
Par Eugénie Bastié.

Cette chronique, que nous reprenons sans commentaire – les lecteurs s’y emploieront, si besoin est –, est parue dans Le Figaro du 4 mars. Disons simplement qu’Eugénie Bastié s’y livre à une sorte d’auto-confession qui suscite l’empathie, mais ne fait qu’effleurer le vaste sujet du rôle dévastateur, destructeur, corrupteur et, effectivement, hypocrite de la presse française, écrite et audiovisuelle. À quelques exceptions près, toujours fort imparfaites. Sujet déjà évoqué par ailleurs, aujourd’hui dans les colonnes de JSF.

CHRONIQUE – Des restaurants aux articles de journaux, en passant par les querelles politiques, plus rien n’échappe au règne du commentaire. Dans un essai brillant et drôle, Mara Goyet explore cette étrange démocratie de l’avis permanent.
« Existe-t-il encore une chose sur terre qui n’ait été notée ni commentée ? » se demande Mara Goyet dans son excellent livre La Civilisation du commentaire (Gallimard). La Bible (« Magnifique je suis plus que satisfait – Livraison rapide »), l’immeuble abritant les locaux du Figaro (« Un site prestigieux… Personnel agréable »), la mairie du village de 400 habitants des Landes où l’auteur de ces lignes s’est mariée (« Bien serviable, à l’écoute ») et même cet article que vous lisez et qui ne tardera pas à susciter une flopée de commentaires enthousiastes ou énervés : il n’est pas un lieu, une personnalité, un objet, une expérience qui ne suscite désormais son flot de réactions en ligne.
Les blancs sur la carte, les « lieux à propos desquels nul ne formulait de commentaires hormis les spécialistes, les poètes et les sémiologues » n’existent presque plus. Bientôt peut-être on pourra mettre des étoiles sur Google Maps à propos de la planète Mars (« Déçu, un peu froid, ne correspond pas à mes attentes »). C’est ce commentariat mondialisé, démocratisé, généralisé que l’essayiste s’attache à analyser dans cet essai ciselé et brillant, plein d’humour et de profondeur.
L’ubérisation du monde avait déjà conduit à une évaluation systématique par la note de tous les aspects de nos existences. Mais à cette évaluation quantitative s’ajoute une évaluation qualitative autrement intéressante en ce qu’elle produit une littérature bizarre et hétéroclite à la fois inquiétante et amusante. Comment définir au juste le « commentaire » ? C’est une réaction (il arrive toujours en second), sur internet, de forme courte.
La grande qualité de Mara Goyet est de ne pas tomber dans le mépris facile qui est souvent un réflexe quand on aborde la question de la liberté d’expression sur le web ou les réseaux sociaux. Mépris synthétisé par Umberto Eco, romancier de génie, mais piètre analyste politique cumulant les lieux communs de l’extrême centre, qui écrivait : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un Prix Nobel. »
Infra-ordinaire et épiphénomène
De Jean Chrysostome dit « bouche d’or », qui commente les Actes des Apôtres, à JeanEudesdu78 qui commente l’achat d’un tire-bouchon électrique sur Amazon, y aurait-il une continuité, un trait intrinsèque de la condition humaine qui pousserait l’homme à juger, nuancer, évaluer tout ce qui l’entoure ? Mara Goyet explore avec finesse les raisons qui nous poussent à vouloir tout commenter : trouver une place parmi ses pairs, affronter un monde qui nous dépasse, se valoriser, dénigrer, ou au contraire créer du lien. Ou tout simplement parce qu’on a le droit.
Internet a permis cette extension 2.0 de la démocratie qui donne à quiconque la possibilité d’écrire et d’être lu. Cela n’est pas sans générer un profond ressentiment : on fait croire au « commentateur » qu’il a du pouvoir, que son avis compte et, en réalité, on l’ignore. Sans compter le pouvoir opaque et parfois arbitraire de la « modération » qui coupe, telle une Anastasie sans visage, les remarques trop incendiaires ou insultantes suscitant parfois la colère et l’incompréhension.
Le commentariat peut aussi permettre de recréer une forme de lien social, comme ces internautes qui s’entraident sous un tuto YouTube de réparation de machine à laver
La civilisation du commentaire se transforme parfois en barbarie. Lorsque le clavier est utilisé pour flinguer, assassiner, qu’une logorrhée d’insultes qualifie un dessert mal cuit ou une faute de français dans un article. Mais la libido commentandi ne se déverse pas que dans la polarisation politique, elle trouve aussi son terrain d’épanouissement dans l’infra-ordinaire et dans l’épiphénomène. Avec grand talent, Mara Goyet nous plonge dans cette littérature bizarre à cheval entre Les Choses de Perec, Le Parti pris des choses de Ponge, et la bathmologie de Roland Barthes, où l’écriture se fait en rhizome sans aucun respect des hiérarchies.
Qu’il s’agisse de commenter les vertus d’une fourchette (« Ne pique pas suffisamment, mais par rapport au prix, il ne faut pas être trop exigeant ») , d’une éponge lavable ou du péage de Saint-Arnoult, les commentateurs rivalisent d’inventivité. Le commentariat peut aussi permettre de recréer une forme de lien social, comme ces internautes qui s’entraident sous un tuto YouTube de réparation de machine à laver.
Un produit de l’ennui et de l’impuissance
L’usage généralisé du commentaire a un impact dans le monde réel. Désormais, relève-t-elle, on vit en permanence dans la crainte ou l’espoir perpétuel du commentaire que suscitera sur les réseaux sociaux la publication de notre expérience. Ce qui peut conduire à une forme d’autocensure, ou au contraire de provocation pour désamorcer ou chercher le commentaire. L’auteur se prend à imaginer les commentaires qu’aurait suscités la publication du « J’accuse » de Zola si L’Aurore avait été un site en ligne. « Article nul, je me désabonne. »
Mara Goyet, qui a été enseignante et a tiré de son expérience professorale un très bon livre, Collèges de France, revient également sur l’impact du commentariat sur la vie des professeurs, sans cesse jugés avec désinvolture, agressivité et vulgarité par leurs élèves qui adoptent avec eux le langage des réseaux sociaux. En avril 2025, Google a décidé de supprimer les avis sur les établissements scolaires, en raison du harcèlement que pouvaient subir les enseignants, désormais évalués comme des plats de pâtes ou des paires de chaussettes « conformes aux attentes ».
Mara Goyet oublie une dimension essentielle de la civilisation du commentaire : elle est un produit de la société du loisir. Si les gens commentent autant, c’est d’abord parce qu’ils sont désœuvrés. Le commentaire est aussi un produit de l’ennui et de l’impuissance. Une partie des élites occidentales se sont elles-mêmes muées en membres du commentariat planétaire, quand par exemple les politiques français font des tweets pour réagir aux actions de Donald Trump, réduits au rang de commentateurs faute de pouvoir agir sur le monde.
Un brouhaha planétaire
La civilisation du commentaire a ses vertus quand elle permet l’entraide et l’humour, mais ses limites quand elle substitue à l’art de la conversation, qui est l’ethos de la civilisation, la juxtaposition brutale d’avis divergents. Elle est l’écho aussi d’une civilisation consumériste où chacun se sent obligé de répondre de ses achats compulsifs en les justifiant par des laïus.
Combien reste-t-il d’irréductibles qui se rendent au restaurant ou achètent une machine à laver en ignorant les avis sur internet ? Que nous en produisions, que nous les lisions (c’est le cas de l’auteur de ces lignes qui confesse lire scrupuleusement les commentaires des internautes du Figaro, souvent instructifs et bien tournés), ou que nous les likions, nous sommes tous plus ou moins les complices de ce gigantesque brouhaha planétaire qui nous distrait et nous lessive.
Hypocrite commentateur, mon semblable, mon frère !o■ EUGÉNIE BASTIÉ

La civilisation du commentaire. Portrait de la vie en glose, de Mara Goyet, Gallimard, 19,00€. Gallimard












C’est inouï !!! … Cette Mara Goyet (que je n’ai pas lue davantage que je ne lis ce dont elle semble parler à l’envi) et cette Eugénie Bastié, qui parle en troisième main de ce dont parle la précédente, ne semblent pas avoir eu l’étincelle de réflexion qui aurait dû leur permettre de se rendre compte qu’elles ne faisaient, chacune à son tour, qu’exécuter le tour de force dégénéré qu’elles se donnent l’illusion goguenarde de brocarder, avec tout le mépris pour le «vulgum pecus» que celui-ci aime tant exprimer pour son «vulgum voisinus».
Ces misérables journalistes repus d’eux-mêmes ne furent que les causes dont ils s’entendent à moquer les effets ; un peu à la manière du Maqueron, hissé à l’Élysée à la force des poignets de son réseau social, qui s’avise soudain que des réseaux de même tonneau pourraient peut-être bien faire accéder à la même marche de podium un successeur qu’il n’aurait pas désigné…
Ces journaleux de mes deux passent le plus clair de leur temps à commenter ce qu’ils ont pu récupérer de bribes d’«actualité» mises en ligne sur les rayons de leur «Amazon-AFP» de prédilection.
Il suffit de transposer la première phrase du dernier paragraphe, disant : »Combien reste-t-il d’irréductibles qui se rendent au restaurant ou achètent une machine à laver en ignorant les avis sur internet ?» … de la transposer sous cette forme bien plus adaptée à l’affreuse réalité mentale :
… Combien reste-t-il d’irréductibles qui se rendent À L’OBSERVATION DU MONDE ou achètent un LIVRE en ignorant les avis DE JOURNALISTES ?
Merci c’est drôle! Mais cela ne risque -t-il pas de décourager les lecteurs de JSF d’envoyer leurs commentaires?
Les commentaires de lecteurs de JSF arrivent de Mars ou de Pluton et sont indemnes des pathologies communes.