
25 novembre 1902.
Si cette histoire vous amuse… Eh bien, oui, on va nous la recommencer. C’est déjà fait. Un écrivain de grand talent, M. Charles Maurras, vient de publier les Amants de Venise. Vous les connaissez, les amants : c’est Elle et Lui, George Sand et Alfred de Musset. Et vous savez leur histoire : Alfred et Georges partis à Venise ; s’aimant comme on s’aime à vingt ans. Alfred tombant malade, Pagello appelé à son chevet pour le soigner et George Sand oubliant le poète pour le médecin. Puis tout le tralala des roueries féminines. Le Chantre des Nuits, bénévole et confiant, se laissant bercer par je ne sais quelle histoire de fantômes, jusqu’au jour où, enfin éclairé, il met la main de l’infidèle dans celle de Pagello et les quitte, en disant : « Soyez heureux » — avec, au fond du cœur, une inguérissable blessure.
Quicumque amat, famâ porte une cicatrice
Eh bien ! cette histoire, archi connue, voilà encore qu’on nous la redite. Ah ! ça, ne va-t-on pas bientôt laisser les Amants de Venise dormir paisiblement leur dernier sommeil ?
À cause des personnalités en jeu l’aventure de Musset et de Georges Sand pouvait avoir un intérêt historique. Mais pourquoi en parler sans cesse ? Elle est banale, en somme, et les joies de Musset nous les avons tous plus ou moins savourées ; ses souffrances nous les avons vécues. Le génie de l’homme ne compte pas, ici, et d’autres qui furent moins célèbres, ont pleuré, eux aussi, comme George Sand et Musset.
J’accorde volontiers, disait hier un confrère, que l’amour est la fleur de la vie et à peu près la seule chose qui vaille un soupir ou un regret ; mais à la condition qu’on ne s’hypnotise pas à perte de vue sur ce ciel toujours doublé d’un enfer.
M. Maurras, dans son beau livre, croit que la trahison de Venise fut néfaste à Musset, en tant qu’écrivain. Je ne partage point cet avis.
Le voyage à Venise est, je crois, de 1832. Eh bien, mais toutes les remarquables poésies de Musset sont postérieures. Lucie, la Nuit de mai, la Nuit de décembre sont de 1835 ; la Lettre à Lamartine, la Nuit d’août, les admirables Stances à la Malibran, de 1836 ; la Nuit d’octobre est de 1837 ; l’Espoir en Dieu, de 1838.
Ce sont là les années de belle production.
Faut-il croire alors, après avoir lu M. Maurras, que la trahison déforme le génie du poète, qu’elle laissa au cœur de celui-ci je ne sais quelle amertume dont l’œuvre s’est ressentie. Non. Il serait peut-être plus exact de dire que la douleur fut salutaire à Musset. Elle le grandit et c’est à elle qu’il doit ses plus beaux accents.
La souffrance morale peut abattre un esprit vulgaire ; elle ne saurait que tremper ceux qui sont vraiment bien nés. Elle a inspiré ses plus belles pages à celui qui demeure le poète préféré des jeunes gens et des femmes. Elle lui a, en tout cas, appris à se bien connaître.
L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,
Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
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Nombre de pages : 232.
Prix (frais de port inclus) : 26 €.
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