
Par Aristide Leucate.
En France, cela fait des lustres que l’on attendait avec impatience une (nouvelle) traduction de Politische Romantik (Romantisme politique) de Carl Schmitt. Saluons le travail minutieux – un solide appareil de notes venant éclairer et contextualiser les nombreuses références citées par Schmitt – d’Antoine Dresse qui nous donne à (re)lire, dans une retranscription aérienne et limpide, ce texte fondamental du juriste de Plettenberg (dans sa seconde édition de 1925, augmentée d’un avant-propos de l’auteur qui en résume la substance) et fait oublier définitivement la désastreuse, inutile et, heureusement introuvable version partielle de Pierre Linn, publiée en 1928.

À l’époque, largement accueilli en Allemagne, il confortait, de ce côté-ci du Rhin, une certaine droite conservatrice qui avait encore en mémoire les fougueuses philippiques maurrassiennes contre la conjuration des trois « R » (Réforme, Révolution, Romantisme) dont Michelet et Chateaubriand représentaient aux yeux du Martégal la quintessence. Ce rapprochement de Maurras et de Schmitt n’est pas fortuit tant la lecture du premier a assurément inspiré le second. L’on est troublé, en effet, par quelques similitudes lexicales et de raisonnement qui montrent que l’Allemand, parfaitement francophone, avait parfaitement lu et assimilé Maurras – qu’il mentionne une seule et unique fois en note, de même que Sainte-Beuve, chez qui Maurras tirera son empirisme organisateur – et sa critique du romantisme. Pour autant, l’on notera des différences notables entre les deux intellectuels car l’un et l’autre visaient le romantisme tel que pratiqué à l’intérieur de leurs frontières respectives. En outre, l’on reconnaîtra à Schmitt la volonté de soutenir son argumentaire par un étayage épistémique qui fait défaut à Maurras, au point que celui-ci encoure parfois le grief de ce qu’il vilipende : une critique romantique ou romantisée du romantisme. Si les accents polémiques ne sont guère absents dans l’une et l’autre prose, il appert que la critique repose chez Schmitt sur un sol plus ferme, aux antipodes de l’argile, parfois trempée de ressentiment, du maître provençal (voir Les Amants de Venise). Et si, pour Maurras, « le romantisme naît à ce point où la sensibilité usurpe la fonction à laquelle elle est étrangère, et, non contente de sentir ou de fournir à l’âme ces chaleurs de la vie qui lui sont nécessaires, se mêle de lui imposer sa direction », Schmitt ne s’accommode que difficilement de ces adjuvants (notamment celui de la sensibilité, notion chère à Pierre Lasserre) qui, au fond, n’éclairent guère l’essence du romantisme, dont le signifiant « est devenu un récipient vide que l’on remplit, au gré des circonstances, de contenus changeants – et ce, dans une confusion proprement effrayante. »
Le romantisme politique est un travestissement du réel
Il faut donc partir de l’individu – le romantisme, affirme-t-il, naît avec l’individualisme démocratique bourgeois – car loin d’être seulement une manifestation de l’humeur (Stimmung) du moment, le romantisme, comme attitude, est une occasion dont celui-ci s’empare pour lâcher la bride à son imagination créatrice et entrer par effraction dans les domaines de l’activité humaine (la politique, la morale, la religion) les plus étrangers au procès d’esthétisation qu’il ambitionne. D’où sa célèbre assertion à valeur d’apophtegme : « Romantik ist subjektivierter Occasionalismus » (le romantisme est un occasionalisme subjectivé). Ici, Schmitt transpose l’occasionnalisme théologique de Malebranche dans une métaphysique proprement subjectiviste par laquelle « le sujet devient créateur du monde ». Avec l’occasion, l’imprévisible, l’improvisation, caractérise toute action qui, du même coup, se trouve déliée de toute causa, de toute archè, de tout principe d’ordre, autour duquel cette action doit se régler. Schmitt, en recourant à l’occasionalisme, souligne implicitement mais nécessairement, la vanité démiurgique de l’individu qui se prend pour Dieu lui-même. C’est en ce sens que Schmitt entend le terme de sécularisation : la dégradation d’une métaphysique authentique en fausse mystique où les sentiments seraient les succédanées d’une foi qui, jadis, s’élevait encore vers le Ciel. Cette métaphysique entée sur les humeurs et les effusions, voire sur une vague raison qui émergerait, provisoirement, de nuées oniriques, cette métaphysique de l’instant, oscillant entre tempêtes hugoliennes et passions stendhaliennes, apparait comme le sépulcre froid de LA métaphysique – Kant avait anticipé cette entreprise de dessiccation en s’y livrant lui-même. Le romantisme fuit le réel, la chair même de la vie. Par cette attitude sécessionniste vis-à-vis de tout ce qui est de l’ordre concret, le romantique vire au romanesque, le sérieux de la vie étant congédié au profit d’un discours fallacieux qui prétend la décrire sérieusement. Toutes les idéologies, soit des systèmes intellectuels préconçus in abstracto, empruntent au romantisme politique. Le romantisme politique est une duperie, un travestissement du réel (de ce qui ressortit à la sphère du politique) pour l’habiller des oripeaux de la morale, de l’esthétique, du droit, de l’économie, etc. Un essai lumineux sur des problématiques très actuelles. o■oARISTIDE LEUCATE
Carl Schmitt, Romantisme politique, traduit et préfacé par Antoine Dresse. Krisis, 2026, 297 p. , 26, 90 €

Article précédemment paru dans Politique magazine.














Recension érudite, alléchante et superbement écrite. En attendant de lire cette nouvelle édition de l’ouvrage de Carl Schmidt, je souhaiterais un exemple réel, c’est à dire situé dans notre monde réel et notre temps, d’une décision politique totalement dénuée de romantisme. Après tout, les Humanités, le christianisme … ne figurent-ils pas parmi les sources principales du romantisme ? Faut-il donc imaginer une politique d’où héroïsme, idéalisme, morale, christianisme et autres « oripeaux » seraient totalement évacués au profit de la « réalité » pure ? Et cette pure « réalité », quelle est-elle ?
Je pense qu’on ne donnera pas à Marc VERGIER l’exemple qu’il demande : celui d’une seule décision qui aurait jamais été prise par réalisme absolument pur de tout « romantisme ». Tout simplement parce qu’il n’y en a pas. Je partage donc sur ce point le sentiment de doute qu’exprime Marc VERGIER.
D’abord, le sujet me rappelle la réflexion de Valéry souvent donnée dans ma jeunesse, comme thème de dissertation : « Tout classicisme suppose un romantisme antérieur. » Encore faudrait-il se demander si ce dernier s’en trouvait pour autant aboli. Je ne le crois pas. S’il l’était, le classicisme produit courrait le risque d’une grande pauvreté. En second lieu, la question me rappelle l’ironie indulgente et fraternelle de Gustave Thibon pour l’antiromantisme de Maurras. De ce dernier, il citait en s’en amusant deux vers qui lui semblaient en parfaite contradiction avec les principes du Martégal : « J’ai renversé la manœuvre du monde / et l’ai soumise à la loi de mon cœur. » On sait sur quoi portait la loi de son cœur…
Peut-être faut-il résoudre le dilemme en considérant que raison et sentiments doivent être couplés et non opposés, que ces deux facultés sont nécessaires l’une à l’autre. En conclusion, lorsqu’elles sont découplées, il faut s’attendre à des sortes de catastrophes personnelles ou collectives dont les exemples ne manquent pas.
Et me voilà d’emblée en désaccord avec tout le monde ! Mais cela tient d’abord au fait qu’aucun de nous n’aura la même définition du romantisme ou que, plutôt, et ce pour chaque «concept» moderne, chacun se fait sa propre idée du concept en question. Ainsi (et peut-être, quelquefois, surtout) du mot «romantisme». Comme Carl Schmitt est allemand, on pourrait supposer qu’il a en tête le sens germanique du mot, mais cela ne semble pas être le cas (je confesse tenir Carl Schmitt pour peu soluble dans l’intelligence que je me fais de la pensée, à tous les points de vue, aussi, ai-je tôt abandonné d’explorer davantage). Il faut poser avant tout que le Romantisme allemand n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on retient du romantisme français (à l’exception de Charles Nodier, Alfred de Vigny, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire et un ou deux autres dont les noms ne me passent pas par la tête). Pour nous autres, le romantisme, c’est Victor Hugo, pour commencer, Alphonse de Lamartine et autres «gilets rouges» hernaniens, bref, c’est républicain, moralisateur, contestataire et passablement bouffeur de christianisme. En Allemagne, c’est tout le contraire (et déclaré une trentaine d’années plus tôt), ainsi, «à l’exception notable d’Achim von Arnim» avance Albert Béguin, pour ainsi dire tous les poètes du romantisme allemand se sont convertis au catholicisme (Novalis, n’ a pas eu le temps de le formaliser, du fait de sa mort à moins de trente ans, mais son œuvre assure que sa conversion intérieure avait eu lieu).
Si l’on observe la «politique» dans le romantisme français, on retient le député Lamartine, les revirements de Hugo, et puis l’insupportable Michelet – quasiment aussi incompréhensiblement admirable que le Hugo –, et encore, la pléiade de «petits romantiques» oscillant entre anti-académisme libertaire et aspiration à l’académisme.
Maintenant, il faut considérer les idées parfois opposées que l’on se fait d’une tendance au «romantisme», au sens vulgaire du terme.
Marc Vergier nous donne celle qu’il retient, lorsqu’il lance : «Après tout, les Humanités, le christianisme … ne figurent-ils pas parmi les sources principales du romantisme ? Faut-il donc imaginer une politique d’où héroïsme, idéalisme, morale, christianisme et autres “oripeaux” seraient totalement évacués au profit de la “réalité” pure ?»
Notons bien qu’il écrit «les Humanités», non l’«humanisme», il n’y a pas confusion…
De son côté, GP entend associer à romantisme les «sentiment» , qui seraient opposés à «la raison». Là encore, il faudrait savoir ce que l’on entend par ces deux mots. Par exemple, le mot allemand que l’on traduit en français par «sentiment» est “Sehnsucht”, faute d’un autre terme usuellement employé (il faudrait revenir au XVIIe siècle pour trouver le mot français correspondant, qui était «fureur», spécialement dans l’expression «fureur poétique»). C’est-à-dire que le sens recouvert par “Sehnsucht” n’est pas conçu dans la culture française postérieure au XVIIe siècle, c’est-à-dire, postérieure à l’établissement du rationalisme philosophique par Descartes; Or, cette époque française coïncide avec l’instauration d’une espèce de «réalisme politique» (précurseur civique du culturel «réalisme socialiste»). Si GP entend «raison» au sens cartésien et «sentiment» à celui de fureur poétique, l’opposition est bien telle qu’il l’envisage, mais elle est dialectiquement aussi irréductible que carpe et lapin le sont à pouvoir se reproduire entre eux. Si l’on se reporte à Jane Austen, elle associe «Raison et sentiments» pour en faire le carburant de son réalisme romanesque. À l’exact opposé nous avons le «fantastique» allemand, allié au “Sehnsucht” ; il est le carburant du roman romantique, dit Friedrich Schlegel. En vérité, “Sehnsucht” n’est opposable à rien, il condense un état spirituel qui allie nature et surnature, homme et surhomme. «L’homme est quelque chose qui doit être dépassé», dit Nietzsche ; ce qui implique qu’il faut d’abord être homme, pour être alors capable de dépasser ce que l’on est – syllogistiquement, on pourrait alors avancer ce que professe GP, selon la formule «la raison est quelque chose qui doit être dépassées», mais que faire alors du sentiment, sinon entant que dépassement de la raison, ce qui n’a de sens que si le syllogisme est tenu pour une réalité intellectuelle, ce qui n’est pas (rappelons-nous : “Épiménide dit qu’il est crétois ; tous les Crétois sont menteurs ; donc Épiménide est menteur ; par conséquent il ne peut être crétois ; auquel dernier cas, voilà qu’il n’est pas menteur ; etc. ; etc. ; etc.»
Sur quoi cela peut-il déboucher «politiquement» ? Ma foi… Parlons un peu culture. Maurras, La Tailhède, Moréas, Du Plessy et al. fondèrent l’École romane, qui s’opposait peu ou prou au Symbolisme, lequel fut bel et bien un héritier présomptif du Romantisme allemand (principalement avec Villiers de l’Isle Adam, Catulle Mendès, Élémir Bourges, Joséphin Péladan, Judith Gautier, Emmanuel Signoret, etc.), or, pour Jean Moréas et Charles Maurras, l’épithète «romane» entend remonter à une certaine période historique, celle antérieure au «gothique», mais également à celle, postérieure, de la Renaissance française (ce qui est un peu contradictoire, mais passons) ; et voilà qu’il se trouve que l’allemand «romantik» a été choisi par les frères Schlegel pour coller au mouvement culturel qu’ils étaient en train de fonder, d’après la référence revendiquée à la période romane des XIe-XIIIe siècles et, donc, antérieur à la Réforme et à l’Humanisme.
Il s’ensuit que la «romanité» de Maurras est conceptuellement bien plus proche du «romantisme allemand» que de tout autre chose.
Enfin, quoique ce n’en peut guère réellement finir de tergiverser ainsi matérielo-dialectiquement avec «raison et sentiment», je veux relever l’absurdité de Paul Valéry (dont je ne connaissais pas la formule, quoique j’en eusse déceler le ferment de vulgarité depuis plus longtemps que je ne peux me le rappeler) : « Tout classicisme suppose un romantisme antérieur. » C’est toujours pittoresque que de fonctionner de manière paradoxale ; cependant ce paradoxe-là, de nature historico-culturelle relève du plus trivial snobisme… Tout un chacun sait bien que l’histoire culturelle considère techniquement les choses de telle manière que, historiquement, toute espèce de «romantisme» (déclaré ou supposé, a posteriori) succède à un «classicisme» quelconque. C’est encore une querelle de mot, débouchant immanquablement sur une anarchie dans la connaissance, désordre qui fait les choux gras des seuls académismes, à commencer par celui de l’Académie française, justement créée par Richelieu…
Pour finir, sauf LE Royaume, tout édifice politique repose sur la pseudo-raison du moment, c’est-à-dire sur une superstition, généralement «historique». Et, comme cela est assez transparent, tout régime politique non traditionnel qui ne se saborde pas se conduit fatalement à n’être plus que la «singerie» de ce qu’il veut imiter et dont, tout à la fois, il entend se distinguer. Ainsi, par exemple de l’épithète «régalien» (racine “regalis”-«royal») dont la république se régale (si j’ose dire, ici) pour les objets les plus sérieux de sa «politique» vient du terme juridique “regalia” qui désigne le «droit du roi»…
Si le romantisme est à la source des multiples erreurs politiques de la modernité , alors le classicisme , le vrai pas le néo , est à la source du redressement .
Le classicisme n’a pas bonne presse aujourd’hui , mais je voudrais rappeler deux faits significatifs :
– que l’on lise nos auteurs médiévaux et on verra , par exemple chez Christine de Pisan et bien d’autres , combien la raison est présente et invoquée. C’est la grande époque de la logique .
– à la restauration les monarchistes étaient « classiques » et les romantiques révolutionnaires ou bonapartistes
à Aristote : la logique n’est en aucun cas synonyme de raison : d’une part, la logique est un exercice (Aristote, dit «un instrument», ce qui revient sensiblement au même) ; de l’autre, la raison est une faculté. À savoir si l’exercice de la logique passe exclusivement par la raison ?… Eh bien , non, pas seulement, à commencer par le fait que concevoir ce que peut bien être la raison nécessite l’emploi de l’«instrument» logique…
De plus, la référence à Christine de Pisan impose que l’on songe au «classicisme» plus spécifiquement français – qui débouche immédiatement sur les «Lumières» pseudo-philosophiques –, lequel classicisme français, en poésie, se démarque de tout le Moyen Âge avec les mêmes intentions que Descartes entendant s’écarter de la scolastique, laquelle scolastique excelle précisément en logique (thomisto-aristotélicienne).
Cela pour dire que l’on ne saurait rendre exclusive quelque «raison» que ce soit sans invalider TOUT le reste, du moins au sens philosophique de la «raison», sens qui n’appartient qu’au «système» cartésien, lequel, comme tout systématisme, élude l’ensemble de ce qui pourrait déranger ses formules…
à M. Gattegno .
Votre réponse est plutôt confuse : normal .
En quoi la raison ne peut-elle réfléchir sur elle-même ? La logique est largement cette réflexion . La raison faculté est le déploiement de cet instrument . Ce que vous voulez sans doute dire est que la raison commence par l’intelligence .
Christine de Pisan ancêtre des Lumières ? Il faudrait le démontrer …pas aisé .
La raison serait « cartésienne » ? …et le Logos grec ?
En quoi la raison invalide telle « tout le reste » ? Elle est au contraire un remarquable instrument de l’exploration du monde lorsqu’elle se nourrit de connaissance sensible et d’intellection . Et n’oubliez pas que dire une chose et son contraire c’est ne rien dire , ou ne rien penser .
à Aristote : Vous comprenez assez mal ; par exemple, non seulement je n’ai jamais imaginé que Christine de Pisan eut quelque chose à voir avec les Lumières, puisque je dis justement l’exact contraire, Christine de Pisan étant à tous points de vue étrangère au classicisme français.
La «raison» n’est pas un instrument mais une faculté, ce n’est pas moi qui le dit, mais à peu près tout le monde qui s’est occupé d’y réfléchir, tandis que la logique, elle, est bien un «instrument», du moins pour Aristote (d’après lequel vous avez choisi votre pseudonyme, à moins que ce ne soit réellement votre identité) ; pour ma part, j’évoquais la logique en tant qu’«exercice»…
Lorsque l’on veut rendre quelque chose d’exclusif, par construction, on exclut le reste. Or, le rationalisme cartésien ne fait pas autre chose, en réduisant tout à la raison. D’où, cette conséquence que la raison devient une superstition, qui se résout à ne plus admettre d’autre référence que sa propre histoire, c’est-à-dire ce qu’il a été possible de laisser survivre (latin “supersttito” : ce qui survit, reste à la surface), ce qu’il reste d’elle-même, à savoir l’écume du système cartésien : les illusions devenues la pure actualité de l’«humanisme» machinique à quoi la réflexion est réduite.
Quant au «logos grec», c’est très exactement l’opposé de la raison humaniste : il s’agit de l’«idée». «Où êtes-vous astronomes de l’idéal ?!» s’exclammait Nietzsche dans «Aurore», et c’est la question susceptible de fournir la réponse salutaire à notre pitoyable état d’abandon au syndrome de la Révolution permanente, dont nombre d’entre nous sont victimes. On peut se reporter au titre que Paul Sérant avait donné à son livre, «Romantisme fasciste», pour comprendre un tant soit peu la nature lexicale réelle du terme «romantisme» ; or, chez ces «fascistes romantiques» répertoriés, on trouve bon nombre de maurrasiens déçus par l’absence du coup de force et autres «dissidents de l’Action française», pour reprendre les termes d’un autre titre de Paul Sérant.
Il est bien trop commode de se bercer d’illusions «classiques» (tout aussi commode que le berceau «romantique», mais non inversement). Qu’est-ce donc que le classicisme, s’il vous plaît ? Selon cette grande tête molle de Paul Valéry, c’est se qui succède à quelque romantisme déluré ; selon l’histoire littéraire, c’est ce contre quoi s’est levé le romantisme. Il faudrait voir à ce que l’imbécilité moderne accorde son malheureux crincrin démocratique.
Et, pour la France, on oublie la phase intermédiaire de l’Encyclopédisme et/ou du voltairo-rousseauisme, sans parler de ce qu’il se passe en musique, principalement avec Rameau, pour ne évoquer la querelle bien nommée «des bouffons», qui a permis de faire l’impasse philologique sur la primauté de haute subversition qui était en train d’être «accordée» à l’harmonie contre la mélodie, c’est-à-dire le lit bien bordé pour les élucubrations dodécaphoniques, concrètes, spectrales et tout le cirque.
Le classicisme, au fond, c’est très exactement ce qui obéit au contemporain, puisqu’il ne cesse de produire sa propre évolution ; toute espèce de «romantisme» (au sens polémique du terme) n’étant rien d’autre que le classicisme du lendemain.
Cher Monsieur ,
vous n’apprendrez quand même pas le grec à Aristote . La raison faculté s’exprime par l’usage de la logique .
Avec Descartes et surtout ses héritiers la raison se réduit au calcul .
Le classicisme c’est ce qui va d’ Aristote à St Thomas , Cajetan , Jean de St Thomas , et s’étend en France sous forme artistique avec Bossuet ,, Mansard , et quelques autres …C’est bien dans cette veine que s’inscrivent Christine de Pisan , et beaucoup d’autres dont Dante , Maurras et Bainville .
Hors de la raison je ne vois que morts et folies .
à Aristote : Vous avez donc décidé de ne pas chercher à comprendre . Je vous répète que pour Aristote la logique est un instrument ; et la question de la raison ne se pose pas, pour cette excellente raison que ce que l’on appelle «raison» est une conception toute moderne.
Si pour vous, le classicisme comprend tout ce que vous avez envie d’y mettre et exclut ce que vous ne souhaitez pas y voir, c’est une bonne idée pour se faire plaisir. Mais, lorsque l’on emploie des termes «culturels», on doit se contraindre à inscrire notre conception de ceux-ci dans le domaine culturel intéressé. Il y a tout simplement anchronisme a nommer Christine de Pisan sous ce rapport et, plus encore à nommer Aristote, Thomas d’Aquin, etc. Cela s’appelle de l’annexion, sans rime ni raison…
Mais rompons là, car, décidément, je crois que nous parlons pas tout à fait le même langage, et ce, en raison du fait que nous modes de pensée et de réflexion sont tout à fait différents.
N’y voyez pas une fin de non recevoir, mais il me semble parfaitement inutile, tant pour vous que pour moi, de poursuivre de cette manière, d’ailleurs assez ambiguë…
Il me semble que les débats en commentaire résultent, au moins en partie, d’une confusion regrettable sur le sens du romantisme qu’a en vue Carl Schmitt. Selon lui, le romantisme n’est pas d’abord une apologie des sentiments contre la raison (car on n’a pas attendu le XIXe siècle pour être antirationaliste), mais un type de caractère. Ainsi, il y a moins une école romantique qu’un individu romantique, caractérisé par l’occasionalisme subjectivé mentionné par Aristide Leucate, c’est-à-dire par la propension à voir tout événement comme l’occasion de s’accomplir en tant qu’individu. Au fond, le romantique est un individualiste, prêt à embrasser toute cause pourvu qu’elle soit l’occasion d’une réalisation de lui-même.
D’où Schmitt conclut que les romantiques allemands, auparavant vus comme les parangons du conservatisme, sont en réalité des imposteurs. Et de les opposer aux vrais contre-révolutionnaires, que sont Burke, Maistre, Bonald (voire Donoso Cortès, mais je n’en suis pas sûr), dont il se voulait un héritier.
Il me semble que toute discussion au sujet de la nature contre-révolutionnaire ou révolutionnaire du romantisme doit partir de cette définition schmittienne du romantisme, au moins en ce qui concerne le jugement que l’on doit porter sur ce livre précis.
Pour plus d’informations, je recommande évidemment la lecture de ce livre ; et pour une bonne synthèse, l’excellente vidéo qu’Ego Non (alias Antoine Dresse, traducteur de ce livre) a consacré à l’ouvrage.
Vous illustrez parfaitement une partie de mon propos, à savoir que le mot «romantisme» est devenu une espèce d’attrape-tout, au goût et à l’usage immédiat de celui qui l’emploie ; «toute discussion au sujet de la nature contre-révolutionnaire ou révolutionnaire du romantisme doit partir de cette définition schmittienne du romantisme», dites-vous sans ambages. Seulement, voilà, on me ^présente Schmitt comme déclarant péremptoirement que «les romantiques […] sont en réalité des imposteurs», au point de vue du «conservatisme» – ou de la «réactions», peut-être, n’ai-je pas bien saisi ce que Schmitt peut bien vouloir dire avec ce mot «conservatisme», dont Léon Daudet estimait que sa première syllabe était décidément bien fâcheuse pour le sens du mot…
Cela dit, si Schmitt entend «conservatisme» au sens qui put être le sien sous le régime nazi, ma foi, bel et bien, les romantiques allemands n’ont jamais accordé quelque intérêt à pareille option… Il me semble que Schmitt a dû certainement visé la tendance «conservatrice» allemande de l’époque, dans la mouvance de laquelle on trouvait des adeptes du romantisme allemand, des sortes de «continuateurs», tel le grand et méconnu Gustav Frenssen – d’ailleurs,traduit en français par Louise Servicen, la traductrice de Thomas Mann, soit dit en passant.
En outre, l’observation de Grégoire Legrand semble entendre valoir, dit-il, pour «ce qui concerne le jugement que l’on doit porter sur ce livre précis». Loin de moi l’idée d’avoir voulu porter un jugement sur ce livre précis, le survol de quelques textes de Schmitt m’a permis de savoir à quel point tout cet emberlificotage juridico-(pseudo)philosophique systématisé pour penser les choses ne valait, à mes yeux, pas la moindre tripette. Je suis donc bien persuadé que toute appréciation positive de Schmitt doit s’inscrire en faux contre une bonne partie (sinon la totalité) de ce sur quoi je me fonde essentiellement, tant sur le plan doctrinal qu’au regard des esthétiques (au sens platonicien du terme) qui me retiennent, en art et en littérature.
Lorsque Schmitt semble opposer les romantiques allemands à Maistre (ce que j’apprends, ici), il est fâcheux qu’il semble n’avoir pas aperçu la très extraordinaire proximité intellectuelle entre Maistre et Novalis, très spécialement, ou Adam Müller encore, bref, avec tout le courant «politico-spirituel» du romantisme allemand – mais il faut garder en tête que Schmitt est un matérialiste raisonneur, un «juriste» de l’espèce de ceux qui ont inventé la fallacieuse notion d’«État de droit» – toute la question portant sur l’entendement de la base même de la figure de rhétorique : le «droit» ! D’où sort-il donc, ainsi armé de pied en cap, ou «en kit», devrait-on mieux dire.
L’opposition de Schmitt au romantisme allemand me paraît dictée par les circonstances politiques de l’époque : Alfred Rosenberg se référait (comme un imbécile, il est vrai) à toutes sortes de courants, tel celui du romantisme allemand, mais l’imbécilité de Rosenberg ne permet pas que l’on tienne l’objet de ses options pour ce qu’il en perçoit si mal dans son fumeux «Mythe du XXe siècle» ; si Rosenberg relevait réellement d’un courant pouvant être qualifié de «romantique», ce serait que Novalis, les Schlegel, Müller, Görres, Schleiermacher, La Motte-Fouqué, Contessa, Otto Runge, Gaspard David Friedrich, Carl-Maria von Weber, jusqu’à Theodor Storm, Karl Immerman ou Ernst Wiechert […], n’auraient pas su se reconnaître dans un tel terme. Seulement, le romantisme allemand a précédé aussi bien Rosenberg que Schmitt, si bien que l’un et l’autre auraient dû avoir la politesse de ne pas se moquer de ce qu’il a été… Le premier, du fait de sa sottise ; le second, du fait de son égotique cérébralité.
Cher David, je vous donne raison sur un point : Schmitt avait bien en vue les conservateurs de son époque, plus précisément ceux que l’on a rassemblé sous le nom de « révolution conservatrice », et qu’il assimilait au romantisme. Pour le reste, mon propos se bornait à rappeler d’abord le sens que Schmitt attachait à ce dernier mot, et ensuite que toute discussion sur la pertinence de la thèse de Schmitt doit partir dudit sens, fût-ce pour le discuter. Puisque d’une part, si j’en crois vos dires, vous ne connaissez pas très bien Carl Schmitt, et que, d’autre part, vous n’entendez pas porter un jugement sur ce livre, je ne puis rien ajouter, sinon ceci : Schmitt connaissait très bien les romantiques allemands, à la pensée desquels il avait été très sensible dans sa jeunesse ; et il connaissait aussi très bien la pensée contre-révolutionnaire (Maistre, Bonald et Donoso Cortès principalement), dont il se voulait un continuateur et à qui il doit beaucoup, de fait. On peut penser qu’il a mal interprété les uns et les autres, mais non qu’il en parlait à la légère, ignorant. Je vous invite enfin à regarder l’excellente vidéo qu’Antoine Dresse a consacré à cet ouvrage sur sa chaîne YouTube, si vous consentez, du moins, à surmonter la répulsion que vous inspire, Dieu sait pourquoi, la pensée du juriste de Plettenberg.
J’ai davantage répondu aux commentaires qu’à Schmitt. La question que j’entendais soulever tenait à la conception que l’on se fait en général de ce que seraient «romantisme» et «classicisme». En cours de route, est apparu le fait que Schmitt aurait tenu les romantiques allemands pour des «imposteurs» (j’avale cela de travers). Si telle était l’opinion de Schmitt sur les romantiques allemands, ma foi, tant pis pour lui – il faut avoir été culturellement bien mal élevé pour se laisser aller à qualifier les romantiques allemands d’imposteurs !
Quant à mon point de vue sur Schmitt, il est le même que sur bien d’autres penseurs modernes : ils ne m’intéressent pas, pour la raison essentielle qu’ils se polarisent sur la systématisation de tout et n’importe quoi, à commencer par la systématisation de leur propre pensée, et ce, pour servir la tentative de systématisation de la pensée d’autrui selon le système qu’ils auront réussi à échafauder pour faire tenir debout l’«originalité» de leur réflexion. On reconnaît ces gens, notamment, à ceci qu’ils s’emploient périodiquement à brûler plus ou moins ce qu’ils ont plus ou moins adoré, toujours aussi périodiquement… Et la philologie d’évoquer négligemment des espèces d’«erreurs de jeunesse», pour justifier ces périodiques lubies.
Seulement voilà, ces éternels étudiants ne cessent finalement jamais d’être «jeunes», pour cette malheureuse raison que, dès leur plus tendre enfance, ils ont artificieusement posé à l’adulte… C’est un travers strictement révolutionnaire, rendu culturel au cours du «stupide XIXe siècle». En somme, ce sont des princes-jeunots… Or, «Malheur à la ville dont le prince est un jeunot» et, renseignement pris, le mot hébreux n’est pas «enfant» mais un terme péjoratif en lui-même ; il est impératif de ne pas confondre «jeunot» et enfant, qui sont évangéliquement les plus rigoureux contraires.
Le «jeunot» est le quidam qui ne cesse jamais de se prendre au sérieux, jusqu’au sein de ses divers revirements et, plus les revirements auront été nombreux plus grande est la prise au sérieux.
Cela pour dire que je n’éprouve aucune espèce de répulsion pour Schmitt; il m’ennuie, voilà tout, à l’égal de n’importe quel autre «juriste» revendiqué. Et ce, parce qu’il n’y a qu’un seul «droit», celui qui tient à des principes qui dépassent l’«humain trop humain», à savoir des principes d’origine divine, lesquels principes ne se discutent pas mais doivent être scrupuleusement suivis : telle est La Loi.
Pour finir, évidemment que l’on peut tout à fait s’intéresser à des choses secondaires – je suis comme tout le monde et, par exemple, je m’intéresse aux séries policières télévisuelles, aux jolies automobiles, à quelques romans «de mystère» (comme disait Pierre Véry), à la musique électrique des années 70, etc. –, on peut ainsi s’intéresser (voire quelque peu «sérieusement»), mais il ne faut pas perdre de vue ce qui est essentiel à la saveur de la beauté, à la réflexion, à la culture et, ainsi de suite, jusqu’au miel de la Doctrine, sur la finesse duquel on ne saurait transiger. En bref, pour m’en tenir à la même sphère culturelle, je préfère autrement les réflexions d’Ernst Jünger et Thomas Mann à celles de Karl Schmitt et Ernst Niekisch.
J’ai encore fait bien long, mais ce ne sont pas des choses que l’on peut expédier en deux ou trois tours de commentaire.
Tout ceci est bien compliqué et les commentaires densifient encore .
C’est finalement Grégoire Legrand, qui, en un sens, remet le wagon sur les rails :
ce qui importe le plus ,pour le béotien, c’est tout simplement d’ avoir un bon résumé de l’ouvrage présenté. Ouvrage alléchant mais peut-être difficile.
Très heureuse initiative d’avoir orienté vers cette brillante video d’ Ego Non permettant encore d’expliciter .