
C’est une méditation de fond que Bérénice Levet nous donne, une fois de plus, à lire, parue dans Le Figaro du samedi 4 août. Nous n’y ajouterons pas de commentaire. Ce beau texte emporte une adhésion immédiate et profonde. Par-delà le film et son succès, par-delà De Gaulle et ses compagnons et, bien sûr, par-delà l’exemple d’Éric Ciotti, salué en la circonstance pour son patriotisme assumé, il y a là, surtout, le souci de l’héritage comme fondement, de sa transmission sous ses aspects les plus incarnés, et le souci de la France, de sa jeunesse en devenir, si malmenée, blessée même, par les errements de ses aînés. — Je suis Français.
Par Bérénice Levet.
TRIBUNE – Le succès du film d’Antonin Baudry auprès de la jeune génération montre que le patriotisme n’est pas mort et que les élèves d’aujourd’hui ont encore soif d’être appelés à servir des réalités plus vastes et plus hautes que la leur, estime la philosophe.
* Dernier livre paru : « Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt » (L’Observatoire, 2024). À paraître : « C’est chose fragile que l’humanité » (L’Observatoire).

Et si, plutôt que d’opposer une expéditive fin de non-recevoir à la décision du maire de Nice, Éric Ciotti, d’instituer, dans les écoles de sa ville, une cérémonie hebdomadaire de levée de drapeau, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, se laissait inquiéter par le succès rencontré dans les salles de cinéma par le diptyque d’Antonin Baudry La Bataille de Gaulle ? L’engouement qu’a suscité, et continue de susciter, ce film auprès de la génération Z notamment, n’inflige-t-il pas le plus cinglant, et heureux, démenti à l’idée dégradée et dégradante de l’être humain qui commande la pédagogie progressiste depuis les années 1970 ?
Voici un demi-siècle que nous ne faisons plus aucun pari sur l’homme en devenir qu’est l’élève. Un demi-siècle que, avec l’alibi de la liberté, de la créativité originelle de l’enfant, et sur fond de conscience coupable et repentante, les professeurs, comme les parents, ont renoncé à former des héritiers. Un demi-siècle que nous ne prêtons plus à nos jeunes gens aucune disposition à se quitter, à se libérer de soi afin d’être libre pour des réalités autres et plus grandes que la leur.
Elle ne demanderait qu’à « se » retrouver dans les programmes scolaires, à retrouver « son » monde, l’actualité brûlante. Or cette jeunesse s’enthousiasme pour des patriotes, des êtres qui aimaient leur pays et répondaient à l’appel de la patrie occupée par une puissance étrangère. Quelles leçons tirer de l’adhésion, puissante, qu’inspire l’exemple de ces jeunes gens emmenés par le général de Gaulle ?
La première est que nos jeunes gens, comme tout homme en réalité, ne répugneraient pas, et même ont soif d’être appelés à servir des réalités plus vastes et plus hautes que la leur. Ce sont les devoirs – devoirs envers la patrie, envers Dieu, envers les siens – qui soulèvent l’homme « au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés » (Hippolyte Taine). C’est d’être sans vocation et sans responsabilité, de n’être appelé à rien par personne et de n’avoir à répondre de rien devant personne, qui vide l’existence de sens – signification et direction – et de saveur. La santé mentale de nos enfants et adolescents est censée nous préoccuper, l’on invoque le Covid, les réseaux sociaux, la solitude, mais la cause est autrement profonde. Ils nous crient qu’ils n’ont pas de quoi vivre en eux-mêmes ni dans leur siècle et nous refermons sans levée d’écrou possible la porte de la prison que chacun est pour soi en les confiant à une nuée de « psy » et de thérapeutes, en leur donnant la parole et en se mettant à leur écoute. La bienveillance est mortifère. C’est de nourritures substantielles qu’ils ont besoin. La patrie est de celles-ci. Or, au travers de l’épopée de la Résistance, le film de Baudry rend au patriotisme sa légitimité et ses vertus.
Que l’héritage devienne fondement
C’est là l’autre leçon à tirer. Notre ministre, et avec lui l’ensemble des professeurs, doivent entendre, et répondre au « besoin fondamental de l’âme humaine » (Simone Weil) qu’est l’enracinement, c’est-à-dire l’inscription dans un lieu et une histoire, qui incontestablement se lève dans notre jeunesse. Il est grand temps de remettre l’église au centre du village, c’est-à-dire la France, son histoire, sa géographie et sa langue au centre de l’école (et non l’élève). La pédagogie qui sévit à l’Éducation nationale a fabriqué ce que Michel Houellebecq nomme, et peint admirablement, des « êtres historiquement faibles », privés de l’expérience séminale qui était encore celle d’un de Gaulle ou d’un Mauriac. Les moins de 50 ans ne savent rien du bonheur décrit avec gourmandise par le romancier, d’« habiter familièrement l’histoire de France », de s’y « promener comme dans un château de famille dont les moindres recoins nous étaient connus (…), des rois fainéants à Jeanne d’Arc, de Jeanne Hachette au Grand Ferré, des camisards aux chouans, tout a été buriné à jamais dans notre cœur ».
La patrie n’est pas la société ; elle ne se conjugue pas au seul présent : elle est une histoire dont la partition s’écrit depuis Clovis. Le général de Gaulle s’est assurément levé au nom d’une « certaine idée de la France » qu’il s’est toujours formée et qu’il servira jusqu’à son dernier souffle, mais sa France n’est en rien une abstraction, elle est une réalité historique et géographique – il faut lire l’ouverture de Vers l’armée de métier, l’homme du 18 Juin était nourri de Vidal de La Blache -, une réalité charnelle.
Les hommes de la France libre, et notamment le général de Gaulle, étaient taillés dans une autre étoffe que la nôtre. Et ce, parce qu’ils appartenaient à un monde qui savait encore l’art de former des hommes
Faux procès, m’objectera-t-on : le passé est enseigné. Assurément si l’on consulte les programmes : ils sont tous là, ou presque ! Ainsi, dans le cadre de la « séquence » consacrée à l’autobiographie, les élèves de 3e étudient un extrait des Confessions de saint Augustin coudoyant un autre des Mémoires d’une jeune fille rangée de Beauvoir, le tout couronné par une chanson de Grand Corps Malade. Mesure-t-on le désordre qui est ainsi semé dans les cervelles de nos enfants à l’âge où ils ont besoin de fondations ? Et l’on déplore qu’ils ne tiennent plus debout, qu’ils soient en miettes, comme leur pays ? Transmettre n’est pas communiquer mais enseigner de telle sorte que l’héritage devienne fondement et non simple ornement. Les trésors, dont le maître est l’intercesseur, doivent pouvoir devenir sa substance propre. Cette transmutation a été totalement hypothéquée par les principes qui gouvernent l’école depuis la décennie 1970. Le résultat est affolant : en lieu et place de l’homme, nos politiques à eux seuls en sont la triste illustration, nous avons des cartes à jouer, des « ombres sans substance », des « raisonneurs sans vocabulaire », des « apatrides spirituels » (Milan Kundera) ? Bref des intelligences artificielles. Mécaniques.
Et c’est là la troisième leçon à recevoir. Les hommes de la France libre, et notamment le général de Gaulle, étaient taillés dans une autre étoffe que la nôtre. Et ce, parce qu’ils appartenaient à un monde qui savait encore l’art de former des hommes. Nous devons impérativement renouer avec ce savoir. La notion de « caractère » (l’exact contraire du « en même temps ») est au cœur de l’anthropologie gaullienne, comme elle est au centre du Fil de l’épée, lumineuse lecture que parents et professeurs seraient bien avisés de lire avec leurs enfants et élèves plutôt que de s’en remettre au prêt-à-penser des « kits pédagogiques » conçus à l’occasion de la sortie du film. Or ce caractère, cette personnalité forte, cette souveraineté et autorité, c’est dans l’arsenal de la « culture générale » qu’ils se forgent : « Il n’est pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. » Immense lettré, de Gaulle sait de quoi il parle. La France a un besoin impérieux d’hommes (au sens générique, comprenant naturellement les femmes) de cette trempe. « Relever l’homme » (Bernanos) devrait être notre obsession, et d’abord celle de l’école.
Prérogative du ministre que de décider du contenu pédagogique des établissements scolaires, a fait valoir Geffray. Chiche ! Qu’il se saisisse alors de la volonté du maire de Nice d’instituer le lever des couleurs, qu’il en mesure les vertus et l’étende à l’échelon national. De toute évidence, Éric Ciotti a davantage foi dans nos jeunes gens que le gouvernement : d’où qu’ils viennent, il leur donne à connaître et à aimer la France afin que chacun aspire à en continuer la chronique.o ■o BÉRÉNICE LEVET
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