
Par Max-Erwann Gastineau

Ce texte de Max-Erwan Gastineau — toujours excellent — est paru le 22 juin sur sa page Facebook, en réaction au décès d’Yves Lacoste, « l’un des derniers grands représentants de l’école de géographie française ». On se souviendra, pour notre gouverne, qu’à l’échelle des nations et de leurs rapports, l’histoire et la géographie comptent à parts égales. Les maurrassiens qui liront ce billet attentivement y relèveront l’influence — désormais diffuse dans nombre de milieux intellectuels — de l’école d’Action française, plus vivante ailleurs que parmi ceux qui s’en réclament à cor et à cri. C’est le propre de toute grande pensée philosophique et politique, et c’est même à cela qu’on les reconnaît. — JSF

Lacoste et nos « représentations »
« Les démocraties, disait Bainville, font les guerres les plus dangereuses de toutes, qui sont les guerres d’intervention, de doctrine et de propagande. C’est-à-dire qu’elles ne considèrent pas l’intérêt national, mais leurs passions et l’intérêt de leurs partis »
Dans un article remarquable d’anticipation, « La diplomatie et le progrès », publié en 1894, Albert Sorel (1842-1906) rejoignait le grand historien de l’Action française.
Père de l’histoire de la diplomatie, Sorel mettait en garde les États contre la culture de l’instant favorisée par l’essor des télécommunications (le téléphone à son époque) :
« Imaginez un Richelieu et un Bismarck, un Louis XIV et un Frédéric, enfermés chacun dans son cabinet à téléphones, resserrant en un dialogue précipité les querelles séculaires des dynasties et des nations »
Sorel mettait notamment en garde « les pays libres et démocratiques» où « les passions collectives s’irritent et s’exaspèrent de leur propre fièvre (…)».
Successeur d’Hippolyte Taine à l’Académie française, l’historien craignait l’avènement de diplomaties à courte vue, où la réaction dictée par les humeurs de l’opinion supplanterait l’action, qui suppose des «desseins arrêtés de longue date», imprégnés du temps long de l’histoire et des aspérités de la géographie.
À l’heure des visioconférences et des télétransmissions smartphonisées, la prophétie de Sorel prend corps. Les passions s’aiguisent par éditos et tweets interposés, pressant les gouvernements de (sur)réagir. Ainsi devient-il toujours plus difficile, appui Védrine, de mettre en œuvre « des politiques étrangères sérieuses, cohérentes, fondées sur une vraie vision du monde et de nos intérêts ».

Yves Lacoste (1929-2026), qui vient de nous quitter et qui était l’un des derniers grands représentants de l’école de géographie française née sous la plume céleste de Vidal de La Blache (1845-1918), aurait ajouté le concept de « représentation ».
Les démocraties sont gouvernées, comme toute entité humaine et politique, par leurs « représentations », ce filtre invisible qui surdétermine la vision du monde, le rapport à l’autre et à soi-même.
Disciple de Lacoste, Frédéric Encel parle de « conscience de soi » dans son essai Les voies de la puissance. Tout acteur, rappelle le géopolitologue, se fait ou doit se faire une certaine idée de lui-même. Avant d’agir, il faut être…
Que serait devenue la France en 1940 et dans les années 1960 si l’on ne s’était pas fait, au préalable, une certaine idée de son histoire et de son rang ? L’idée, l’identité, la conscience de soi préface l’action ; elle l’oriente, la devance, la détermine…
La manière dont le mot « valeurs » devance, de nos jours, nos élans internationaux le rappelle. Elle montre combien nos représentations – les passions qu’elles recèlent – nous dominent, en même temps qu’elles nous définissent…
Nul au monde ne met plus en avant la rhétorique des valeurs que les Européens. Ailleurs, ce sont les mots « culture », « civilisation » ou « sécurité nationale » qui l’emportent.
L’enjeu est de ne pas faire comme si ces représentations, ces valeurs pouvaient ne pas exister ou être tout autre. Nous ne les élisons pas. Elles existent et nous façonnent à notre insu. Elles sont le produit de l’histoire, de sédimentations profondes. Elles ne sont pas inertes, entreposées telles quelles ad vitam aeternam, mais leurs mutations sont plus lentes et plus sourdes que ne le pensent les idéologues, ces « théoriciens du futur », du tout construit, du tout volonté, du tout politique, dirait Gauchet.
L’enjeu est de le savoir, d’en tenir compte, d’objectiver ces représentations, ces valeurs, leurs ressorts cachés, afin de comprendre ce qu’elles nous font voir, dire et faire… et d’en tempérer les effets ! Car il est des valeurs qui préfacent des visions stratégiques fécondes, comme la valeur « indépendance » maniée dans les années 1960 pour redresser la France et favoriser une « politique de détente » et de puissance adaptée au temps de la guerre froide.
Il en est d’autres qui, comme les droits de l’homme universel, parasitent la réflexion stratégique, faute de se rattacher à une analyse empirique des faits, des représentations de l’autre – nécessairement différentes d’un pays à l’autre – et des rapports de puissance… o■o MAX-ERWAN GASTINEAU
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.











