

Après avoir exposé les circonstances contemporaines qui ont produit l’émergence d’une distinction entre les termes « islam » et « islamisme », ce dernier mot étant désormais appliqué à la dimension idéologique de la religion musulmane (cf. PFV n° 112), il convient d’en examiner les étapes historiques, les fondements doctrinaux et leur mise en œuvre.
Notons d’abord que l’islamisme n’est pas uniforme. D’une part, il se développe au sein des deux principales branches de l’islam (sunnisme et chiisme) avec des particularités propres à chacune d’elles ; d’autre part, il se répartit en plusieurs écoles (avec des noms variés) qui rivalisent entre elles ou s’entraident pour atteindre l’objectif qui leur est commun : le triomphe universel de l’islam.
L‘Europe n’est donc pas exclue de ce programme qui s’y impose sous l’influence principale des Frères musulmans (FM), « la sève vitale de l’islamisme mondial » selon Zidane Meriboute, docteur en relations internationales, cité par Alexandre Del Valle et Emmanuel Razavi dans leur livre Le projet (éd. L’Artilleur, 2019, p. 21). Ces spécialistes sont rejoints dans leur recherche par l’anthropologue Florence Bergeaud-Blacker, également auteur d’un ouvrage de référence, Le frérisme et ses réseaux, l’enquête (éd. Odile Jacob, 2023), titre qui évoque l’universalisme des FM.
L’ORIGINE ET LE DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DES FRÈRES MUSULMANS

La confrérie des Frères musulmans (FM) a été fondée à Ismaïlia en 1928 par un instituteur égyptien, Hassan El-Banna (1906-1949), diplômé de l’Université islamique El-Azhar (Le Caire). Son projet consistait à organiser, au moyen d’une réislamisation intégrale, le rejet de l’influence de l’Occident (l’Égypte était alors sous protectorat britannique) qui, depuis le XVIIIème siècle, exerçait une réelle séduction sur une partie des intellectuels et des sociétés du Proche-Orient avides de modernité.
Cette attirance pour la civilisation et les progrès scientifiques européens, encouragée par Méhémet-Ali (1769-1849), sujet ottoman natif de la Macédoine (alors province de l’Empire turc), nommé vice-roi d’Égypte en 1805, avait entraîné au Levant un renouveau culturel, la Nahda (Renaissance). Au-delà de la rénovation de la langue arabe, marginalisée et appauvrie depuis le XIVème siècle sous l’Empire ottoman qui avait instauré le turc comme langue officielle, la Nahda avait pour objectif de promouvoir l’accueil des sciences et des arts ainsi que les principes de la philosophie des Lumières, notamment à travers le système scolaire et les traductions d’auteurs européens. Cette mobilisation, à laquelle furent associés des lettrés orientaux de toutes les religions, inspira aussi le concept de nationalisme arabe, censé transcender les appartenances confessionnelles.
C’est dans cette option que s’inscrivit le parcours de Moustafa Kemal (Atatürk, 1881-1938), lorsque, après avoir fait émerger la Turquie comme État indépendant reconnu internationalement par le traité de Lausanne (24 juillet 1923) et en avoir été élu président (29 octobre 1923), il fit voter par son Parlement la suppression du Califat (3 mars 1924), contraignant le titulaire de cette fonction, Abdulméjid II, à s’exiler en Europe. Atatürk remplaça alors la charia par un nouveau système législatif qui empruntait largement au droit européen (Cf. Annie Laurent, L’Europe malade de la Turquie, éd. F.-X. de Guibert, 2005).
Tel est le contexte qui poussa El-Banna à instituer sa Confrérie, conçue comme une sorte de « califat virtuel ». Par cette initiative, il entendait promouvoir le retour à l’islam des « pieux ancêtres » avec son système totalisant. Sa doctrine s’organise autour du dogme central du Tawhîd (Unicité de Dieu) qui implique la fusion absolue du religieux et du politique, excluant donc toute laïcité, comme l’indique son slogan, emprunté aux cinq piliers du culte : « Allah est notre but ; le Prophète notre modèle ; le Coran est notre Loi ; le djihad est notre vie ; le martyre est notre souhait ».
Les FM connurent un développement vertigineux en Égypte : en 1933, la Confrérie comprenait 40 000 militants ; en 1942, El-Banna y ajouta un « appareil secret », milice de 2 000 hommes formés aux techniques du combat ; en 1948, près d’un million d’adhérents étaient recensés dans le pays.
En 1949, la Confrérie fut dissoute par le colonel Abdel-Gamel Nasser et El-Banna assassiné par les services secrets égyptiens. Mais elle a survécu dans la clandestinité, notamment grâce à Sayyed Qotb, compatriote du fondateur qu’il avait rejoint dès 1951 (cf. infra). Emprisonné et condamné à mort par Nasser, devenu chef de l’État, Qotb a été pendu en 1966, événement qui n’a pas entraîné l’éradication des FM dont l’audience s’est propagée, sous des appellations diverses, dans de nombreux territoires, y compris hors d’Égypte.
En 1971, le président Anouar El-Sadate accorda aux FM une amnistie générale, leur permettant ainsi de sortir de la clandestinité et de réinvestir le champ sociopolitique. Entrés au Parlement, ils reprirent l’action militante, infiltrant aussi l’armée égyptienne. C’est ainsi qu’en 1981, ils ont assassiné Sadate à qui ils reprochaient d’avoir signé un traité de paix avec Israël (1977).
Le président égyptien Anouar el-Sadate en 1978 , assassiné par les Frères musulmans en 1981 (photo commons wikipedia) Le président égyptien Anouar el-Sadate en 1978 , assassiné par les Frères musulmans en 1981 (photo commons wikipedia)

En 1984, le président Hosni Moubarak a reconnu les FM en tant qu’organisation religieuse mais leur a refusé l’inscription comme parti politique.
Les FM surveillaient les intellectuels prônant des doctrines qu’ils désapprouvaient. L’écrivain Farag Foda a été l’une de leurs victimes. Dans un livre publié en 1986, La vérité absente, Foda démythifiait le romantisme de l’époque idéalisée des premiers califes et condamnait les injustices envers les coptes. Son essai, considéré comme inspiré par la pensée laïque, fut condamné par les oulémas d’El-Azhar. Durant le procès, l’un des dirigeants de cette institution, Mohamed El-Ghazali, déclara devant les juges : « L’exécution d’un apostat est un devoir pour les musulmans » (cité par Malik Bezouh, Le Spectacle du monde, 30 juillet 2020). Toutes les œuvres de Foda ont ensuite été interdites en Égypte. En 1992, cet écrivain a été assassiné par deux militants qui se réclamaient des FM.
Farag Foda, intellectuel égyptien réputé, ici en 1970 au centre de la photo, assassiné en 1992 (Photo Commons Wikipedia) Farag Foda, intellectuel égyptien réputé, ici en 1970 au centre de la photo, assassiné en 1992 (Photo Commons Wikipedia)
En 2011, les FM se sont engagés dans la Révolution (les « printemps arabes »). L’année suivante, pour la première fois, un de leurs dirigeants, Mohamed Morsi, a été élu à la tête de l’État égyptien. Son renversement par l’armée en 2013 a favorisé l’accession au pouvoir du maréchal Mohamed Sissi et a privé la Confrérie de reconnaissance légale au pays du Nil : sa branche politique, déclarée organisation terroriste, a été dissoute ; ses réseaux de financement ont été asphyxiés ; plusieurs milliers de ses membres ont été emprisonnés. Entre 10 000 et 20 000 militants ont choisi l’exil, notamment au Qatar et à Londres.
En dépit d’autres épreuves dans son pays d’origine, la Confrérie n’a, depuis lors, cessé de répandre son influence sur tous les continents. Son extension hors d’Égypte avait d’ailleurs commencé peu de temps après sa fondation. Des branches ont d’abord été instituées en Jordanie (1936) ; en Syrie (1938) ; puis au Liban (1982) sous le nom Mouvement de l’Unification islamique (Tawhid) et à Gaza (1987) par le mouvement palestinien Hamas (Enthousiasme). Dans la péninsule Arabe, la Confrérie est présente au Koweït, au Yémen et au Qatar. Ce dernier État est son plus important soutien dans le monde. Les FM se sont aussi implantés au Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc). ■ (À suivre)











