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LA VENDÉE, BLESSURE OUVERTE

mardi 30 juin 2026mardi 30 juin 2026 sur JSF

Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie hebdomadairement « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit très capétien. Nous reproduisons aujourd’hui le dernier paru, en précisant aux lecteurs de Je Suis Français qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre hebdomadaire, dont chaque livraison est d’un grand intérêt et d’une haute tenue. — Je Suis Français

De Sully à Pierre Rabhi : cinq siècles d’une même question agricole

Entre 1793 et 1796, la France a vécu l’une des guerres civiles les plus meurtrières de son histoire. Deux cent mille morts, selon les estimations les plus prudentes. Des décrets d’anéantissement jamais officiellement abrogés. Et une mémoire qui, deux siècles après, continue de diviser. La Vendée n’est pas un épisode clos. C’est une plaie que la République française a choisie de panser sans jamais vraiment soigner. La question n’est plus de savoir qui a raison. Elle est de comprendre pourquoi on refuse encore de regarder.

I. UN DÉCRET QUI N’A JAMAIS ÉTÉ ABROGÉ

Le 1er août 1793, la Convention nationale vote un décret prescrivant des « mesures à prendre contre les rebelles de la Vendée ». Le 1er octobre de la même année, elle en vote un second, plus radical encore, organisant l’extermination systématique d’une population. Ces deux textes, fondement légal des colonnes infernales du général Turreau, font toujours partie du corpus juridique français. Ils n’ont jamais été formellement abrogés.

En 2012, le sénateur Bruno Retailleau dépose une proposition de loi visant à les effacer du droit positif. Non par esprit de repentance, précise le texte, mais par cohérence symbolique avec les principes fondateurs de la Déclaration des droits de l’homme. La demande est rejetée. Elle disparaît dans les méandres parlementaires. En 2019, une nouvelle tentative à l’Assemblée nationale connaît le même sort. Les amendements d’Emmanuelle Ménard sont écartés.

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Ce refus révèle quelque chose d’essentiel sur le rapport de la France à sa propre histoire. Non par machiavélisme, mais par un réflexe profond : celui d’une République qui ne sait pas comment regarder ce qu’elle a commis au nom de ses principes. Abroger ces décrets ne changerait rien juridiquement — ils sont caducs depuis deux siècles. Mais symboliquement, ce serait admettre que la Révolution a, en certains de ses moments, trahi ce qu’elle proclamait.

II. LE MOT QUI EMPÊCHE DE VOIR

Le débat s’est cristallisé autour d’un mot : génocide. Reynald Sécher, dans sa thèse publiée en 1986, fut le premier à l’employer pour qualifier les massacres vendéens. L’ouvrage, soutenu par Pierre Chaunu et Jean Tulard, déclencha une polémique immédiate. Ses adversaires les plus sérieux — au premier rang desquels Jean-Clément Martin, professeur émérite à Paris I-Sorbonne — lui opposèrent des arguments historiques et méthodologiques rigoureux. Pour Martin, le terme de génocide supposait une intention d’extermination d’un groupe en tant que tel, ce que les archives ne permettaient pas d’établir sans ambiguïté.

La querelle a duré des décennies. Elle continue. Et l’on peut en retenir deux choses. D’abord, que les faits eux-mêmes — les massacres, les noyades de Carrier à Nantes, les colonnes infernales brûlant villages et habitants sans distinction de camp — ne sont plus contestés. Jean-Clément Martin lui-même a qualifié la guerre de Vendée de « guerre civile la plus violente que la France ait jamais connue » (1), avec ses deux cent mille morts représentant vingt à trente pour cent de l’ensemble des morts de la Révolution. Ensuite, que la querelle sémantique a eu pour effet pervers de détourner le regard de l’essentiel : la souffrance d’une population, la réalité d’une politique d’extermination planifiée au plus haut niveau de l’État.

Le 19 janvier 1794, le Comité de salut public répondait favorablement aux demandes de Turreau en lui ordonnant d’« exterminer les brigands jusqu’au dernier » (2). Cette phrase n’est pas une métaphore. C’est un ordre d’État. L’invoquer ne relève pas de la propagande royaliste — c’est lire les archives.

III. DEUX MÉMOIRES QUI SE NIENT

Ce qui frappe, dans la longue histoire de la mémoire vendéenne, c’est moins l’ampleur du drame que la persistance de sa non-résolution. La France républicaine a construit un récit national dans lequel la Révolution est fondatrice, glorieuse, et — au fond — irréprochable dans ses intentions. La Vendée y est une parenthèse gênante, une « guerre civile » que l’on tolère d’évoquer à condition de ne pas trop en préciser les détails.

De l’autre côté, une mémoire vendéenne s’est transmise, souvent dans les familles, parfois avec véhémence, parfois avec une douleur sourde. Une mémoire qui a parfois versé dans une victimisation exclusive, construisant une identité contre Paris, contre la République, contre la Révolution. Ces deux mémoires se sont longtemps ignorées, ou affrontées. Elles ne se sont jamais véritablement regardées.

C’est ici que le fil conducteur de notre réflexion prend tout son sens : la violence naît souvent de l’incapacité à relire son histoire sous un angle de rédemption. Lorsque la mémoire devient un récit fermé, construit contre l’autre, elle cesse d’être un héritage pour devenir une arme. La mémoire vendéenne a parfois sombré dans ce travers. La mémoire républicaine aussi, à sa manière, en choisissant l’amnésie.

IV. CE QUE LE RWANDA NOUS DIT

On pense parfois au Rwanda lorsqu’on évoque la réconciliation après le massacre. Trente ans après le génocide de 1994, ce pays a tenté une voie inédite : les tribunaux gacaca, les villages mêlant survivants et anciens bourreaux, la politique d’unité nationale interdisant la distinction ethnique. La réconciliation y est décrite comme partielle, fragile, inachevée. Mais elle existe. Elle a un nom, une structure, une volonté politique.

En France, rien de tel n’a jamais été tenté pour la Vendée. Pas de commission vérité. Pas de reconnaissance officielle. Pas de geste symbolique de la République envers les victimes de ses propres décrets. La proposition d’abrogation de 2012 n’était pas une demande de repentance — son auteur l’avait explicitement précisé. C’était simplement une demande de cohérence. Le refus d’y donner suite en dit long sur la difficulté qu’éprouve la France à réconcilier sa mémoire officielle avec sa mémoire réelle.

La leçon rwandaise — imparfaite, douloureuse, contestée — est néanmoins là : une réconciliation véritable exige que chacun reconnaisse la souffrance de l’autre, non pour s’y soumettre, mais pour que la mémoire cesse d’être un instrument d’exclusion. Nier la mémoire historique de l’autre est une forme subtile mais puissante d’exclusion. Elle prépare les conditions d’une violence toujours possible.

V. TRANSMETTRE SANS VENGER

Les parents sont les premiers historiens de leurs enfants. Dans les familles vendéennes, la transmission a souvent été marquée par la douleur — parfois par la rancœur. Dans les familles républicaines, par le silence ou l’euphémisme. Dans les deux cas, une vérité a été mutilée.

Éduquer à vivre ensemble, c’est aussi cela : dire la vérité, même douloureuse, sans transmettre de haine. C’est enseigner qu’on peut se souvenir sans vouloir se venger, qu’on peut pleurer ses morts sans souhaiter la mort d’autrui. La purification de la mémoire — cette capacité à relire l’histoire sans en faire une arme — ne commence pas dans les institutions. Elle commence dans les familles, dans les mots choisis pour raconter le passé à ceux qui n’étaient pas là.

La guerre de Vendée mérite une place dans la mémoire nationale — non comme un monument à l’anti-républicanisme, ni comme un instrument de réhabilitation monarchique, mais comme ce qu’elle fut réellement : un conflit terrible, complexe, où des Français ont tué des Français au nom de valeurs que l’un et l’autre croyaient justes. Où des décrets ont légalisé l’extermination. Où une population a souffert de façon disproportionnée, après même que la guerre militaire fût terminée.

Reconnaître cela n’est pas trahir le régime dans lequel nous vivons. C’est lui permettre d’être enfin fidèle à elle-même. Une République capable de regarder ses propres crimes est plus solide que celle qui les nie. Et les décrets du 1er août et du 1er octobre 1793 attendent encore leur abrogation — symbole modeste, mais nécessaire, d’une France qui aurait choisi la lucidité sur la mémoire officielle.

Eudes d’Orléans

« On peut se souvenir sans vouloir se venger. On peut pleurer ses morts sans souhaiter la mort d’autrui. » (3)

Pierbattista Card. Pizzaballa, Patriarche Latin de Jérusalem

SOURCES ET RÉFÉRENCES

1. Reynald Sécher, Le Génocide franco-français. La Vendée-Vengé, Presses Universitaires de France, Paris, 1986, 340 p. [Thèse d’État soutenue à Paris IV-Sorbonne sous la direction de Jean Meyer.]

2. Jean-Clément Martin, La Vendée et la France, Éditions du Seuil, Paris, 1987. [Première grande synthèse universitaire sur les dynamiques mémorielle et politique du conflit vendéen.]

3. Jean-Clément Martin, La Guerre de Vendée, Éditions Points (nouvelle édition revue et augmentée), Paris, 2014. [Citation : « la guerre civile la plus violente que la France ait jamais connue, avec ses 200 000 morts — soit 20 à 30 % des morts de la Révolution française. »]

4. Jean-Clément Martin, La Vendée et la Révolution. Accepter la mémoire pour écrire l’histoire, Perrin, Paris, 2007. [Réflexion sur le processus mémoriel et la difficulté pour la France de réconcilier mémoire officielle et mémoire vécue.]

5. Jean-Clément Martin, Violence et Révolution. Essai sur la naissance d’un mythe national, Éditions du Seuil, coll. « L’univers historique », Paris, 2006, 338 p.

6. François Furet, cité dans la Proposition de loi n° 426 (2011-2012) de Bruno Retailleau, Sénat, 23 février 2012. Dans l’exposé des motifs du texte. [www.senat.fr/leg/ppl11-426.html]

7. Comité de salut public, directive du 19 janvier 1794 au général Turreau, Archives nationales (citée dans Sécher, 1986, et dans les travaux du Comité de salut public conservés aux Archives nationales, série AF II). L’ordre d’« exterminer les brigands jusqu’au dernier » est cité dans les travaux historiographiques de Sécher et confirmé par Martin.

8. Décret du 1er août 1793 « relatif aux mesures à prendre contre les rebelles de la Vendée » et décret du 1er octobre 1793, Convention nationale — textes reproduits dans la Proposition de loi Retailleau, Sénat, 2012.

9. Human Rights Watch, « Rwanda : la justice après le génocide, 20 ans plus tard », 28 mars 2014, www.hrw.org/fr/news/2014/03/28/rwanda-la-justice-apres-le-genocide-20-ans-plus-tard

10. Jean-Clément Martin, entretien accordé au média LVSL, « La Vendée, un passé qui ne passe pas ? », février 2018, www.lvsl.fr/vendee-un-passe-qui-ne-passe-pas/

CITATIONS

1. Jean-Clément Martin, La Guerre de Vendée, 1793-1800, Éditions Points, coll. « Points Histoire », Paris, 2014 (nouvelle édition revue et augmentée de La Vendée et la France, Seuil, 1987). Formule figurant en quatrième de couverture.

2. Lazare Carnot, au nom du Comité de salut public, lettre au général Turreau, 8 février 1794 (20 pluviôse an II), Archives nationales, série AF II (registres du Comité de salut public). Citée notamment dans : Reynald Sécher, Le Génocide franco-français. La Vendée-Vengé, Presses Universitaires de France, Paris, 1986, et dans l’article « Colonnes infernales », Encyclopædia universalis / Wikipedia, avec renvoi aux Archives parlementaires.

3. In + Pierbattista Card. Pizzaballa, Patriarche Latin de Jérusalem – lettre au Diocèse – 25/04/2026, Proposition pour vivre la vocation de l’Église en Terre Sainte, lu sur https://lpj.org/fr/news/letter-to-the-diocese

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© Prince Eudes d’Orléans, 2026, article “Louis XVI et l’horizon des mers”, 31 mai 2026 in Substack : https://lafrancedansletempslong.substack.com

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1 commentaire pour “LA VENDÉE, BLESSURE OUVERTE”

  1. Claude MARON
    mardi 30 juin 2026 at 12 h 31 min | Répondre

    Belle réflexion, Monseigneur…

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