
« Quand il s’agit de transmission, le mot « héritage » pourrait reprendre du service. En effet, un héritage doit être accepté, sans quoi il n’est rien. Ce qu’on a reçu de ses ancêtres, il faut se l’approprier si l’on veut le posséder, pour traduire tant bien que mal une formule célèbre de Goethe. Ledit héritage chrétien est un peu partout en France : dans l’architecture, dans les noms de nos villes (Saint-…), dans nos expressions familières, dans nos mœurs. Encore faut-il, d’abord, en reprendre conscience et ensuite, si on le veut bien, l’assumer – et même le faire fructifier. »
Entretien par Eugénie Boilait.

COMMENTAIRE – Le Figaro a publié ce 25 septembre cet entretien, évidemment important, avec Rémi Brague. L’énoncé que nous avons mis en exergue des propos de Rémi Brague en donne le ton. La vacuité de la religion civile – la démocratie, les droits de l’homme – dont les « laïcards » souhaitent l’avènement en remplacement de l’ancienne religion y est suggérée et, en réalité, dénoncée. De même que sont dénoncées les lois dites sociétales qui vont à l’encontre « d’un principe fondamental qui permet la survie des sociétés humaines ».oJSF
ENTRETIEN – Le pape vient en France pour une visite pastorale de trois jours, entre Paris, Lourdes et Metz. À cette occasion, le philosophe, membre de l’Institut de France, retrace l’histoire des liens entre la France et les souverains pontifes et s’interroge sur l’avenir du christianisme en France.
*Rémi Brague est membre de l’Institut de France, normalien, agrégé de philosophie et professeur émérite de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

LE FIGARO. – Le pape Léon XIV vient en France pour une visite pastorale, seulement un an après son élection. Près de 600 000 personnes sont inscrites pour la messe à la Concorde et la totalité des places pour la veillée au Stade de France a été réservée en quelques instants. Comment interpréter un tel engouement ?
Rémi BRAGUE. – Il y a sans doute de multiples explications, et il n’est pas commode de deviner ce qu’il y a dans la tête des gens. J’ai du mal à trier ce que j’y ai moi-même, alors, pour autrui, comment faire ? Essayons de deviner, avec les risques que cela comporte. D’abord, peut-être, une simple curiosité, celle que l’on éprouve aussi devant une célébrité, quelle qu’elle soit, sportif ou artiste. Ensuite, la satisfaction devant la fin de ce qui pouvait apparaître comme une bouderie du pape François : à nouveau, un pape qui ne nous tourne pas le dos. Enfin, peut-être, un signe parallèle à celui de la surprenante augmentation du nombre des baptêmes d’adultes à Pâques dernières.
Les études montrent que la France est un pays déchristianisé. Le succès d’une telle visite révèle-t-il, au contraire, que l’héritage chrétien reste encore vif dans l’esprit français ?
Le mot « héritage » m’ennuie un peu. Un héritage est ce que l’on touche après la mort d’un parent… Je préférerais « tradition », si le mot n’était trop souvent compris de travers et coloré d’une nuance péjorative : des vieux trucs… On voit dans la tradition ce que l’on reçoit du passé et qui, évidemment, n’est plus d’actualité (« c’était avant »), alors que j’y vois l’activité de transmettre aux générations futures. Un exemple : la « famille traditionnelle », sur laquelle on ne manque pas de cracher, a peut-être bien des défauts, il ne faut pas l’idéaliser. Reste que c’est elle qui transmet la vie bien plus que d’autres solutions au problème de la nature sexuée de notre espèce humaine.
Et là, quand il s’agit de transmission, le mot « héritage » pourrait reprendre du service. En effet, un héritage doit être accepté, sans quoi il n’est rien. Ce qu’on a reçu de ses ancêtres, il faut se l’approprier si l’on veut le posséder, pour traduire tant bien que mal une formule célèbre de Goethe. Ledit héritage chrétien est un peu partout en France : dans l’architecture, dans les noms de nos villes (Saint-…), dans nos expressions familières, dans nos mœurs. Encore faut-il, d’abord, en reprendre conscience et ensuite, si on le veut bien, l’assumer – et même le faire fructifier.
Il se peut que la France soit déchristianisée, que le projet des révolutionnaires, qui avaient lancé le mot en 1793, continue à se réaliser, peut-être à un rythme accéléré. L’essentiel est que la « proposition chrétienne », pour reprendre la formule de Pierre Manent à propos de Pascal, reste audible. Et, pour cela, il faut qu’il subsiste une masse critique de gens qui la présentent à leur prochain et qui la rendent crédible par leur comportement.
L’attitude du pape Léon représente simplement un retour à la normale. Il renoue avec les habitudes de ses prédécesseurs immédiats.
Le pape François a toujours refusé de venir en France et déclarait ne venir spécifiquement qu’à Marseille, Strasbourg ou Ajaccio. Pourquoi une position différente de la part du nouveau souverain pontife ?
Je n’ai jamais très bien compris ce qui faisait agir le pape François, d’une manière générale. Il y avait peu de matins où le catholique de base ne se demandait pas au réveil ce qui allait encore lui passer par la tête. M’échappe en particulier l’absence d’intérêt, voire l’animosité qu’il manifestait envers l’Europe occidentale : il n’a jamais mis les pieds au Royaume-Uni, en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, en Espagne. Il préférait, semble-t-il, les pays un peu périphériques comme la Grèce, l’Albanie, la Suède, les pays Baltes, l’Irlande, le Portugal, et les pays de l’ex-bloc de l’Est. Quant à la France, là aussi, il restait à la périphérie : Strasbourg, la Corse, Marseille. Et, comme vous l’avez rappelé, il tenait à préciser à chaque fois que ce n’était surtout pas en France qu’il venait, ce qui n’a pas été sans susciter quelque perplexité, et l’impression qu’il nous snobait…
En revanche, l’attitude du pape Léon représente simplement un retour à la normale. Il renoue avec les habitudes de ses prédécesseurs immédiats. Jean-Paul II est allé huit fois en France, Benoît XVI une seule fois comme pape, mais plusieurs fois comme cardinal. La France touche l’Italie, et il est poli d’aller dire bonjour à son voisin. Le pape Léon a, dans le civil, un patronyme bien français et des ancêtres normands et français de Louisiane. La France a, de par le passé, produit plusieurs théologiens de large savoir et de profonde intelligence : de Lubac, Congar, Bouyer, Daniélou, ainsi que des philosophes comme Blondel ou Gilson. Sans parler de grands saints. L’Histoire d’une âme, de la petite Thérèse de Lisieux, est un best-seller international. C’est à cette France-là que le pape rend visite.
Quelles relations la fille aînée de l’Église a-t-elle entretenues par le passé avec les papes ? Le vieux pays gallican ne l’est-il plus du tout ?
Cette formule rebattue applique au pays ce que l’on disait du roi depuis le baptême de Clovis, à la fin du Ve siècle. Ce transfert n’était pas trop légitime. Et la formule n’apparaît guère en toute netteté avant le XIXe siècle. Elle masque entre les souverains et le clergé des rapports sinueux et pas toujours très désintéressés. Charlemagne avait fait payer son soutien au pape Léon (déjà !) III en se faisant couronner par lui empereur d’Occident. Philippe le Bel a atteint un sommet en humiliant le pape Boniface VIII.
Le gallicanisme était la version française d’une tentation présente dans toute la chrétienté latine depuis la Réformation protestante, au XVIe siècle, et, surtout, depuis que le roi d’Angleterre avait décidé de prendre la tête de l’église de son pays. Garder les rites, la messe, les sacrements, etc., mais échapper à la souveraineté du pape, cela pouvait séduire. D’autant plus qu’Henri VIII avait fait main basse sur les biens des couvents, rêve des princes impécunieux. On sait que la Sérénissime République de Venise avait joué avec l’idée de larguer les amarres qui liaient son Église à celle de Rome. Cela permettait un chantage assez efficace. Les « rois très chrétiens » de France laissaient toujours discrètement entendre que, si le pape se montrait trop désireux d’intervenir dans leurs affaires, ils pourraient éventuellement emboîter le pas aux Anglais…
Le gallicanisme trouva une réalisation qui dépassait tout ce qu’il avait pu espérer sous l’Ancien Régime lorsque la jeune République promulgua la constitution civile du clergé le 12 juillet 1790. Elle soumettait le clergé au pouvoir de l’État en faisant des clercs des fonctionnaires de celui-ci. Les prêtres qui s’y refusaient furent massacrés et les révolutionnaires tentèrent d’éradiquer le christianisme, soit au profit d’un franc athéisme soit, pour Robespierre, à celui d’un culte de l’Être suprême. Napoléon, lui-même plutôt voltairien, a été suffisamment malin pour comprendre qu’il lui fallait s’assurer le soutien des catholiques, qui professaient « la religion de la grande majorité du peuple français ». Le Concordat de 1801, et surtout les articles organiques, restés cachés, renonçaient à la persécution, mais plaçaient l’organisation ecclésiastique sous la coupe de l’État. On comprend que l’Église de France, échaudée par la Révolution, ait fait de la monarchie, qui jusqu’alors était une évidence qui allait de soi, un principe à défendre. Pour la même raison, elle se retrouva vaccinée contre le gallicanisme et chercha à s’appuyer sur Rome – ce qu’on a appelé l’esprit « ultramontain ».
Si les lois auxquelles vous faites allusion allaient uniquement à l’encontre du message chrétien, ce ne serait pas trop grave. L’ennui est qu’elles mènent logiquement, tôt ou tard, et qu’on le veuille ou non, à la transgression de l’interdiction de tuer son prochain.
Le pape a notamment refusé les invitations du président de la République, pour un dîner d’État ou une visite de Notre-Dame. Comment l’analysez-vous ?
Là, franchement, je n’en sais trop rien. On peut penser que, du point de vue diplomatique, c’est une maladresse. Mais, maladresse ou non, quelles en sont les raisons ? Est-ce un désir de court-circuiter les instances de l’État pour entrer directement en contact avec la nation ? Veut-il éviter d’avoir l’air de monter, rat en marche arrière, dans un bateau qui coule ? Veut-il ne pas avoir l’air de cautionner quelqu’un qui se vante d’avoir fait voter des lois qu’il désapprouve ?
La France a récemment voté des lois, comme le droit à mourir, allant à l’encontre du message chrétien et papal. Léon XIV, par sa visite, espère-t-il envoyer un autre message et renouveler « les merveilles accomplies » par le passé sur cette terre ou simplement rendre hommage aux « longs siècles d’évangélisation et de vie chrétienne » ?
J’espère bien que le massage papal ne se distingue en rien du message chrétien quant au fond, même si la forme peut changer pour s’adapter à ce que chaque époque peut le mieux comprendre. Un pape n’a pas à donner ses opinions personnelles. Ou s’il le fait, il est tenu en conscience de tracer une limite nette entre ce qu’il dit en tant que M. Ratzinger, M. Bergoglio ou M. Prevost, et ce que dit l’Église. Le pape est le gardien et le garant d’un dépôt qui ne vient pas de lui – les chrétiens disent : qui ne vient d’aucun homme, mais de Dieu – et qu’il doit conserver intact pour le diffuser sans y ajouter ou en retrancher quoi que ce soit.
Si les lois auxquelles vous faites allusion allaient uniquement à l’encontre du message chrétien, ce ne serait pas trop grave. L’ennui est qu’elles mènent logiquement, tôt ou tard, et qu’on le veuille ou non, à la transgression de l’interdiction de tuer son prochain. « Tu ne tueras point » n’a rien de spécifiquement chrétien. Il s’agit d’un principe fondamental qui permet la survie des sociétés humaines. Rien d’étonnant à ce qu’il se rencontre partout, et pas seulement dans les deux religions bibliques. Il est dans le Décalogue (Exode 20) ; il est le premier des sept commandements donnés à Noé au sortir de l’arche (Talmud de Babylone, Sanhédrin, 56a) ; il est en Égypte ancienne dans le Livre des morts ; il est en Chine. Bien entendu, on nous dit que ce « droit à mourir » sera « strictement encadré ». On nous a fait le coup pour l’avortement, puis pour le « mariage » homosexuel…
Je serais vraiment surpris si le pape se contentait de donner une leçon d’histoire et de rappeler ce que les « longs siècles d’évangélisation et de vie chrétienne » ont apporté à la France, et au-delà de celle-ci, à toutes les terres de chrétienté. Un tel rappel historique serait certes salutaire, tout simplement parce qu’il nous rappellerait des vérités. Ce qui serait tout à fait opportun, face à toutes les tentatives pour diffuser un récit fantasmagorique dans lequel les influences réelles sont mises sous le boisseau au profit d’influences soit outrageusement exagérées soit carrément imaginaires. Cela dit, il faut aller plus loin que ces rectifications indispensables, mais seulement préparatoires. Il faut se demander si la terre qui a fait pousser des « merveilles » a perdu sa fécondité ou si elle continue à en produire, sans qu’on en parle. o ■












Le pape vient nous conforter dans la foi comme Jean Paul II et Benoît XVI avant lui, c’est cela que nous attendons, pas la curiosité. C’est à nous qu’il s’adressera pas à Macron, dont la présence n’aurait pu que parasiter le message.
Cher JSF, je soumets à vos lecteurs la proposition suivante, un peu provocante : la « gauche », la vraie, dans ses fondements sinon dans toute ses nuances et expressions diverses, c’est le christianisme et même, plutôt le catholicisme. Relèveront-ils le gant ?