
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Ceux qui ont aimé autrefois ces chanteurs québécois dont Pierre Builly disait qu’ils avaient la poésie dans l’âme — Leclerc, Vigneault, Charlebois… — ne trouveront pas exagérés les lauriers élevés à l’échelle du monde que Bock-Côté tresse à Céline Dion. Une rumeur dit d’ailleurs qu’elle pourrait être présente, d’une manière ou d’une autre, à la veillée des jeunes autour du pape, au Stade de France, le 25 septembre. Cette chronique est certes un hommage au Québec. Nous ne critiquons pas le patriotisme, nous le revendiquons pour nous-mêmes, sans le vouloir étroit, voire étriqué. Non, cette chronique nous paraît surtout un éloge de la Tradition, de l’appartenance, de l’héritage différencié, de la langue maternelle, de la famille, par quoi seulement on peut s’approcher de l’universel, ou d’un certain universel. Par exemple à Paris, « capitale de civilisation ». Pour combien de temps encore, tant de choses la menacent ? Cette chronique du Figaro est parue le 4 septembre.— JSF
CHRONIQUE – Avant de devenir une diva adulée dans le monde entier, Céline Dion a grandi dans une famille québécoise traditionnelle. Pour un petit peuple oublié en Amérique, qui aurait bien pu se faire engloutir par l’histoire, son destin a quelque chose d’émouvant.

Il est toujours étrange pour un Québécois de parler de Céline Dion à l’étranger, surtout s’il commence à accumuler les années. Car d’une manière ou d’une autre, il a connu la chanteuse des premiers jours, avant sa conquête du monde, ou du moins, alors qu’elle la commençait. S’il fouille dans sa mémoire, lui viendront probablement les premières chansons connues. Par exemple, Une colombe chantée devant le pape, en 1984. Il se rappellera peut-être aussi son tournant américain, sous le signe d’une ambition affichée, avec Des mots qui sonnent, en 1991, où elle se souhaitait une carrière à la Sting ou à la Michael Jackson. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle y est parvenue. Les Québécois, autrement dit, ont connu Céline et la famille Dion avant qu’elle ne devienne Céline Dion, probablement la plus grande star de notre temps.
Toujours accompagnée de sa famille, une véritable tribu, la petite fille de Charlemagne, la ville dont elle provient, et soutenue par son agent, devenu l’homme de sa vie, René Angélil, Céline Dion a véritablement conquis le monde étape par étape, sans jamais renier sa langue maternelle, sans même jamais renier le Québec, qui demeure le pays de ses racines, de ses appartenances primordiales. Elle demeure même fidèle à l’accent québécois, qu’il est bien vu, chez ceux qui s’internationalisent, d’effacer. Céline Dion vient du Québec traditionnel – elle est la dernière de 14 enfants. Plusieurs considèrent qu’elle tire de cet univers mal connu sa force vitale. Ces souvenirs attendriront peut-être ceux qui sont sensibles au roman des origines de la diva de notre temps. Elle qui, bébé, dormait dans un tiroir, à tout le moins, c’est ce que raconte la légende, parce que sa famille manquait de moyens, est désormais reine du monde. Pour un petit peuple oublié en Amérique, qui aurait bien pu se faire engloutir par l’histoire, ce récit a quelque chose d’émouvant.
Mais ce récit se double d’un autre, plus récent. On le sait, elle a été ces dernières années très malade, et plusieurs ont craint que sa carrière ne soit pour de bon derrière elle. Le syndrome de la personne raide qui l’a frappé en 2022 pouvait le laisser croire. Nous l’avons tous vu souffrir, se tordre de douleur, maudire l’existence qui la brisait. Les esprits superstitieux y virent la marque du mauvais sort. L’homme qui s’approche trop des dieux finira par en payer le prix – les Grecs le disaient déjà à leur façon avec le mythe d’Icare. On ne peut pas avoir une telle vie sans finir par en payer le prix. Rien n’est plus contradictoire en ce monde que l’intensité et la durée. Et le triomphe appelle la chute. Mais la diva ne s’est pas résolue à cela. Elle n’a pas accepté sa déchéance. Elle voulait renaître, revenir sur le devant de la scène. Il fallait encore trouver l’occasion, certainement pas de manière confidentielle, mais à la vue du monde entier.
C’est à Paris que l’impératrice brisée renaîtra
On se souvient tous du controversé spectacle d’ouverture des JO de 2024, qui piétinait l’histoire de France tout en embrassant la Terreur, pour ensuite réécrire l’identité du pays à l’encre du wokisme. Combien furent-ils, ce soir-là, à exprimer vivement leur exaspération devant leur télévision. Jusqu’à l’arrivée, à la toute fin, de Céline Dion, interprétant magnifiquement L’Hymne à l’amour d’Édith Piaf. D’un coup, elle a su rallier tout le monde. Elle aurait pu en faire sa chanson d’adieu, quitter le monde public de splendide manière. Mais ceux qui ont vécu toute leur vie sur scène, qui n’ont jamais connu la douceur d’une journée sans se soumettre d’une manière ou d’une autre au regard public, peuvent-ils même envisager un jour de s’y dérober ? Incognito, pour Céline Dion, est un vieux succès de 1987, pas un programme d’avenir.
Elle devait revenir. Défier le mauvais sort, la mort sociale, la mort tout court, et par une démonstration de force sans précédent, retrouver sa place – l’essentiel, dans la vie publique, consiste, peut-être moins à naître qu’à renaître, à se lancer qu’à revenir, à sortir du ventre de sa mère qu’à surprendre ceux qui vous assignent à la sérénité morbide du tombeau. Et c’est à Paris qu’elle a décidé de mettre en scène sa résurrection. De Las Vegas, la capitale du divertissement, elle migre vers Paris, capitale de civilisation. On n’y verra pas un retour chez les siens. Ce serait trop simple, elle est québécoise, pas française. Mais c’est dans le monde francophone qu’elle opère son grand retour. C’est la langue française qui fut chez elle la première médiation vers l’universel. C’est à Paris que l’impératrice brisée renaîtra, dans une série de spectacles où se rueront ses fans. Ils y verront une diva québécoise, triomphant à Paris, après avoir conquis les États-Unis et le monde, faisant peut-être ses adieux, ou pas. Nous n’avons jamais vu un homme avec un trône consentir à le perdre. Toujours, il devra le reconquérir, le défendre. o ■o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











