
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

Donc George Sand et Alfred de Musset partent pour l’Italie en novembre 1833. Le voyage est égayé un instant par la rencontre de Stendhal, qui se rend lui-même en Italie et qui fait mille folies divertissantes. De décembre, janvier, février, point de lettres ni de Musset ni de George Sand, ce qui se comprend. Ici il n’y a pas suppression. Ils vivaient tout à fait ensemble ; ils ne s’écrivaient pas. Paul de Musset, dans sa biographie d’Alfred, parle de quelques lettres, très rares, écrites par Musset à sa famille, de Gênes, de Florence, de Bologne, de Ferrare et de Venise, et dont il semble indiquer qu’elles ne contenaient pas un mot relatif à George Sand. La correspondance de Musset avec sa famille cessa, dit Paul de Musset, au milieu de février. Cette interruption dura jusqu’au commencement d’avril ou jusqu’à la fin de mars (« six semaines », dit Paul de Musset). C’est précisément à cette fin de mars que recommence ce que nous avons de la Correspondance de Musset et de George Sand.
Donc, sur la vie des deux amants en décembre 1833, janvier, février, mars 1834, aucun document écrit. Rien, si ce n’est Elle et Lui et Lui et Elle, c’est-à-dire des souvenirs écrits trente ans plus tard et de part et d’autre si intéressés qu’ils n’ont pas une réelle valeur historique.
Que se passa-t-il ? D’après les allusions contenues dans les lettres postérieures, voici ce qu’on peut conjecturer.
Musset était absolument insupportable. Il était névropathe, capricieux, désordonné, débraillé, toujours sorti, bohème incorrigible. Il faisait des infidélités à sa maîtresse, dont l’amour calme et peut-être un peu réservé n’était pas de son goût. Un homme enfin tout enivré de son voyage en Italie ; mais désespéré de ne pas le faire seul.
Les relations entre eux cessèrent. George Sand cessa d’être la maîtresse de Musset. Cela est certain. Dix passages des lettres de George Sand, non contredits par Musset, le prouvent absolument.
Mais quand les relations cessèrent-elles ? Il est important, si l’on veut, de le savoir, parce qu’il paraît que l’infidélité après rupture, si l’on peut s’exprimer ainsi, est plus ou moins grave, selon que les amants ont rompu depuis un temps plus ou moins long. On voudrait donc que la rupture entre George Sand et Musset ait eu lieu dès Gênes, ou à Bologne, ou à Ferrare. Il est certain, d’après la Correspondance, qu’elle eut lieu à Venise, c’est-à-dire très peu avant l’intervention du docteur Pagello dans le dialogue.
Voici le rapport de George Sand elle-même sur les faits. Lettre de 1834, sans date : «… Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer ; mais il faut bien que tu t’en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits, je ne veux pas dire tes torts. Jamais je ne t’ai dit seulement ce mot-là ; jamais je ne me suis plaint (sic, à moins qu’il n’y ait une faute typographique) d’avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon travail, à mes affections, et à mes devoirs, pour être conduite à trois cents lieues et abandonnée avec des paroles offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu’une fièvre tierce, des yeux abattus (sic) et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte [cette fois plainte, correctement], je t’ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé certain soir que je n’oublierai jamais, au Palais Danieli : « George, je m’étais trompé ; je t’en demande pardon ; mais je ne t’aime pas. » Si je n’eusse été malade, si on n’eût dû me saigner le lendemain, je serais partie. Mais tu n’avais pas d’argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue, et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là [à Venise, au palais Danieli] de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici. Mais cela n’était plus possible. Tu t’ennuyais. Je n’étais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais… [quatre mots sur lesquels on a tiré un trait de plume. N’importe qui les rétablira le plus facilement du monde.] Nous étions tristes. Je te disais : partons, je te reconduirai jusqu’à Marseille, et tu répondais : « ou oui, c’est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici, puisque nous y sommes ». Pierre venait me voir et me soignait ; tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l’aimer. Mais quand je l’aurais aimé dès ce moment-là, quand j’aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j’avais à te rendre, à toi qui m’appelais l’ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je ? Tu m’avais blessée et offensée, et je te l’avais dit aussi : Nous ne nous aimons plus ; nous ne nous sommes pas aimés… »
Voilà le document le plus précis sur les amours d’Italie. Il est résumé par un mot qui précède les lignes que je viens de citer : « De quel droit m’interroges-tu sur Venise ? Est-ce que j’étais à toi, à Venise ? »
Ce document donne une suffisante clarté sur toute la période italienne des amours de George Sand et de Musset. Musset était tout ce que j’ai dit ; il était insupportable ; il était énervant ; il empêchait George Sand de travailler, ce que George Sand ne dit pas, mais ce que l’on peut assurer, pour peu qu’on la connaisse, et tout homme qui ne laissait pas George Sand produire ses huit heures de travail par jour l’exaspérait ; et enfin il l’insultait.
On peut conjecturer qu’il lui faisait les scènes de jalousie qu’elle aurait pu lui faire ; car il y a dans Lui et Elle des histoires d’infidélités de George Sand, infidélités qui auraient eu lieu à Florence, et c’est là, très probablement, un écho des conversations entre Alfred de Musset et son frère.
Toujours est-il qu’il y avait eu beaucoup de scènes, qu’une dernière, décisive, eut lieu, dans laquelle les mots irréparables furent prononcés : « Je ne t’aime plus. — Et moi je ne t’ai jamais aimé. »
Mais surtout ce document est d’une importance considérable, relativement à la date. À quelle date eut lieu la rupture ? Au palais Danieli, c’est-à-dire à Venise, vers le milieu de février 1834, George Sand connaissant déjà le Dr Pagello. Et il ne s’agit pas ici de lointains souvenirs, de souvenirs de trente ans. La lettre de George Sand contenant ces renseignements est de la même année, 1834.
Voilà donc Alfred de Musset et George Sand sur le pied de simples amis. George Sand est malade, Musset se promène et boude, le Dr Pagello soigne George Sand.
Là-dessus, c’est Alfred de Musset qui tombe malade d’une fièvre cérébrale, et George Sand et Pagello le soignent, et George Sand et Pagello deviennent amants.
Quand ? Ici George Sand est moins nette. Elle tient à ce qu’il soit bien entendu qu’elle n’a pas été la maîtresse de Pagello aussitôt qu’elle l’a connu, parce qu’elle l’a connu dès le début de sa malad’e à elle, et qu’à ce moment elle n’avait pas rompu avec Alfred de Musset ; elle y tient, et nous avons toutes les raisons du monde de la croire : « Ce n’est pas du premier jour que j’ai aimé Pierre… » Mais elle reconnaît qu’elle a dit à Alfred de Musset, à Venise, « qu’elle l’aimait peut-être, que c’était son secret, et que n’étant plus à Alfred, elle pouvait être à Pagello sans rendre compte de rien à Alfred. » Elle ajoute : « Je ne t’ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous étions embrassés tel jour sur l’œil ou sur le front, et je te défends d’entrer dans une phase de ma vie où j’avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi… Tu ne dois pas m’arracher ces voiles dont j’ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. »
On peut conclure de ces lignes, sans les solliciter le moins du monde, que George Sand est devenue la maîtresse de Pagello pendant la maladie de Musset, soit vers la fin de février ; que Musset, aussitôt qu’il a été en convalescence, a interrogé George Sand là-dessus ; lui a fait des scènes, comme il était bien naturel ; en a reçu cette réponse : « Puisque nous ne sommes plus rien l’un à l’autre » et qu’il a dû s’en contenter, et qu’il n’a pas été content, et qu’il est devenu un embarras.
Arrêtons-nous un instant ici. Il n’y a pas en partage. George Sand n’a jamais été la maîtresse de Pagello tant qu’elle était celle de Musset, comme plus tard elle ne fut jamais la maîtresse de Musset tant qu’elle resta celle de Pagello. Elle tient à ce que cela soit constaté, et elle a certainement raison. Mais il faut qu’il soit entendu aussi qu’elle a donné Pagello pour successeur à Musset très promptement. Elle n’a pas donné peut-être une longueur suffisante, ou convenable, à l’interrègne. La majeure de son raisonnement est celle-ci : « Le devoir d’une femme est de n’avoir qu’un amant à la fois », et le raisonnement est celui-ci : « Je n’ai pas eu deux amants à la fois ; donc j’ai fait mon devoir. » — Oui, à peu près ; mais encore, un peu de temps accordé au veuvage eût été dans le bon air des choses.
De plus, George Sand oublie une règle assez importante du devoir en ces sortes d’affaires, si ces sortes d’affaires ont des devoirs. Quand on fait une sottise il faut en supporter les conséquences jusqu’aux limites naturelles et rationnelles de cette sottise. On emmène une femme en voyage. On n’est pas forcé pour cela de la garder toute sa vie ; mais il est comme entendu, de contrat tacite, qu’on ne l’abandonnera pas avant de l’avoir ramenée où on l’a prise et qu’on la protégera loyalement, fût elle intolérable, pendant tout ce temps-là. Il y avait contrat de fidélité et d’appui réciproque pour tout le voyage d’Italie entre George Sand et Musset. De ce que Musset l’avait certainement violé, ce n’était pas une raison pour que George Sand le déchirât. Il est certain que George Sand a manqué dans ces circonstances d’une certaine grandeur d’âme. Elle a bien soigné Musset, matériellement, sans doute ; mais il n’eût pas été de trop qu’elle le soignât un peu moralement. Ce n’est pas absolument ce qu’elle a fait. Il faut croire que ce Pagello était bien séduisant. ■ (À suivre)











