
Par Régis Arnaud.

Cette « enquête » signée de Régis Arnaud, est parue dans Le Figaro de ce samedi. Nous avons noté en titre l’impression d’ordre général que nous en avons retirée. Nous n’y ajouterons rien. La lecture de ce texte, à notre avis intéressant, se suffit à elle-même. Et les commentaires, sur JSF, sont libres et actifs. – JSF
Mariage, immigration, peine de mort… Le Japon, ce pays où la gauche n’existe (presque) plus.

ENQUÊTE – La gauche est ressortie anéantie des élections législatives du 8 février au Japon. Mariage, immigration, peine de mort… Sur tous les sujets, le Japon contemporain penche à droite. Dans une île aux allures d’utopie conservatrice, la gauche n’a jamais pu prendre le pouvoir malgré une histoire impressionnante.
« L’humain en premier ! Il n’y a pas de second ! » : comme un cri muet, un jeune homme brandit des deux mains un carton avec ce slogan sagement révolutionnaire au nez des passants de la gare de Takasaki (au nord-ouest de Tokyo). On le remarque à peine. Quidam anonyme, il est venu protester contre un meeting électoral du parti populiste et nativiste Sanseito. À quelques mètres de lui, des centaines de soutiens, vêtus de la « chemise orange » du parti, applaudissent chaudement les harangues de leur leader Sohei Kamiya contre les étrangers, la vaccination obligatoire, la confusion des genres et autres « tubes » de son répertoire idéologique. Sollicité pour être pris en photo, le militant préfère s’effacer un peu plus : « Ne prenez pas mon visage, juste mon panneau », demande-t-il derrière un opportun masque anti-rhume.
Cet homme-sandwich avec une ombre dedans est un bon représentant de la gauche dans le Japon d’aujourd’hui. Le scrutin de février a été un triomphe pour Sanae Takaichi, représentante de l’aile la plus conservatrice de son parti, le Parti libéral démocrate (PLD). Au sortir des urnes, il a remporté plus des deux tiers des sièges, soit le meilleur score jamais enregistré à ce scrutin. De l’autre côté de l’échiquier, la déroute est totale.
L’Alliance centriste, composée du Parti constitutionnel et démocrate (centre-gauche) et du Komeito (bouddhiste et pacifiste) a été laminée. Elle a perdu 70 % de ses députés, passant de 167 à 49 sièges. Le Parti socialiste, qui dépassa le PLD en nombre de voix et comptait 66 députés à son apogée en 1989, compte aujourd’hui… 1 sénateur. Quant au Parti communiste, curiosité politique de l’Archipel, il a été divisé par deux, de 8 à 4 sièges. Pour la droite, un apogée. Pour la gauche, une atomisation. « On touche le fond », commente sobrement Koichi Nakano, professeur à l’Université Sophia et « homme de gauche » avoué.

Une surprise ? Plutôt une formalité, tant la gauche est criante d’absence dans le paysage politique japonais. Le terreau semble fertile pour qu’elle moissonne : effritement de la classe moyenne, paupérisation de la jeunesse et du grand âge, médiocre condition féminine, irruption d’une nouvelle population immigrée… Pourtant, rien ne semble arrêter le mouvement dextrogyre (vers la droite) du pays. Vu de l’extérieur, le Japon incarne une île d’utopie conservatrice, miroir inversé d’autres pays où le progressisme a encore bonne presse.
Le contraste est saisissant. Immigration (importante mais limitée au travail et au tourisme), mariage (uniquement traditionnel), retraite (toujours repoussée à mesure que la population vieillit), chômage (chiche), égalité des genres (remplacée par une « collaboration entre les sexes »), peine de mort (toujours appliquée)… Sur tous les sujets, le Japon contemporain penche à droite. Et la pente se raidit, comme le montre le triomphe de Sanae Takaichi et la percée du Sanseito.
Une gauche hors-jeu
La gauche politique, elle, n’est « pas dans le match ». En campagne, ses partis ne proposent plus, à défaut d’une alternance, que des accommodements sur beaucoup de sujets ; plutôt qu’une opposition, des variations d’un statu quo devenu, défaite après défaite, aussi tangible que les lois de la physique. Émiettés en forces éparses, épuisés en querelles de chapelle, ils ont sombré dans la mièvrerie. Même le Parti communiste a cessé de demander la fin de l’institution impériale, revendication pourtant historique et clivante. « Aux législatives, la candidate de l’opposition dans ma circonscription avait pour slogan “Un pays gentil plutôt qu’un pays fort”. Qui vote pour un tel programme ? », se demande faussement Pablo Gassilloud, étudiant français à l’Université Ritsumeikan (ouest du Japon).
« Une gauche d’ONG ! », peste une avocate, pourtant sympathisante, devant son camp éparpillé en petites cellules d’activistes et de bénévoles, agglutinés autour de causes communes. Le dernier grand sursaut de la gauche fut sans doute les grandes manifestations antinucléaires qui suivirent la catastrophe de Fukushima, en 2011. Il en reste une tente d’activistes devant la porte du ministère de l’Industrie à Tokyo, qui brave le froid et, plus cruelle, l’indifférence. Dans les urnes, plus grand-chose.
Toutes les nuances de gauche, de la plus sanglante à la plus pragmatique
Les lendemains n’ont pas toujours déchanté pour la gauche au Japon. Bien au contraire. Les mouvements anarchistes, communistes et même féministes s’y engouffrèrent dès leurs débuts en Occident, à la faveur de l’ouverture forcée du pays, après plus de deux siècles d’isolement, à la pointe des canons de la flotte du commodore américain Perry en 1853. Depuis, la gauche s’y est exprimée dans toutes ses nuances, de la plus sanglante à la plus pragmatique. Rien ne manque à l’appel : terrorisme (attentats contre l’Empereur au début du XXe siècle, attentats de l’Armée rouge dans les années 1970…), mouvements de masse (émeutes du riz en 1918, révoltes contre le pacte de sécurité nippo-américain en 1960, mouvements étudiants des années 1960), et magistère intellectuel.
Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Foucault y tinrent audience devant des amphithéâtres bondés dans les années 1970. La gauche imposa par exemple le récit des exactions de l’armée impériale en Asie pendant son aventure coloniale dans les manuels scolaires (depuis expurgé). Politiquement, la gauche municipale remporta de belles mairies après-guerre. Kyoto, par exemple, et surtout Tokyo (son élu, en raison de la taille de la capitale, agrège le plus de voix dans le pays) : la plus grande ville du monde eut un gouverneur de gauche, Ryokichi Minobe, entre 1967 et 1979. Elle connut même l’alternance, brièvement, en 2008, pour une expérience de trois ans qui a déplu aux Japonais.
La gauche finit toujours par se fracasser contre le PLD, machine de guerre électorale structurée et pragmatique
« Le PLD a été créé en 1955 de la fusion de plusieurs partis dont la raison d’être était précisément d’éviter l’arrivée au pouvoir des socialistes », observe finement Samuel Timinsky, docteur en histoire, qui fit sa thèse sur le monde du travail japonais. Parti éponge et parti gestionnaire, le PLD a l’intelligence de réaliser les aspirations les plus « digérables » du programme de la gauche (couverture santé universelle, politique pro-environnementale, régime du licenciement très protecteur…) pour conforter son assise populaire.
Quant au mouvement syndical, il préféra, à la lutte frontale avec le patronat, la « cogestion », dont ses membres tiraient les marrons du feu de la croissance. « Les cadres moyens ont pactisé avec les cadres supérieurs. Ils estiment que c’est la meilleure manière de profiter du progrès économique », résume Samuel Timinsky. Faute de centrale, les syndicats n’eurent jamais le pouvoir de leurs homologues français ou américains.
Le pacifisme en héritage
La gauche est « sismique » au Japon : beaucoup de secousses, petites ou grandes, mais pas encore de « Big One », ce grand tremblement de terre que redoute le pays. Sa plus grande victoire est sans doute celle du pacifisme. Celui de la Constitution de ce pays qui, en 1947, se mutile et renonce unilatéralement à la guerre, réduisant son armée à des « forces d’autodéfense ». « La gauche au Japon, c’est le pacifisme », résume Koichi Nakano. Cette digue tient toujours. Même l’ex-premier ministre Shinzo Abe, qui avait pourtant fait de l’abrogation du pacifisme constitutionnel le principal objectif de sa carrière, ne s’y risqua pas. Pour combien de temps ? Sanae Takaichi a promis de réformer la Constitution en ce sens.
Ce vieux cheval de bataille pourrait réveiller la gauche, veut croire Koichi Nakano. Pour lui, le « camarade Japon » n’a pas dit son dernier mot, comme le montre la mise en minorité du PLD lors de plusieurs scrutins avant le choc du 8 février. « Dans les urnes, le PLD a gagné. Mais ce n’est pas le raz-de-marée qu’on nous présente. Quand on compte le nombre de voix, il ne représente que 25 % de l’électorat. Il a surtout profité de l’incurie de mon camp », se console-t-il.
Mais le problème est peut-être plus profond qu’un problème politique. Si la gauche prenait le pouvoir, qu’en ferait-elle ? Culture hiérarchique, qui fonctionne par dichotomies inégalitaires (le professeur et l’élève, l’homme et la femme, le patron et l’employé, le retraité et l’étudiant…), le Japon n’a jamais été à l’aise avec l’idée d’égalité. Ce n’est pas par hasard s’il glorifie la figure du samouraï, incarnation de la loyauté. La notion même de droits de l’homme, cardinale à gauche, est mal comprise au Japon, invoquée comme un code de bonne conduite plutôt qu’un arsenal juridique que l’individu peut opposer à l’État.
« Je me souviens d’un cours d’éducation morale avec mon jeune fils à l’école primaire, raconte Koichi Nakano. Le professeur racontait l’histoire d’un ours en conflit avec un lapin pour traverser un pont à une voie. L’ours finissait par prendre le lapin sur son dos : c’était un conte édifiant où, “noblesse oblige”, le plus fort aide le plus faible. Si le professeur avait voulu éveiller mon fils à la valeur d’égalité, il aurait pris un conte où le lapin et l’ours sont égaux », s’amuse-t-il. Et de confier, avec une nuance d’espoir : « Mon fils mourait d’ennui pendant l’histoire de l’ours et du lapin. Rentré à la maison, je l’ai félicité pour n’avoir pas écouté son professeur. » o■ RÉGIS ARNAUD












Cette analyse présente des limites. Elle repose en partie sur une vision culturaliste qui tend à essentialiser la société japonaise. Or la domination du PLD s’explique aussi par des facteurs institutionnels et politiques, comme le système électoral, l’abstention ou la division de l’opposition. Ainsi, le texte met bien en lumière la crise de la gauche japonaise, mais simplifie certains aspects de la réalité politique du pays.
Que le Pr Nakano exerce à l’université Sophia, université jésuite, montre à la fois la tolérance japonaise et la compromission de l’université catholique avec la gauche.