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Paru hier au JDD, c’est un entretien de haute tenue, ce qui n’est pas étonnant venant de Robert Redeker, philosophe très proche des sources intellectuelles et des réflexions qui sont les nôtres, au sein de l’école maurrassienne. Ses réponses, dans les délires verbaux, les coups bas politiciens, les violences, et même le sordide, de l’actuelle période électorale, ont quelque chose de vrai, de vital, de naturel, qui nous ramène aux fondements revigorants, rafraichissants, de nos origines, et à ce qui, au fond, continue de nous constituer vraiment quand le reste nous « déconstruit ». Robert Redeker est un esprit ami. Il est bon, comme nous l’avons toujours fait ici, de les connaître, les reconnaître, leur faire écho, créer avec eux une dialogue utile à l’avenir français. ![]()
ENTRETIEN. Le mécontentement populaire actuel et le vote pour des partis antisystème expriment une demande de réaffirmation du contrat entre le peuple et les élites, en rappelant que les élites doivent incarner le projet national et la volonté populaire, et non la trahir, estime le philosophe Robert Redeker.
« Le peuple français n’est pas n’importe quel peuple : c’est un peuple historique. Chaque Français porte en lui toute l’histoire de France »
Le philosophe Robert Dedeker en 2007. AFP / © STF
Le JDD. « On ne refera pas la France par les élites, on la refera par la base », écrivait Bernanos en 1938 dans « Les Grands Cimetières sous la lune ». Faut-il voir dans le moment politique actuel une réalisation de cette prophétie ?
Robert Redeker. Que veut dire, dans ce propos de Bernanos, le mot « base » ? Ceci : le peuple, qui est le sol humain sur lequel la France s’édifie. Ce sol est l’âme de la nation. Le peuple alimente les institutions, comme il alimente les élites de la sève qu’il produit, la sève nationale. C’est de cette sève, et uniquement d’elle, que les institutions vivent, et c’est exclusivement quand elles travaillent, animées par cette sève, que les élites paraissent légitimes au peuple. La France est un projet historique dont le peuple est à la fois la source et le dépositaire. Le peuple français n’est pas n’importe quel peuple : c’est un peuple historique. Autrement dit : chaque Français porte en lui toute l’histoire de France, dont il est le dernier maillon apparu. Chaque Français est enchaîné à cette histoire comme un Tout vivant.
En chaque Français, Saint-Louis et Louis XIV, Godefroy de Bouillon et le maréchal Lannes continuent de vivre. Ces personnages historiques limités dans le temps expriment dans l’histoire le projet inhérent à notre nation, dont le peuple est le garant. Il ne faut pas oublier que pendant la presque totalité de son histoire, la France a été une monarchie de type mystique, soumettant le Roi à la légitimité divine tout en le contraignant à incarner la volonté profonde, inconsciente, du peuple : continuer l’œuvre de la France, et la France comme œuvre, dans le temps. De cette histoire monarchique, il reste un monument : la France et le peuple français sont une seule et même chose.
Le devoir des élites est de maintenir dans l’existence, malgré les vicissitudes de l’histoire, ce projet, cette unité fusionnelle entre la France comme entité politique et le peuple français. Cette unité a commencé à se rompre avec Mitterrand, qui a fabriqué et promu des élites culturelles hostiles à l’existence populaire, L’actuel moment politique, depuis le mouvement des Gilets jaunes, est un rappel à l’ordre dont le peuple est le locuteur. Le vote en faveur du RN – rappelons aux sots que ce vote n’a rien à voir avec le fascisme – accentue ce rappel à l’ordre.
Les résultats du premier tour des élections législatives confirment une domination des partis anti-élites. De quoi résulte ce rejet ? Est-ce parce qu’elles ne remplissent plus leurs devoirs ?
Chacun sait bien qu’aucun pays, aucune région, aucune ville, ne peut se passer d’élites. Personne n’est sincèrement, authentiquement, antiélitiste. D’ailleurs, la popularité du sport en témoigne ; mais les élites sportives sont légitimes, elles démontrent chaque jour leur légitimité. La demande que ces élections (et des mouvements comme les Gilets jaunes) traduisent n’est pas celle de l’abolition des élites, mais de réaffirmation du contrat implicite qui lie le peuple à ces élites. L’action des élites doit traduire en termes d’efficacité la volonté populaire.
Or, deux choses sont à signaler. D’une part, depuis trois décennies, ces élites s’appliquent avec constance à faire le contraire de ce que le peuple demande. D’autre part, ces élites ne semblent plus inspirées par le projet national transhistorique que le peuple, qui en est le dépositaire, lui demande implicitement de mettre en œuvre. Les élites sont là pour continuer François Ier et Richelieu, Colbert et de Gaulle ; dès qu’elles s’écartent de ce devoir, elles trahissent, elles perdent leur légitimité, et le peuple est alors fondé à fronder contre elles, vouloir les changer.
La demande que ces élections traduisent est une réaffirmation du contrat implicite qui lie le peuple à ces élites
Cela a souvent été interprété comme le résultat de manœuvres démagogiques exploitant les inquiétudes d’un électorat sensible aux passions tristes. Pourtant, le peuple semble avoir clairement affirmé sa volonté de changement par le bulletin de vote ?
Certes, la démagogie est une réalité. Mais ce propos est une explication rassurante de type paternaliste, qui semble presque regretter que le suffrage soit universel. L’inquiétude est partagée. Elle est aussi présente dans le vote populaire en faveur de partis antisystèmes, pour leur donner un nom approximatif, que chez ceux qui s’alarment de cette démagogie. Le vote est antisystème parce que le système a trahi, que ses barons et sous-officiers ont fait sécession. Le front républicain laisse voir que la peur a changé de camp : espoir du côté des catégories populaires, du peuple, et panique, affolement, du côté des élites et de leurs innombrables obligés.
Le « camp de la raison » qui s’indigne de cette situation ne gagnerait-il pas davantage à se poser la question de ce qui, dans sa manière d’exercer le pouvoir, a conduit les électeurs à se détourner de lui ?
Ayant toujours raison, le très irrationnel camp de la raison ne se remettra pas en cause. Pourtant, avez-vous déjà vu sous la Ve République un phénomène aussi irrationnel que l’improbable alliance baptisée « front républicain », à la manœuvre cette semaine ? Avez-vous déjà vu comédie aussi irrationnelle que le risible spectacle, virtuellement antidémocratique parce que prêt à refuser le résultat des élections, de l’union antifasciste du début d’été 2024 ? L’on a même vu des gens qui ne risquent de perdre ni leurs emplois (car fonctionnaires !) ni leur prestige ni bien sûr leur vie, annoncer qu’ils allaient entrer en résistance le jour de la victoire du RN. Ce courage de canapé, de résistants allongés sur leurs transats, montre a contrario que rien, surtout pas le fascisme, ne les menace !
Avez-vous déjà vu un phénomène aussi irrationnel que l’improbable alliance baptisée front républicain ?
Les élites ont-elles cessé de soutenir le peuple lorsque celui-ci a commencé à défendre ses territoires et son identité plutôt que l’universalisme ? De quoi est-ce révélateur ?
Les deux versants, universalisme et identité, ne sont pas contradictoires. Hugo, Jaurès, Blum, les conjuguaient. Les élites vivent du désir de remplacer le monde historique, composé de peuples, de nations, accouché dans le sang et les larmes, par un monde anhistorique, fluide, où les identités ne seraient que sexuelles (c’est-à-dire : ne faisant pas tradition, ne construisant pas une temporalité, réduites au présent), absolument pas nationales. Ce point est intéressant. Il ne peut pas exister d’humanité sans identité. La promotion de l’identité sexuelle est là pour remplir le vide laissé par l’abandon des autres types d’identité, enracinés dans la longue durée.
On peut aisément regretter leurs échecs, de là à les tenir responsables de l’entièreté du mal qui sévit dans notre pays… Les élites ne sont-elles pas victimes d’être trop souvent érigées en bouc émissaire idéal ?
La quinzaine qui vient de se terminer a montré autre chose. La France d’en haut – des sportifs aux chanteurs de variétés, des universitaires aux cultureux subventionnés, des intellectuels aux enseignants –, celle qui monopolise la parole en distribuant de méprisantes leçons de morale, a étalé contre les gens modestes toute sa haine de classe, laissant entendre que les classes populaires et moyennes, que les habitants de la France périphériques, étaient des ennemis.
Fabriquant – tout particulièrement en utilisant le service public de l’audiovisuel, réduit au statut de laquais par bonté – un ennemi intérieur, les électeurs du RN, la France d’en haut s’est mobilisée contre la France d’en bas. Telle fut sa réponse, manifestant « La Grande Peur des bien-pensants » (encore Bernanos) devant ce qu’elle prend pour une insurrection de la canaille, une jacquerie électorale. C’est la France d’en haut, les élites, grandes et petites, qui a érigé en bouc émissaire la France d’en bas. ■ ROBERT REDEKER












