
Par Eric de Mascureau.

Cet article est paru le 30 octobre dans Boulevard Voltaire. Son auteur fait partie, nous semble-t-il, de ceux pour qui la société moderne sans qualités — au sens de Musil — finit par susciter le désenchantement, puis le mal-être, le nihilisme et, finalement, la violence et l’émeute. Que ces réactions en chaîne soient d’abord le fait des plus jeunes, pas encore gagnés par l’indifférence et le dégoût, est sans doute explicable et normal. Plus que leurs aînés, les jeunes sont spontanément en quête de sens, d’idéal et, donc, de transcendance, ce qui les ramène ainsi au besoin de transcendance et à Dieu. Le récent voyage en France de Léon XIV, dont le succès a été aussi retentissant qu’immense, a donné une illustration saisissante de la permanence de tels sentiments dans les parties les plus traditionnelles du peuple français. Selon le souhait apparent de cet article, ces couches catholiques de notre peuple feraient bien — c’est en tout cas notre avis — de s’abstenir de fêter Halloween, opération yankee plus mercantile encore que misérablement païenne, allogène, aux allures caricaturalement obscures et sataniques. Boycotter Halloween est, à tous égards, une bonne action. Française. — Je Suis Français
Certaines abbayes autrefois tournées vers Dieu et les saints préfèrent désormais l’horreur, les sorcières et la magie.

À l’approche d’Halloween, plusieurs anciennes abbayes françaises se préparent à accueillir du public autour de soirées consacrées à l’horreur, aux sorcières et aux créatures fantastiques. De Royaumont, dans le Val-d’Oise, à Saint-Riquier, dans la Somme, en passant par Fontdouce, en Charente-Maritime, ces monuments deviennent ainsi le théâtre d’animations qui détournent leur histoire au profit d’une fête importée de la culture anglo-américaine. Là où des générations de religieux ont prié et chanté les louanges de Dieu, on organise désormais des soirées horrifiques et des divertissements autour du surnaturel. Sous couvert de valorisation touristique, motivée par une forme de panurgisme saisonnier s’accordant sur la société de consommation, c’est la vocation sacrée même de ces lieux qui se trouve dénaturée.
Des pierres consacrées à Dieu
Rappelons qu’une abbaye n’est pas un monument comme un autre. Elle est, à l’origine, le centre d’une communauté d’hommes ou de femmes vivant selon une règle religieuse. La prière liturgique, la vie communautaire et la recherche de Dieu structurent cet univers. Les églises abbatiales, les cloîtres et les bâtiments conventuels témoignent matériellement de cette ambition spirituelle. Chaque espace répond aux exigences d’une vie consacrée à Dieu. Même le départ des communautés religieuses ne peut effacer cette vocation originelle. Devenues des centres culturels ou des sites touristiques, les abbayes conservent la marque d’une civilisation qui a consacré des siècles de travail, de savoir-faire et de foi à Dieu. Leur architecture n’est pas un simple décor disponible pour toutes les fantaisies. Elle porte la mémoire de ceux qui les ont bâties pour une finalité précise. En faire le cadre d’une célébration consacrée aux sorcières et aux peurs d’Halloween revient à oublier ce qui leur donne leur sens.
Malgré cet héritage, plusieurs anciennes abbayes françaises organisent ce type d’événements. À Royaumont, l’abbaye cistercienne fondée par Saint Louis propose des ateliers de sculpture de citrouilles, des histoires de sorcières, un parcours spécial Halloween et des animations autour du loup-garou. Une murder party, ainsi qu’un buffet aux créations inquiétantes, dont un « tiramisu sanguinolent », complètent le programme. Une visite nocturne théâtralisée fait également intervenir des fantômes. À l’abbaye Saint-Germain d’Auxerre, l’événement « Paranormale Abbaye » entraîne les visiteurs dans les « profondeurs de l’Inconnu », avec des créatures inquiétantes et la projection du film d’horreur Vendredi 13. À Fontdouce, des soirées immersives inspirées des films d’horreur promettent ombres et silhouettes inquiétantes dans les méandres de l’abbaye. Le programme met en garde les jeunes enfants et les personnes sensibles contre certaines de ces expériences. Enfin, à Saint-Riquier, le public peut assister à un spectacle de magie consacré aux créatures surnaturelles japonaises et découvrir un « bar à potions magiques » où les enfants fabriquent leurs mixtures avec « une pincée de sorcellerie ». Ces programmations manquent également de cohérence quant au public qu’elles prétendent toucher. Halloween veut être présenté comme une fête familiale et enfantine, mais certaines animations empruntent les codes du cinéma d’horreur et déconseillent leur accès aux plus jeunes. Le patrimoine monastique sert ainsi de support à un imaginaire étranger à la raison d’être initiale de ces établissements, voire antinomique avec elle.
La Toussaint, une autre voie
L’Église catholique ne considère pas la sorcellerie et la magie divinatoire comme de simples divertissements. Le Catéchisme de l’Église catholique, au paragraphe 2117, condamne les pratiques de magie, de spiritisme et de sorcellerie, ainsi que celles qui s’y apparentent. Transformer ces références en argument commercial dans des lieux façonnés par la foi chrétienne constitue donc un contresens historique et spirituel. Le propos n’est pas de devenir des boomers prosélytes et rabat-joie mais simplement de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Personne ne peut être contraint de croire, mais la liberté de programmation de ces sites ne dispense pas de respecter leur histoire ou d’organiser ces événements ailleurs. Préparer des festivités qui banalisent la sorcellerie et les monstres dans une ancienne abbaye témoigne d’un manque de considération envers les religieux qui ont consacré leur existence à ces lieux. Ce serait comme détourner une mairie de sa vocation républicaine pour y mettre en scène un rite religieux : le lieu porte toujours une histoire et une fonction qui ne peuvent être ignorées.
Que proposer, alors ? À l’approche du 1er novembre, ces abbayes pourraient alors choisir une voie plus fidèle à notre héritage culturel français : faire découvrir les saints et les saintes de France, raconter leurs vies, leurs œuvres et leur influence sur notre Histoire. Lors de la veillée des jeunes au Stade de France, le 25 septembre 2026, il a été rappelé que notre pays est le second au monde à avoir donné le plus de saints à l’Église. Ces hommes et ces femmes ont « changé le cours de l’Histoire, faisant passer beaucoup de personnes de la souffrance à l’espérance », a précisé Léon XIV. Voilà un héritage qui mériterait d’être davantage mis en valeur à l’approche de la Toussaint. Sans chercher à convertir qui que ce soit, présenter ces figures permettrait de mieux comprendre nos racines chrétiennes et de transmettre un patrimoine spirituel devenu patrimoine culturel. Plutôt que d’importer des recettes commerciales venues d’ailleurs et de miser sur la peur, les abbayes pourraient faire de la Toussaint un rendez-vous singulier, porteur d’espérance, à l’heure où la France est victime de la violence.o ■ o ÉRIC DE MASCUREAU












