
1er juin 1907
LETTRES D’UN VIEUX JEUNE HOMME
À PROPOS D’UN LIVRE
II/II
Venise. Après déjà bien des difficultés, Musset et George, dans un but commun de diversion, y sont venus abriter leur instable amour. Il tombe malade ; elle le soigne. Pietro Pagello, le médecin à qui la vie de Musset est confiée, la conquiert par ce qu’il représente de neuf, d’inconnu, d’inéprouvé. Elle se donne à lui devant ce mourant. Celui-ci a vu. Qu’importe ! — Tu es fou, lui dira-t-elle. N’est-il pas à la fois aisé et habile d’agiter devant ce céleste naïf, abattu par la fièvre, le spectre de la folie ?… Insiste-t-il ? — Tu ne m’aimes donc pas, tu ne m’as donc pas aimée, puisque tu m’accuses…
Argument dont je ne vous montrerai ni la valeur, ni la fréquence. Il est vieux comme la femme — et comme la simplicité de l’homme. Et là, il ne pouvait pas ne pas réussir. Ne l’avaient-ils pas soigné et sauvé, cet amoureux qui accusait sans droits, puisqu’une rupture avait précédé de peu sa longue maladie ? Pagello et George redevinrent à ses yeux de purs modèles de dévouement et d’affection.
Mais le souvenir de ce qu’il croit avoir vu de ses yeux renaît. — D’où vient-il, insinue l’infidèle, sinon des secrètes profondeurs de ton être, perverties, impures, mauvaises ?…
Et Musset accepte si bien cette idée, ingénieuse pour le moins, que la Confession d’un Enfant du Siècle, ce récit où Octave, Brigitte et Smith représentent Musset, George et Pagello, la développe avec une belle conviction. Le poète y appelait sa maladie le mal du siècle. Il devait plus tard comprendre qu’il avait été le mal d’une femme, et d’une seule. Mais là, encore envoûté, il voulut goûter le sacrifice jusqu’à la lie : il unit lui-même les deux amants et revint seul à Paris. L’évidence avait dessillé ses yeux. Il s’était écrié un jour : — Ils sont malheureux, ils s’aiment !…
… Ce que fit, plus tard, à Paris, George pour reconquérir Musset, et comment celui-ci céda à sa suggestion, comment ils rompirent définitivement et de quel fiel leurs cœurs furent noyés avant que le pardon vint mettre un peu de paix dans leurs âmes, je ne vous le dirai point. Aussi bien, l’important est surtout de préciser les causes du drame. Ils souffrirent tous deux ; elle, d’avoir dû sacrifier ses principes aux dures nécessités que ses actes avaient engendrées ; lui, d’avoir été la dupe d’une comédie infâme plus encore que d’avoir été trompé dans son amour.
Ils étaient les auteurs de leurs souffrances. Musset avait fait un dieu de la passion, avec tout ce qu’elle comporte de douleurs. Il obéissait à l’amour de l’amour. George avait fait un dieu de son instinct d’être raisonnable. En tant que créature pensante, elle se tenait pour sacrée. Et alors même qu’il s’agissait d’expliquer sa chute de Venise, elle voulut que celle-ci apparût comme raisonnée et mûrie. Elle s’était donné des principes qui étaient beaux : Charité envers les autres, dignité envers soi-même, sincérité envers Dieu. Mais c’était là sa seule morale et il se trouva qu’elle ne sut pas accorder sa vie avec ses principes. Pour conserver sa dignité devant le monde et surtout devant Musset, pour qu’il ne la crût point coupable contre la bonté, elle dut mentir, et mentir toute une vie. Et quelle dignité conserva-t-elle envers sa propre conscience, une fois entrée dans la voie des irréparables hypocrisies ? Tout cela pourtant ne servit de rien, puisque non seulement elle pécha contre l’amour, mais qu’elle le parodia, et que, l’ayant parodié par bonté d’âme, elle ne fit qu’aggraver les choses. Étrange conséquence de cette vague « religion humaine » dont se réclamait George Sand, et qui, méprisant les conditions de l’existence, voulait lui imposer sa règle.
Musset mourut de la mort qu’il avait cherchée, épuisé des battements de son cœur. L’Amour n’est pas un dieu, répète M. Maurras, après la sagesse antique. L’erreur du poète fut d’avoir cru le contraire. Quelles que soient les séductions de la passion, il ne faut pas qu’elle oublie la vie. Sinon, celle-ci se venge, et chèrement. L’homme est, d’abord, suivant le vieux principe d’Aristote, qui est pour M. Maurras l’alpha de sa doctrine, un animal politique. L’amour, à sa place, et jouant son rôle, c’est un des facteurs les plus heureux de l’activité humaine. Déréglé, il ne fait que détruire. Le sentiment qui fait chercher la douleur et que l’on jouit d’elle est une méprise, contraire à toutes nos aspirations. Elle relève de la pathologie. Elle conduit à des aventures sans honneur, qui tuent la foi et la fécondité idéale. Et l’on se retrouve, un jour, déchu à jamais.
Vouloir comme George Sand ériger en règle ses propres instincts, et eux seuls, sans leur imposer le cadre d’une morale éprouvée; vouloir comme Musset faire l’objet de la vie d’un sentiment qui a sa place dans la hiérarchie des sentiments, ce sont deux erreurs. Le romantisme fut leur âge d’or, qui proclama et glorifia, en même temps que le libre arbitre, l’excellence de la passion. La première, issue de Rousseau, a fait son temps. A l’usage, elle s’est prouvée dangereuse. Mais il y a toujours des gens intéressés à ce qu’elle regagne son ancienne vigueur. La seconde, plus vieille et aussi néfaste, séduit les jeunes sensibilités. L’expérience peut les en corriger. Elle est douloureuse souvent; elle vient parfois trop tard.
Les inductions de M. Charles Maurras auront eu pour heureux effet de les proposer aux réflexions d’une jeunesse qui a besoin plus que jamais de conseils et de vérités. Et la lucide analyse dont je viens de vous esquisser les lignes principales, montre que son raisonnement a su tirer vérités et conseils d’une histoire qui n’a pourtant, comme il le dit, « rien à voir avec la raison ».
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Nombre de pages : 232.
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