
« À lire pour remettre un peu d’ordre dans les débats actuels sur l’édition française. » Christophe Boutin… « La gauche libérale vient de perdre un bastion qu’elle pensait inexpugnable en plein coeur de son quartier général rue des Saints-Pères, dans le 6e arrondissement. »
Par Pascal Meynadier.

Cet article publié hier par le JDD ne pourrait être qu’une chronique germanopratine de peu d’intérêt. Elle rend compte pourtant d’un échec de la gauche libérale, ou non, la plus insidieuse et la plus dominatrice, dans sa lutte pour conserver sa position hégémonique dans l’ordre culturel, universitaire, journalistique, médiatique et finalement politique, aujourd’hui combattue avec force, pas toujours avec clarté, par le camp d’en face qu’elle stigmatise en le nommant populiste, fasciste, vichyste ou, plus simplement, extrême-droite. Une défaite du camp tel que dépeint dans cet article est un succès pour l’intelligence française. De toute façon, comme il est dit ici, il y a beau temps que Grasset n’était plus le Grasset qui, jadis, avait édité le premier volume d’À la recherche du temps perdu. Je suis Français
COPINAGES. Le départ d’Olivier Nora a fait jaillir le chœur des pleureuses bienpensantes. Derrière ces simagrées, l’éditeur et ses amis auront manœuvré habilement pour maintenir leurs prébendes.

Séisme de magnitude 9 à Saint-Germain-des-Prés, le plus haut jamais enregistré sur l’échelle de Richter de la gauche depuis le 21 avril 2002 ! Le groupe Hachette Livre a annoncé, mardi 14 avril, le départ d’Olivier Nora, patron des éditions Grasset et président des éditions Grasset & Fasquelle depuis vingt-six ans. Il est remplacé par Jean-Christophe Thiery, président-directeur général de Louis Hachette Group. L’éviction d’Olivier Nora est la conséquence logique d’un entêtement, celui d’un homme seul qui s’arc-boute, contre l’avis de l’état-major de sa maison mère et surtout contre l’avis de son auteur, Boualem Sansal, sur un calendrier de publication qui renvoyait en novembre prochain, à la fin de la rentrée littéraire, la sortie tant attendue de son récit de détention dans les geôles algériennes.
La semaine précédant le départ du PDG de Grasset, les conversations et les réunions ont été houleuses, d’autant que son refus s’accompagnait comme seule justification d’une phrase de défi : il est maître en son royaume.
Les affidés ont répondu présent
« Autant agiter un chiffon rouge devant un taureau de combat, estime un professionnel reconnu de l’édition qui travaille chez Editis, le principal concurrent. En tout cas, et sans même parler d’un point de vue actionnarial, la position d’Olivier Nora est absolument incompréhensible commercialement et éditorialement parlant. Ça ne peut être de sa part qu’un prétexte. L’impressionnant plan de communication qui a accompagné son départ confirmerait plutôt cette impression. On n’a jamais vu une couverture médiatique pareille ! »
Ils sont tous là, de la gauche Kouachi à la droite cocaïne
Cette annonce est en effet savamment orchestrée, un peu comme le lancement d’un best-seller. Le communiqué de Hachette Livre à peine sorti que la couverture de Libération était, elle, déjà prête. « L’ami » Denis Olivennes, cogérant du quotidien de gauche en plus d’être le PDG d’Editis, deuxième groupe d’édition derrière Hachette, y a veillé personnellement. Sous la dictée d’Oliver Nora en personne, les journalistes vont assez crapuleusement discréditer Boualem Sansal, « devenu le nouveau totem de la droite radicale, au fil de saillies médiatiques crépusculaires assimilant islam et islamisme ».
Pire, ils justifient la volonté de l’éditeur, cet « élégantissime normalien » qui « n’est pas du genre à courber l’échine », de sortir le livre de Boualem Sansal à l’automne pour le premier anniversaire de sa libération. À cause, écrivent-ils, toute honte bue, d’un texte « confus, impubliable ». Fiers de leur forfaiture, les deux « frères » Olivennes et Nora paradent bras dessus, bras dessous le soir même, mardi 14, au café de Flore, la Une de Libération du lendemain en main. Son titre : « Coup de grâce pour Grasset ».
Mercredi 15 au soir, c’est une autre AG qui se tient au premier étage du café Beaubourg, près du centre Pompidou. Une cinquantaine d’auteurs Grasset, dont une majorité de journalistes, se retrouvent dans une atmosphère de grand soir. Les affidés ont répondu présent ! Ils sont venus, ils sont tous là, sous le haut patronage d’Alain Minc, de la gauche Kouachi à la Virginie Despentes jusqu’à la droite cocaïne de Frédéric Beigbeder. Au menu : la rédaction d’une lettre ouverte à Vincent Bolloré. Les boucles WhatsApp chauffent. Les notifications explosent, la colère, les émoticônes et les points d’exclamations aussi.
La lettre finalement publiée jeudi à minuit est signée par 115 écrivains, dont Virginie Despentes, Sorj Chalandon ou encore Bernard-Henri Lévy, qui annoncent en grande pompe leur départ de la maison de Hachette Livre, et dénoncent « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et la liberté de création ». La missive se conclut par une menace : « Nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset. » La pétition étant un outil de promotion sociale efficace dans les milieux littéraires et universitaires, on devrait rapidement dépasser les 200 signataires à la fin de la semaine… De retour dans leur rédaction, les journalistes rivalisent dans la métaphore sismique : le départ d’Olivier Nora serait au choix un « séisme » ou un « tremblement de terre ». Les originaux optent pour la référence météorologique : un « coup de tonnerre ».

Bernard-Henri Lévy. © Opale
Les larmes de Saint-Germain
La kermesse antifasciste peut démarrer ; elle va durer toute la semaine. Ce qui n’aurait dû rester qu’une vicissitude du monde des affaires se transforme en psychodrame national. La bollorophobie atteint son acmé jeudi 15 avril dans l’émission « C ce soir » sur France 5. Sur le banc des accusés, « la pieuvre verte », le nom d’infamie du groupe Hachette. Les débats sont de haute tenue : une journaliste exaltée annonce qu’elle va arrêter d’acheter des barres chocolatées dans les Relay pour lutter contre le fascisme et l’écrivain David Dufresne déchire en direct le contrat d’édition de son prochain livre qu’il n’avait de toute façon pas signé ! Les mensonges et contre-vérités fusent sans contradiction. La gauche mondaine en panique ne masque plus sa haine contre Boualem Sansal, qui n’est « ni un très bon écrivain ni un très gros vendeur », ose une intervenante aux yeux injectés de sang sans être contredite.
Quand les mots n’ont plus de sens, on en vient à raconter n’importe quoi : 2084 : la fin du monde, le dernier roman de Sansal paru chez Gallimard, s’est vendu à plus de 400 000 exemplaires ! Qu’on l’aime ou pas, c’est aussi un auteur reconnu par ses pairs et qui cumule une trentaine de prix littéraires parmi les plus prestigieux au monde, dont récemment le prix Mondial Cino del Duca.
Vendredi 17, jour de l’ouverture du Festival du Livre, la machine médiatique s’emballe : c’est au tour des éditeurs de rentrer dans la danse avec une tribune dans Le Monde. Le collectif de plus de 200 éditeurs et éditrices, emmenés par deux des concurrents les plus féroces d’Hachette Livre et de Vincent Bolloré, soit Antoine Gallimard et Denis Olivennes, s’inquiète du « limogeage brutal d’Olivier Nora, président-directeur général des éditions Grasset, et d’une décision [qui] marque un bouleversement inédit ».
La gauche germanopratine est en deuil ; elle vient de perdre un de ses plus illustres représentants. Né en 1960 à Neuilly-sur-Seine, Olivier Nora est le fils de Simon Nora – haut fonctionnaire, conseiller de Pierre Mendès France et de Jacques Chaban-Delmas avant d’être directeur du groupe Hachette de 1971 à 1974 – et de Léone Georges-Picot, directrice du service de presse des éditions Gallimard. Homme de réseaux par naissance, Olivier Nora est un intellectuel à la française comme le système des grandes écoles en produit des dizaines chaque année. Le charme est son métier, les jeux de pouvoir son oxygène.

Denis Olivennes (à g.) et Daniel Kretinsky. © AFP
« C’est un séducteur né, un mensch, un vrai de vrai. Seul dans son bureau, il pourrait encore séduire son miroir », confie en souriant un salarié de Grasset (non-signataire de la pétition). « Son univers mental, c’est la gauche libérale », explique ce dernier. En privé, son ami Bernard-Henri Lévy le surnomme « le rabbin », en hommage à « sa grande rigueur intellectuelle ».
Politiquement, c’est un strausskahnien du 6e arrondissement de Paris qui ressemble à ses amis de toujours : Alain Minc qu’il fréquente depuis le lycée, et surtout Denis Olivennes, qui vient de prendre le poste de président-directeur général du groupe Editis, le numéro deux français de l’édition (Julliard, Plon, Nathan, Robert Laffont, Pocket…), écartant justement il y a quelques semaines sa directrice générale Catherine Lucet pour faire place nette… avant son arrivée ?
Depuis vingt ans, Olivennes rêve de faire venir à ses côtés son ami
Gestionnaire plus que découvreur de talents, surtout si on le compare à son prédécesseur Jean-Claude Fasquelle, Olivier Nora a poursuivi et industrialisé une méthode qui a fait ses preuves : bien soigner les jurés des prix littéraires, distribuer des à-valoir disproportionnés et surtout multiplier les livres de journalistes pour s’attirer les bonnes critiques. Plus intéressé par les sciences humaines, Olivier Nora laissait la littérature à ses deux éditeurs Christophe Bataille et Charles Dantzig, ses deux têtes chercheuses. « Ces deux cents auteurs qui se lèvent pour le défendre, c’est l’oeuvre de sa vie, son oeuvre », estime un des signataires. Elle lui ressemble en effet : ce n’est pas une pétition, c’est une revue de presse !
La plupart sont journalistes au Monde, Télérama, Nouvel Obs, Le Parisien, La Tribune Dimanche, France Inter, France Info, Libération… jusqu’à Point de vue ! Tout le monde n’est pas dupe. Certaines voix dissonantes, peu nombreuses il est vrai, comme l’écrivain Éric Poindron s’insurgent contre cette unanimité du petit monde littéraire : « La littérature chez Grasset s’est arrêtée, ou presque, aux Hussards et à l’éditeur Jean-Claude Fasquelle. Aussi, la littérature n’y perd pas grand-chose. » Un vieux routier de la presse culturelle confirme : « C’est une guerre de territoire. La gauche libérale vient de perdre un bastion qu’elle pensait inexpugnable en plein coeur de son quartier général rue des Saints-Pères, dans le 6e arrondissement. Le mur de Berlin de l’édition française qui tenait depuis 1981 vient de tomber. Il clôt un cycle ouvert par BHL avec la sortie de L’Idéologie française, chez Grasset. Tout ce petit monde est effrayé mais c’est ça, la liberté retrouvée, c’est effrayant mais c’est exaltant ! »o■ o PASCAL MEYNADIER












