948), Hermann Hesse nous offre une belle réflexion métaphysique, grave et picaresque à la fois. Narcisse, moine d’une grande intelligence, mais menacé par le terrible péché d’orgueil est ami de Goldmund qui quitte le monastère et va parcourir le monde en quête d’émotions charnelles. Ils se quittent et se retrouveront. C’est une superbe histoire, on ne s’ennuie jamais.
Tout près, en Autriche, il y a Stefan Zweig. Ses nouvelles sont inégales, mais il y a Le joueur d’échecs (1943), impressionnant. Hors des sentiers battus, il ne faut pas hésiter à s’aventurer vers La Pitié dangereuse (1939), unique roman du Viennois, un grand livre. Et bien sûr ses biographies, Zweig était un des maîtres du genre, avec notamment Marie-Antoinette (1932) pour une belle et intelligente réhabilitation. En Hongrie, Miklos Banffy, après avoir été ministre de l’Amiral Horthy, a écrit dans sa solitude aristocratique, la trilogie transylvaine aux trois titres somptueux : Vos jours sont comptés (1934), Vous étiez trop légers (1937), Que le vent vous emporte (1940). Vous aurez peut-être reconnu la fameuse prophétie de Daniel et son Mane, Tecel, Fares, asséné au roi Balthazar, puni, avec toute sa cour, d’avoir profané les vases sacrés du Temple de Jérusalem. Une lecture un peu exigeante au début mais le lecteur sera vite pris par les amours d’Adrienne et de Balint, sur fond de tension entre l’Autriche et la Hongrie.
Il est également question de Mane, Tecel, Fares, dans le grand roman historique de Piotr Krasnov, De l’Aigle impérial au drapeau rouge (1921), enfin réédité après avoir été introuvable pendant presque un siècle. Une fresque inoubliable de 1900 jusqu’au triomphe de la révolution bolchévique.
C’est le moment, puisque nous sommes en Russie, de parler du chef d’œuvre d’Irina Golovkina, Les Vaincus (1992). Ecrit toute une vie dans la clandestinité, le manuscrit fut retrouvé après la mort de l’auteur et la chute du communisme quasi concomitantes. Ce fut un grand succès. La parution en France fut discrète et c’est bien dommage, l’histoire des vaincus de la révolution bolchévique est un des plus beaux livres écrits en Russie ces dernières décennies.
Restons en Russie avec Andreï Makine (Français d’adoption) et participons à une incroyable course-poursuite dans la taïga avec L’archipel d’une autre vie (2016), ou évoquons les souvenirs politiques d’une vieille dame dans Croix rouges (2017), très beau roman du Biélorusse Sacha Filipenko. Elle n’a que peu de temps pour les raconter car Alzheimer est là. Son voisin de palier, en plein drame, n’est pas très intéressé. Il faudra bien l’écouter pourtant.
Une nouvelle venue a fracassé les lettres russes : Gouzel Iakhina, une tatare du Kouban, rien que ça ! Son coup d’essai fut un coup de maître avec Zouleikha ouvre les yeux (2015), elle a brillamment poursuivi avec Les enfants de la Volga (2021) et l’inoubliable Convoi pour Samarcande (2023), un très grand moment littéraire.
Un retour par la Roumanie s’impose. Vous ne devez pas manquer les chefs d’œuvres de Virgil Gheorghiu, Le meurtre de Kyralessa (1966), Dracula dans les Carpathes (1982), titre étrange masquant une très belle aventure et surtout Dieu ne reçoit que le dimanche (1975). Gheorghiu, c’est le fond et la forme, un style unique qui nous envahit, une histoire profonde chantant les souffrances de son pays à travers des êtres d’exception.
Finissons en Italie, où tant de choses ont commencé. On ne lit plus Le Guépard (1958) à cause du film, très réussi il est vrai. Cela ne doit pas nous laisser détourner de ce grand roman, aux réflexions très fines, contant le passage de témoin entre le Prince vieillissant et Tancredi, le neveu fringant à qui tout réussit. Et la Sicile est si belle.
L’Italie c’est aussi Le Cheval rouge (1983), le chef d’œuvre d’Eugenio Corti. Ne craignez pas ses mille pages, il se déguste comme un grand vin, avec beaucoup d’émotion.
La place manque pour citer beaucoup d’autres titres en Europe, aux Etats-Unis, en Australie ou en Chine. C’est un premier choix.
Bonnes vacances et bonnes lectures. o■o ANTOINE DE LACOSTE

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N’est pas vraiment littéraire qui veut ! Et j’ai tendance à penser qu’il n’y a pas de vrai politique qui ne soit aussi littéraire. Louis XIV était les deux. Il dialoguait avec Molière et Racine comme avec Vauban, Le Notre, Bossuet ou Mansart. Un étourdi explique qu’il ne faut pas s’intéresser à la culture. Seulement à la politique. Exclus de l’AF François Ier, Louis, XIV, Maurras, Daudet, De Gaulle, etc. Et même la grande Catherine, Frédéric II, le malheureux Louis II. Simplement, pour s’intéresser à la littérature et à la culture, encore faut-il en avoir et en connaître un peu plus que quelques citations pêchées ça ou là.