
Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Goethe, des choses qu’on ne lit plus.
Par Vincent Trémolet de Villers.

Ce Grand Entretien est paru dans Le Figaro de ce jour. Le retour aux grands textes, aux beautés du fond des âges — comme, en politique, aux nations, aux identités, ou aussi au spirituel, au religieux, où un frémissement se fait sentir en France et en Europe — ces retours, donc, peuvent signifier un commencement de lassitude des peuples face aux vulgarités marchandes, au nivellement, à l’indifférenciation mondialiste. Nous ne faisons que suggérer cette perspective somme toute heureuse, malgré les conflits et les drames qu’elle aura à traverser et à vaincre, que l’on voit aussi se profiler. Les commentaires seront bienvenus. Bonne lecture d’avant-weekend. o ■ JE SUIS FRANÇAIS
GRAND ENTRETIEN – Le comédien triomphe depuis deux ans avec son spectacle sur Victor Hugo, qu’il alterne désormais avec une lecture autour d’Emil Cioran. Ce sont des instants de communion autour de chefs-d’œuvre de la langue française.
Pour les 200 ans du Figaro, l’écrivain consacrera, pour trois soirs exceptionnels, une lecture, de Baudelaire à Houellebecq, des plus beaux textes publiés dans le journal.

LE FIGARO. – Depuis deux ans, votre spectacle sur Victor Hugo connaît un succès de plus en plus impressionnant. Dans le même temps, vous jouez Cioran et des portraits de femmes du XVIIIe siècle. Comment expliquez-vous les salles toujours pleines et l’attraction qu’exercent ces deux auteurs ?
Fabrice LUCHINI. – C’est une expérience fascinante. Chaque soir, on sent le public saisi par la force de la langue d’Hugo. Saisi par un saisissement, dirait Péguy. Comment je vis cette affaire-là ? Je suis sidéré… Le mot « communion » est un peu usé mais, devant cette présence, je suis tenté d’employer des termes excessifs, presque d’aller au surnaturel. Des centaines de personnes viennent écouter Hugo et elles le font avec le plus grand naturel, comme s’il y avait peu d’effort. Il n’y a pas de représentation mais, avec la force de ce poète, ils sont saisis. Organiquement, archaïquement, d’abord, par l’universel de la tragédie qui tombe sur la vie de Victor Hugo. Le spectacle commence par le compte rendu de cette remontée des Pyrénées espagnoles où quatre, cinq jours après la noyade de Léopoldine, Hugo entre dans un café avec Juliette et il découvre dans le journal la mort de sa fille. Juliette Drouet nous révèle qu’il réagit en quatre mots : « Voilà qui est horrible. » Même un homme comme Hugo est sec devant ce drame. Que voulez-vous qu’il fasse ? Il ne va pas faire de la littérature. Elle est morte. Il se tait.
Cette dimension tragique touche tout le monde…
Quelles que soient les classes sociales, quelles que soient les classes intellectuelles, qu’on soit maçon, qu’on soit technocrate, qu’on soit agrégé et qu’on soit pâtissier, comment ne pas être bouleversé ? Écoutez ce qu’écrit Hugo plus de dix ans après la disparition de sa fille : « Tenez, voici le bruit de sa main sur la clé. Attendez, elle vient, laissez-moi que j’écoute. Car elle est quelque part dans la maison, sans doute. » C’est poignant.
Qu’a-t-il en commun avec Cioran ?
Leur immense culture et la langue française. Sinon, ces deux personnes n’ont rien à voir. Hugo est océanique, naïf, progressiste, positif, jusqu’à l’excès, avec même une espèce de positivité d’abondance. Cioran de son côté est définitivement négatif. Il passe son temps à épiloguer sur l’inconvénient d’être né. Lui ne travaille pas sur le génie épique de la France, non, il se passionne pour le concept du cafard chez les Français. Tout un peuple hanté par le cafard : ça le fascine. Le Français a le cafard, « l’ennui de la clarté, la fatigue des choses comprises » : ça, pour Cioran, c’est merveilleux. Et puis cette phrase incroyable : « En permettant l’homme, la nature a fait une erreur de calcul. » Mais les deux – Hugo et Cioran – ont lu, assimilé, digéré des bibliothèques entières. Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Goethe, des choses qu’on ne lit plus. Et quand ils nous parlent, peut-être qu’ils nous relient à tous ces génies, tous ces géants. C’est peut-être ça, le miracle de ces soirées, une forme de retrouvailles par-delà les siècles avec des esprits qui, même inconsciemment, nous façonnent.
Hugo, Cioran ce sont des prises multiples. On s’y branche comme on le ferait à une centrale puissante pour recevoir les beautés du fond des âges.
Hugo et Cioran sont-ils des passeurs ?
Des intermédiaires parce qu’on n’est pas capable de connaître l’œuvre de Shakespeare intégralement, on ne connaît pas la Bible comme Hugo a l’air de la connaître. Lui connaît l’Ancien Testament, le Nouveau Testament et il va même jusqu’à connaître le Coran. Je ne connais pas les antiques, on ne connaît plus les antiques. Je me souviens de mon premier psychanalyste, quand il me parlait, il m’impressionnait par son niveau de connaissance des anciens, des Grecs. En songeant à tout ça, je me suis dit qu’Hugo, Cioran, ce sont des prises multiples. On s’y branche comme on le ferait à une centrale puissante pour recevoir les beautés du fond des âges.
Le but du comédien est-il de s’oublier au profit d’œuvres qui le dépassent ?
Le moi du comédien est haïssable, mais comment faire quand on est comédien et que l’on a un moi hypertrophié pour qu’il devienne moins haïssable ? Il faut une discipline pour ne pas s’enivrer de soi-même. S’enivrer de soi-même, ce pourrait être la grande définition de la bêtise.
Cioran ne s’aimait pas ?
Ce qui est bouleversant, chez Cioran, c’est l’échec. Il connaît l’hindouisme quasiment par cœur, il connaît le bouddhisme zen, le bouddhisme « petit véhicule », « grand véhicule », il travaille, il mange macrobiotique, il se dit qu’il progresse et puis il rencontre son pote Beckett une nuit à Montparnasse. Ils rentrent dans un café, boivent un verre, parlent de leur famille respective.
Beckett écoute celui qui peut écrire : « J’en suis arrivé à me convaincre de mes thèses et je suis devenu mon propre disciple. » « Je devais avoir l’air pitoyable, conclut Cioran, parce que Beckett en sortant m’a tapoté deux fois l’épaule. » Victor Hugo ne peut pas être traversé par cet humour dépressif. D’ailleurs, à la différence de Cioran, Hugo n’est pas un homme d’humour. Un jour, un producteur m’a dit après le spectacle : « Cioran, il est fort en punchlines. » J’étais atterré, puis, en y réfléchissant, je me suis dit qu’il n’avait pas totalement tort.
Vous continuez, malgré le temps qui passe, à admirer ces auteurs ?
Pour aborder un être humain, le mieux est de photographier ses capacités d’admiration. Pourquoi Flaubert, dans sa correspondance, est-il bouleversant ? Pour des milliers de raisons, parce que Flaubert est très sympathique, il fait le clown, il fait l’ours, il se met tout nu mais surtout parce qu’il admire : « Si Goethe entrait dans ma maison, dit-il, mais je crois que je crèverais sur ma chaise. Goethe ! Il avait tout, cet homme-là. »
Cioran n’admirait pas Hugo ?
Expérience extraordinaire avec Jean-Christophe Buisson qui vient faire une interview pour Le Figaro Magazine. Je monte chercher un pull-over et lui dis : « En attendant, vous pouvez jeter un œil sur les cahiers de Cioran. » Il tombe sur cet extrait : « Je suis parti visiter la maison de Victor Hugo, place des Vosges. Je n’ai même pas envie de savoir pourquoi rien ne m’intéresse dans ce bonhomme, ni sa vie, ni son œuvre. »
Ces écrivains, à vous entendre, peuvent parler à tout le monde ?
Quand j’ai joué au Québec, un monsieur m’a dit une chose qui dépasse ma petite personne. Il m’a dit : « Si nous sommes avec vous ce soir autour de La Fontaine, c’est parce que pour vous entendre il a fallu deux siècles de lutte. » À cette seconde, on se dit : il y a manifestement un sentiment d’appartenance à la langue française.
Même si le succès est toujours au rendez-vous, êtes-vous parfois lassé de ces lectures, de ces auteurs ?
Un jour, une psychiatre très connue m’a demandé : « Mais vous ne vous ennuyez pas, à répéter tous les soirs la même chose ? » J’étais sidéré. Pourquoi la vertu du classicisme est merveilleuse ? Parce que c’est inatteignable. Tous les soirs, on progresse, et à chaque fois, on découvre d’autres choses. Connaître un spectacle, c’est avoir habité chaque millimètre, chaque recoin qui sera remis en question le lendemain, parce que le lendemain, ce ne sont pas les mêmes qui écoutent, ce n’est pas le même corps sur la scène, parce qu’il aura plus ou moins bien dormi. Mais ce qui est extraordinaire, dans le classicisme, dans l’œuvre classique française, c’est qu’en s’y frottant on peut progresser à l’infini. L’objectif inatteignable, c’est de disparaître de telle sorte que le spectateur puisse se dire : « Je ne suis pas au théâtre devant un comédien mais devant la poésie en train d’éclore. »
C’est ce qui me sauve : ne pas comprendre. Je comprends quand il y a des fulgurances, quand Céline fait une rupture, quand Hugo parle du « bruit sourd des ruisseaux sur la mousse ». Je ne comprends rien intellectuellement.
Donc, vous conservez le même enthousiasme ?
Un éblouissement, plutôt. Il faut conserver une aptitude enfantine à l’éblouissement. Parce que dans le quotidien, il y a un fond dépressif et il y a un mal-être. Un mal-être qui fait que ça ne dort pas bien, qu’il y a une petite difficulté existentielle. Un jour, j’étais avec Julia Kristeva à l’île de Ré, dans sa maison. On avait dîné avec Philippe Sollers. Elle m’avait demandé de venir faire un truc pour une œuvre caritative. En sortant, elle m’a dit : « Je ne veux pas jouer la psychanalyste, je ne vous connais pas, mais il y a chez vous une énorme volonté, une forte nécessité de sublimer. » Je n’ai pas absolument compris ce qu’elle voulait dire. C’est ce qui me sauve : ne pas comprendre. Je comprends quand il y a des fulgurances, quand Céline fait une rupture, quand Hugo parle du « bruit sourd des ruisseaux sur la mousse ». Je ne comprends rien intellectuellement. C’est pour ça que j’étais si mauvais à l’école. Je suis incapable de me concentrer.
Mais vous sentez très vite les situations et les gens ?
Par flashs, par instinct, par sensibilité. Mais je suis incapable de suivre un raisonnement. Quand on comprend tout, quand on est trop intelligent, on n’a plus de capacité d’admiration. À un moment, Rimbaud dit une phrase mystérieuse qui me poursuit : « Moi, je suis intact et ça m’est égal. » Ça me plaît beaucoup, cette phrase : « Moi, je suis intact. » Un jour, je l’ai dit à Johnny : « Tu es intact. » Johnny n’était pas détruit par l’image que la société lui renvoyait. Il était resté le petit mec du quartier de la Trinité. Il était intact.
On comprend qu’il y a aussi chez vous des obsessions…
Si tu n’es pas obsessionnel, il ne faut pas être comédien, parce que le métier consiste à répéter toujours les mêmes phrases. L’incapacité scolaire a des très gros défauts, je ne mythifie pas l’autodidacte, mais si l’autodidacte connaît peu, ce qu’il connaît, il le connaît mieux que celui qui sait tout. L’admiration et le perfectionnisme vont ensemble. La respiration, la voix, la diction, c’est un travail acharné. C’est pour cela que ce métier continue de me fasciner.
Il y a des saisons dans l’amitié et dans l’amour. Y a-t-il des saisons dans vos admirations ?
Non, la météo est constante. J’ai évidemment Pascal pour bien me déprimer, mais j’ai aussi Céline : « C’est l’âge aussi qui vient peut-être, le traître, et nous menace du pire », écrit-il en Amérique, il n’a même pas 35 ans. Il poursuit : « On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde. » J’ai des correspondances. Cioran dit : « Je suis un nihiliste à l’esprit religieux. » Ça mène directement à Flaubert : « Je suis un mystique au fond, mais je ne crois en rien. La débauche me plaît, je vis comme un moine. » Non, il n’y a pas de saisons, mais il m’arrive d’être cueilli. Avec Hugo, je suis cueilli. Jamais je n’aurais imaginé ce qui se passe depuis deux ans autour de ce spectacle. Est-ce cela, la poésie ? Personne ne parvient à la définir. Moi, je tenterai la phrase de Nietzsche : « Les grands esprits, philosophes ou artistes, sont avant tout des nommeurs. Nous l’avions senti, mais nous n’avions pas trouvé la structure du langage qui nomme ce que nous ressentions. Et cela, ça s’appelle les artistes. »
Les artistes, ce sont eux, les patrons. Moi, je suis leur obligé. Apparaître et disparaître à leur profit, c’est mon travail. C’est un rythme, une alternance, une oscillation pour atteindre l’instant miraculeux où se rejoignent le génie d’un auteur et, dans le public, la grâce d’un silence habité.o ■
« Fabrice Luchini lit Victor Hugo », au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à partir du 5 octobre 2026.

« L’Art du portrait selon Cioran », au Théâtre de l’Atelier, à partir du 15 avril 2026.












