
« On pense aux observations de Karl Marx sur l’idéologie de classe et la bonne conscience » M.V.
Par Jean Lamolie.

Cet article est paru le 17 juillet. Riposte Laïque a publié là un « portrait réussi » de cette nouvelle classe sans qualité qui domine aujourd’hui la société française sous les dehors d’une démocratie de plus en plus simulée. N’est-ce pas d’ailleurs son sort obligé ? Cette fatalité presque inhérente a toute démocratie est souvent illustrée par l’histoire.

Il fut un temps où les élites montraient leur supériorité avec des châteaux, des équipages et des bijoux. Aujourd’hui, la bourgeoisie de gauche et macronienne (les centristes de LR au PS) affiche son rang avec des opinions progressistes, mondialistes, inclusives et européennes. Ces idées, souvent déconnectées du réel, servent avant tout à se distinguer du peuple jugé arriéré. Le psychologue américain Rob Henderson a donné un nom à ce phénomène : les luxury beliefs, les croyances de luxe. Son analyse, implacable, éclaire comme jamais le cynisme des classes dirigeantes françaises.
Rob Henderson : un parcours qui donne du poids à la théorie
Né dans un milieu extrêmement précaire, Rob Henderson a connu la famille d’accueil, un père absent et une mère toxicomane. Cette expérience brutale lui a permis, une fois entré à Yale, d’observer avec un regard d’anthropologue le comportement des élites américaines – et, par extension, occidentales.

Dans son article fondateur Luxury Beliefs : How the Elite Signal Virtue Without Paying Any Cost, publié en août 2019 sur la revue en ligne Quillette, il pose les bases de sa démonstration. Il la développe ensuite dans de nombreuses interviews et surtout dans son livre autobiographique Troubled : A Memoir of Foster Care, Family, and Social Class (2024).
Les trois piliers des croyances de luxe selon Henderson :
1. Marqueur de distinction sociale.
À l’image de la consommation ostentatoire décrite par Thorstein Veblen dans La Théorie de la classe de loisir (1899), les croyances de luxe permettent aux élites de se différencier du vulgaire. Dire lors d’un dîner dans le Marais ou à Brooklyn que « la monogamie est une construction patriarcale oppressive », que « les frontières nationales sont immorales » ou que « la police doit être désarmée» signale immédiatement son appartenance à l’avant-garde éclairée.
2. Immunité personnelle
Grâce à leur fortune, leur quartier sécurisé, leurs écoles privées et leurs réseaux, les promoteurs de ces idées n’en subissent jamais les conséquences directes. Henderson écrit explicitement : « Les élites peuvent se permettre d’avoir des idées radicales parce qu’elles sont protégées des conséquences négatives par leur statut socio-économique. »
3. Externalisation des coûts
Les dégâts réels – insécurité, effondrement scolaire, précarisation économique, perte d’identité culturelle – sont supportés exclusivement par les classes moyennes et populaires. Henderson résume avec force : « Une croyance de luxe, c’est une opinion qui donne bonne conscience à celui qui la porte… sans lui coûter le moindre sacrifice ».
Autre citation emblématique : « Avant, les riches montraient leur Rolex. Maintenant, ils montrent leur engagement pour le désarmement policier ou l’abolition des frontières. »
Henderson insiste aussi sur le fait que ces croyances prospèrent particulièrement dans les sociétés très inégalitaires où les élites sont géographiquement, culturellement et scolairement séparées du reste de la population. La France, avec son centralisme parisien exacerbé, remplit toutes les conditions.
Cette analyse se rapproche du concept d’ethnocentrisme de classe développé dans les années 1980 par le sociologue Claude Grignon pour analyser le regard que les classes dominantes portent sur les cultures populaires. Il désigne la tendance des groupes socialement dominants à juger les pratiques et les modes de vie des classes populaires à l’aune de leurs propres normes culturelles, qu’ils universalisent et considèrent comme supérieures. C’est un geste spontané d’auto-légitimation des privilégiés, qui, en observant les classes populaires, ne voient que des « manques », des « privations » ou une « inculture ». Il se manifeste par la certitude, pour une classe, de « monopoliser la définition culturelle de l’être humain » et de déterminer qui peut être pleinement reconnu comme tel. Il rapproche ces comportements d’« racisme de classe ».
La France, laboratoire caricatural des croyances de luxe
La gauche caviar traditionnelle a longtemps excellé dans cet exercice. Écologie punitive (« interdire les vols à bas-coût et les SUV… sauf ma Tesla et mes vacances à Bali »), immigrationnisme (tout en vivant dans les centres-villes bourgeois), et déconstruction de l’école (« plus de notes, plus de sélection… pour les autres »). Mais leurs enfants vont à l’école alsacienne, intègrent Henri-IV ou Louis-le-Grand pendant que les classes populaires subissent les collèges déclassés et la violence quotidienne.
Mais c’est la bourgeoisie gaucho-macronienne qui porte aujourd’hui ce phénomène à son paroxysme. Technocrates issus de Sciences Po, de l’ENA, des grands corps de l’État, de la banque ou des cabinets ministériels, journalistes des médias de propagande, universitaires et caste culturelle subventionnés, ils incarnent la version la plus sophistiquée, arrogante et déconnectée des croyances de luxe.
. L’européisme et la pseudo-souveraineté européenne (en fait soumission aux intérêts Anglo-Saxons) : Ils martèlent que « la France n’existe qu’à travers l’Europe » et qu’il faut toujours plus d’intégration et moins de démocratie. Eux-mêmes circulent avec des passeports dorés, grâce à des réseaux internationaux et possèdent parfois des comptes offshore. Ils sont protégés de la concurrence par leurs statuts, leurs réseaux, des quotas et des financements publics. Le petit Français, lui, subit la désindustrialisation, les normes bruxelloises et la perte de contrôle de ses frontières.
. La start-up nation et la flexibilité : Ils célèbrent l’ubérisation et la destruction des protections sociales au nom de la modernité. Ils en profitent pour utiliser de la main-d’œuvre bon marché. Leurs propres familles restent à l’abri dans les filières d’excellence et les quartiers préservés.
. Le progressisme sociétal : PMA sans père, GPA, discours sur la diversité et l’inclusion, écologie radicale, tolérance vis-à-vis de la délinquance sexuelle, tant qu’elle touche les milieux populaires (cf l’affaire Epstein et ses ramifications en France). Tout cela est défendu avec morgue, pendant que leurs enfants grandissent dans des environnements triés sur le volet.
. Le langage technocratique comme arme : « Transition écologique juste », « société inclusive », « en même temps », « générosité », « abolition des frontières », « Europe »… Ces formules creuses masquent un mépris de classe viscéral, déjà visible lors du mouvement des Gilets jaunes (« les Gaulois réfractaires »).
Plus on monte dans la hiérarchie macronienne plus les croyances de luxe sont radicales et déconnectées.
Le test Henderson : l’épreuve de vérité
Henderson propose un critère simple et dévastateur pour démasquer ces croyances : demandez à leurs porteurs s’ils sont prêts à en subir personnellement les conséquences. Appliqué à la France, le résultat est sans appel :
. Aux écologistes punitifs : vivez un an sans voiture, sans avion et sans chauffage au gaz dans une ZFE de banlieue ou en zone rurale.
. Aux immigrationnistes : accueillez durablement une famille issue de l’immigration chez vous, dans votre immeuble haussmannien.
. Aux réformateurs de l’Éducation et aux macroniens : inscrivez vos enfants dans un collège d’un quartier populaire de Seine-Saint-Denis, de Marseille ou de Roubaix.
. Aux européistes fervents : renoncez à vos réseaux internationaux, à vos capitaux à l’étranger et vivez pleinement les conséquences de la concurrence libre et non faussée.
Dans 90 % des cas, ces belles âmes fuiraient l’expérience. Parce que leurs idées ne sont pas des convictions profondes, mais des accessoires de distinction sociale.
Un système fondé sur l’hypocrisie
La bourgeoisie de gauche et macronienne ne souffre pas d’aveuglement idéologique. Elle pratique un cynisme de classe parfaitement assumé. Les croyances de luxe ne sont pas des erreurs de jugement : elles constituent le ciment idéologique d’une oligarchie qui dirige un pays qu’elle a cessé d’aimer, de comprendre et de protéger.
Comme le démontre Rob Henderson avec une clairvoyance rare, tant que ces élites ne paieront pas personnellement le prix de leurs idées, la France continuera son déclin accéléré, sa désindustrialisation, son insécurité galopante et sa dissolution culturelle. Et leur impunité depuis les 4 décennie qu‘elles sont au pouvoir renforce leur intolérance, leur autoritarisme et leur hostilité et mépris vis-à-vis du peuple français. o ■ o JEAN LAMOLIE
Retraité de la fonction publique, ancien cadre supérieur au ministère des finances
Merci à Marc Vergier pour sa transmission.












