
Par Aristide Leucate.
En France, cela fait des lustres que l’on attendait avec impatience une (nouvelle) traduction de Politische Romantik (Romantisme politique) de Carl Schmitt. Saluons le travail minutieux – un solide appareil de notes venant éclairer et contextualiser les nombreuses références citées par Schmitt – d’Antoine Dresse qui nous donne à (re)lire, dans une retranscription aérienne et limpide, ce texte fondamental du juriste de Plettenberg (dans sa seconde édition de 1925, augmentée d’un avant-propos de l’auteur qui en résume la substance) et fait oublier définitivement la désastreuse, inutile et, heureusement introuvable version partielle de Pierre Linn, publiée en 1928.

À l’époque, largement accueilli en Allemagne, il confortait, de ce côté-ci du Rhin, une certaine droite conservatrice qui avait encore en mémoire les fougueuses philippiques maurrassiennes contre la conjuration des trois « R » (Réforme, Révolution, Romantisme) dont Michelet et Chateaubriand représentaient aux yeux du Martégal la quintessence. Ce rapprochement de Maurras et de Schmitt n’est pas fortuit tant la lecture du premier a assurément inspiré le second. L’on est troublé, en effet, par quelques similitudes lexicales et de raisonnement qui montrent que l’Allemand, parfaitement francophone, avait parfaitement lu et assimilé Maurras – qu’il mentionne une seule et unique fois en note, de même que Sainte-Beuve, chez qui Maurras tirera son empirisme organisateur – et sa critique du romantisme. Pour autant, l’on notera des différences notables entre les deux intellectuels car l’un et l’autre visaient le romantisme tel que pratiqué à l’intérieur de leurs frontières respectives. En outre, l’on reconnaîtra à Schmitt la volonté de soutenir son argumentaire par un étayage épistémique qui fait défaut à Maurras, au point que celui-ci encoure parfois le grief de ce qu’il vilipende : une critique romantique ou romantisée du romantisme. Si les accents polémiques ne sont guère absents dans l’une et l’autre prose, il appert que la critique repose chez Schmitt sur un sol plus ferme, aux antipodes de l’argile, parfois trempée de ressentiment, du maître provençal (voir Les Amants de Venise). Et si, pour Maurras, « le romantisme naît à ce point où la sensibilité usurpe la fonction à laquelle elle est étrangère, et, non contente de sentir ou de fournir à l’âme ces chaleurs de la vie qui lui sont nécessaires, se mêle de lui imposer sa direction », Schmitt ne s’accommode que difficilement de ces adjuvants (notamment celui de la sensibilité, notion chère à Pierre Lasserre) qui, au fond, n’éclairent guère l’essence du romantisme, dont le signifiant « est devenu un récipient vide que l’on remplit, au gré des circonstances, de contenus changeants – et ce, dans une confusion proprement effrayante. »
Le romantisme politique est un travestissement du réel
Il faut donc partir de l’individu – le romantisme, affirme-t-il, naît avec l’individualisme démocratique bourgeois – car loin d’être seulement une manifestation de l’humeur (Stimmung) du moment, le romantisme, comme attitude, est une occasion dont celui-ci s’empare pour lâcher la bride à son imagination créatrice et entrer par effraction dans les domaines de l’activité humaine (la politique, la morale, la religion) les plus étrangers au procès d’esthétisation qu’il ambitionne. D’où sa célèbre assertion à valeur d’apophtegme : « Romantik ist subjektivierter Occasionalismus » (le romantisme est un occasionalisme subjectivé). Ici, Schmitt transpose l’occasionnalisme théologique de Malebranche dans une métaphysique proprement subjectiviste par laquelle « le sujet devient créateur du monde ». Avec l’occasion, l’imprévisible, l’improvisation, caractérise toute action qui, du même coup, se trouve déliée de toute causa, de toute archè, de tout principe d’ordre, autour duquel cette action doit se régler. Schmitt, en recourant à l’occasionalisme, souligne implicitement mais nécessairement, la vanité démiurgique de l’individu qui se prend pour Dieu lui-même. C’est en ce sens que Schmitt entend le terme de sécularisation : la dégradation d’une métaphysique authentique en fausse mystique où les sentiments seraient les succédanées d’une foi qui, jadis, s’élevait encore vers le Ciel. Cette métaphysique entée sur les humeurs et les effusions, voire sur une vague raison qui émergerait, provisoirement, de nuées oniriques, cette métaphysique de l’instant, oscillant entre tempêtes hugoliennes et passions stendhaliennes, apparait comme le sépulcre froid de LA métaphysique – Kant avait anticipé cette entreprise de dessiccation en s’y livrant lui-même. Le romantisme fuit le réel, la chair même de la vie. Par cette attitude sécessionniste vis-à-vis de tout ce qui est de l’ordre concret, le romantique vire au romanesque, le sérieux de la vie étant congédié au profit d’un discours fallacieux qui prétend la décrire sérieusement. Toutes les idéologies, soit des systèmes intellectuels préconçus in abstracto, empruntent au romantisme politique. Le romantisme politique est une duperie, un travestissement du réel (de ce qui ressortit à la sphère du politique) pour l’habiller des oripeaux de la morale, de l’esthétique, du droit, de l’économie, etc. Un essai lumineux sur des problématiques très actuelles. o■oARISTIDE LEUCATE
Carl Schmitt, Romantisme politique, traduit et préfacé par Antoine Dresse. Krisis, 2026, 297 p. , 26, 90 €

Article précédemment paru dans Politique magazine.














Recension érudite, alléchante et superbement écrite. En attendant de lire cette nouvelle édition de l’ouvrage de Carl Schmidt, je souhaiterais un exemple réel, c’est à dire situé dans notre monde réel et notre temps, d’une décision politique totalement dénuée de romantisme. Après tout, les Humanités, le christianisme … ne figurent-ils pas parmi les sources principales du romantisme ? Faut-il donc imaginer une politique d’où héroïsme, idéalisme, morale, christianisme et autres « oripeaux » seraient totalement évacués au profit de la « réalité » pure ? Et cette pure « réalité », quelle est-elle ?