
Par Schichan François joseph.
COMMENTAIRE : Cette tribune est parue dans Le Figaro du 31 janvier. Comme dans d’autres dossiers – certains encore plus brûlants –, les médias dominants et les politiques avaient annoncé à leur interlocuteur, en l’occurrence britannique, ainsi qu’au monde, les pires conséquences, tout en alimentant, à destination de l’opinion, les rumeurs de catastrophe qui convenaient. On a vu se mettre en place des dispositifs de vaste intoxication similaires lors des événements en Ukraine. Après le Brexit, la Grande-Bretagne devait s’effondrer sous les yeux d’un colosse européen plus uni et prospère que jamais. On voit aujourd’hui ce qu’il en est réellement de part et d’autre. Cet article a le mérite de remettre à l’heure des pendules que la propagande s’emploie sans relâche à dérégler. Il se trouve toujours assez de gens pour y croire, ce qui suffit à justifier les efforts verbaux et financiers que cette propagande ne manque pas d’exiger. C’est la loi des régimes d’opinion. ![]()
TRIBUNE – Le 31 janvier 2020, le Royaume-Uni quittait l’Union européenne. À rebours des prophéties apocalyptiques, la livre n’a pas chuté, le chômage n’a pas explosé et le Royaume-Uni n’a pas été relégué au rang de nation insignifiante sur le plan international, pointe l’ancien diplomate François-Joseph Schichan.
François-Joseph Schichan est ancien diplomate au Royaume-Uni, consultant en géopolitique et affaires européennes au cabinet de conseil Flint Global.
« L’Union européenne semble incapable de se remettre en cause, comme si, son ADN était de rejeter les « bas instincts » de la volonté populaire. »
Il y a cinq ans, le 31 janvier 2020, le Brexit devenait une réalité juridique et le Royaume-Uni sortait de l’Union européenne. Un premier bilan s’impose donc, pour le Royaume-Uni comme pour l’Union européenne. De l’autre côté de la Manche, force est de constater que le Brexit n’a pas été la catastrophe annoncée. La livre devait chuter, le chômage exploser et le Royaume-Uni devait être relégué au rang de nation insignifiante sur le plan international. Il n’en a rien été. Les prophéties apocalyptiques ne se sont pas réalisées. L’économie britannique n’est pas dans une situation reluisante, mais elle rencontre, au fond, les mêmes problèmes que les économies européennes frappées par un manque de compétitivité et d’innovation. Rien de tout cela n’a à voir avec le Brexit. Quant à la stature internationale du Royaume-Uni, il suffit de regarder son rôle dans la guerre en Ukraine, au sein du G7 ou de l’OTAN pour constater qu’il demeure une puissance certes moyenne, mais d’influence mondiale.
On a tout de même le sentiment, cinq ans après, d’un immense gâchis. Le Royaume-Uni ne s’est pas effondré mais il n’a rien fait du Brexit. C’est principalement dû aux divisions, atermoiements et turpitudes des dirigeants conservateurs successifs, de Theresa May à Rishi Sunak en passant par Boris Johnson et l’éphémère Liz Truss. Les promesses non tenues ont réduit à néant la formidable énergie démocratique qui s’était incarnée dans le vote du Brexit. La question migratoire – au cœur du vote du Brexit – en est l’exemple le plus éclatant : l’immigration au Royaume-Uni n’a jamais été aussi élevée, avec près d’un million d’entrées nettes légales en 2023. À rebours des promesses du Brexit, le Royaume-Uni a perdu le contrôle de sa politique migratoire.
Aucune question n’a été posée sur le fait que, peut-être, le fonctionnement de l’Union européenne avait contribué à cette décision extraordinaire et, du point de vue des fonctionnaires de Bruxelles, incompréhensible.
Le résultat politique, c’est une nouvelle révolte qui se prépare, incarnée par le parti de Nigel Farage, le Trump britannique qui ringardise le vieux parti conservateur, décrédibilisé. Les tories n’ont en effet pas été à la hauteur de cette révolution du Brexit et en paient aujourd’hui le prix électoral. C’est cette déception que traduisent aujourd’hui les sondages qui montrent qu’une courte majorité de Britanniques souhaiteraient revenir dans l’Union européenne. En définitive, le Brexit est surtout une opportunité manquée pour le Royaume-Uni.
Et l’Union européenne dans tout cela ? Les dirigeants européens et une grande partie du monde intellectuel et politique sur le continent ont relégué le Brexit au rang d’anecdote. Le Royaume-Uni, disaient-ils, avait toujours eu une place à part dans l’Union européenne et n’en était pas un membre vraiment sincère. Le vote des Britanniques était le résultat des «mensonges» de la campagne référendaire de 2016. Le processus laborieux de la sortie du Royaume-Uni devait définitivement convaincre les peuples européens qu’il n’y avait point de salut hors de l’Union européenne. Enfin, retournement ultime et salutaire, les Britanniques regretteraient aujourd’hui leur décision. Pour les dirigeants européens, la mission est donc remplie : il n’a pas été démontré qu’on s’en sortait mieux en dehors qu’à l’intérieur de l’Union et le Brexit n’a pas fait d’émules dans d’autres États membres.
L’Union européenne a donc des raisons de se réjouir. Mais il y a un fait qui reste têtu : le 23 juin 2016, une majorité de citoyens d’un grand État membre – des citoyens européens – ont voté contre le projet européen. Ce choix démocratique légitime – car quoi qu’on en pense, la décision britannique de quitter l’Union est légitime et respectable – aurait dû être une rupture majeure pour l’Union européenne. Sa signification est encore plus profonde que le rejet par les Français de la Constitution européenne en 2005 : les Britanniques ne se sont pas prononcés sur un projet futur – ils ont rejeté l’Union européenne telle qu’elle était. Mais aucune remise en cause ne s’est produite. Aucune question n’a été posée sur le fait que, peut-être, le fonctionnement de l’Union européenne avait contribué à cette décision extraordinaire et, du point de vue des fonctionnaires de Bruxelles, incompréhensible.
L’Union européenne a continué, comme si de rien n’était. Elle est même allée plus loin. La réponse de l’Union au Brexit, a été de faire plus d’Europe : l’emprunt commun pour financer la relance post-Covid – dont on ne sait toujours pas comment il sera remboursé – en est un exemple, qui ne se serait probablement jamais produit si le Royaume-Uni était resté dans l’Union européenne. Et avec les velléités de la toute-puissante présidente de la Commission de Bruxelles, Ursula von der Leyen, l’UE est allée plus loin dans sa volonté de ravir toujours plus de pouvoirs et de compétences aux États membres, dans la défense, le logement, la santé…
Mais cette approche se heurte à une réalité tenace : celle que les problèmes qui ont mené au vote des Britanniques sont toujours présents, et se sont même aggravés, au Royaume-Uni comme dans l’Union européenne. Qu’il s’agisse du sujet migratoire ou de la rupture entre les élites et les peuples européens, la montée des populismes en Europe démontre que le gouffre qui sépare les institutions européennes et les citoyens européens a continué de se creuser. La traduction politique de ce phénomène est différente de la réaction britannique, mais elle est bien présente. Le «Frexit» reste une position marginale dans l’électorat en France, en tout cas pour le moment. De fait, une majorité de Français, d’Allemands et même de Hongrois ou de Polonais continuent de soutenir le principe de l’Union européenne – mais pas celle que leur propose Ursula von der Leyen.
Les partis de la droite nationale à travers l’Europe sont en progrès presque partout, et déjà au gouvernement dans certains pays comme en Italie, aux Pays-Bas, en Hongrie et bientôt en Autriche. La révolte du peuple contre les élites, que le Brexit a incarnée dans sa plus pure expression démocratique au Royaume-Uni grâce à l’emploi du référendum – dont plus personne n’ose faire usage aujourd’hui – se poursuit. En réaction, l’Union européenne est paralysée. Il semble qu’elle soit incapable de se remettre en cause, comme si son ADN était de rejeter les «bas instincts» de la volonté populaire, dont le vote du Brexit a été un exemple.
Tant que les institutions européennes ne se confronteront pas au refoulé du Brexit et n’en tireront pas les leçons, la réforme nécessaire de leur fonctionnement et de leur rapport aux peuples européens sera hors de portée. Cinq ans après, le Brexit n’a donc pas fini de hanter l ■ SCHICHAN FRANÇOIS-JOSEPH












Comme le disait Charles Gave, il faut faire un Bruxit!!!!