
Par Christophe Dickès.
« Ce qui est intéressant à voir aujourd’hui est que l’Église de France, pendant près de quatre décennies, s’était engagée dans un mouvement de sécularisation afin de révéler sa proximité avec le monde. Or, comme l’a très bien analysé Yann Raison du Cleuziou, ce mouvement s’inverse désormais. »

Cette tribune d’un auteur qui a consacré de nombreux travaux et publié plusieurs ouvrages très documentés sur les sujets religieux, est parue dans Le Figaro du 5 avril. Ajoutons simplement que le mouvement spirituel évoqué dans cette intéressante tribune peut être observé aussi parmi les jeunes royalistes que nous côtoyons. — Je Suis Français
TRIBUNE – L’explosion du nombre de baptêmes d’adultes révèle un mouvement de réforme « par le bas » au sein de l’Église de France, analyse l’historien*. Ces nouveaux baptisés attendent une institution verticale, claire dans sa doctrine et ferme dans son engagement, ajoute-t-il.
*Auteur de nombreux ouvrages, Christophe Dickès a récemment publié Pour l’Église. Ce que le monde lui doit (Perrin, 2024) et Notre-Dame de Paris. Pages d’histoire (Salvator, 2024).

Le phénomène surprend jusqu’aux autorités elles-mêmes : depuis plusieurs années maintenant, le nombre de baptêmes d’adultes pour Pâques est en hausse en France. Alors que, dans la deuxième moitié des années 2010, on recensait une moyenne de 4 000 nouveaux baptisés par an, ce chiffre a tout bonnement triplé en dix ans pour atteindre les 13 000 personnes. On observe même une accélération de plus de 80 % ces trois dernières années ! Un chiffre auquel s’ajoutent les 8 100 adolescents qui souhaitent recevoir le sacrement les faisant entrer dans l’Église catholique.Passer la publicité
En dépit des scandales sexuels qui frappent l’institution, de sa présence désormais minoritaire dans la société, ou même de l’inculture religieuse voire de l’anticléricalisme ambiant, l’Église de France sent plus qu’une brise dans ses voiles. Même si les experts ont beau jeu de souligner que ce vent nouveau ne sera pas suffisant pour rattraper le déclin des baptêmes des jeunes enfants, le phénomène est bien là. Plus qu’une tendance, on peut se poser la question de savoir si ce renouveau, couplé à un nouvel élan au sein des jeunes générations, ne révèle pas un véritable mouvement de « réforme par le bas ».
En effet, habitués à la centralisation, qu’elle soit épiscopale ou pontificale, les catholiques attendent généralement que les réformes viennent du haut. Ils ont tort. Dans la longue histoire de l’Église, la réforme « par le bas » les a souvent précédées. Celle-ci ne s’écrit pas dans les programmes des assemblées romaines, ni dans les réunions diocésaines : on la retrouve simplement dans la soif d’une spiritualité mais aussi d’une exigence renouvelée. La recherche historique a, par exemple, décrit la croissance régulière des conversions dans les premiers temps du christianisme, avec un pic dans la première moitié du IIIe siècle, bien avant donc la fameuse conversion de Constantin.
Bien plus tard, au XIe siècle, la réforme dite grégorienne – du nom du pape Grégoire VII, naît d’un vaste mouvement qui implique, certes, moines et évêques, mais aussi des « laïcs » réclamant un clergé exemplaire. Moins de deux siècles plus tard, à l’époque de saint François – que le pape Innocent III voit en songe s’opposer à l’autodestruction de l’Église, c’est bien un élan « laïc » qui est à l’origine d’une renaissance spirituelle.
Quant à l’époque moderne, bien avant Luther, celle-ci voit la multiplication de nouvelles formes de dévotions individuelles qui privilégient la vie intérieure et l’imitation du Christ. Tant et si bien que le concile de Trente au XVIe siècle répond littéralement à cette volonté de renouvellement spirituel et de réforme de la discipline ecclésiastique. Contrairement à l’image généralement véhiculée d’un concile sur la défensive, ciblant la vague protestante, l’événement trouve son origine lointaine dans une réforme catholique « par le bas » qui devient avec le temps une réforme « avec » et « depuis » l’institution.
Cette nouvelle génération répond à la nouvelle soif de spiritualité venant du bas, en prônant une discipline authentique et une cohérence dans l’engagement.
En effet, la question de la prise en main de ces mouvements de réforme venant de la base, constitue une clé essentielle pour saisir la manière dont s’articulent ou se recomposent ces initiatives populaires. Reprenant la tradition des conciles provinciaux afin de débattre des sujets qui touchent l’Église, les huit diocèses d’Île-de-France, par exemple, se sentent interpellés par cette vague de conversion et souhaitent y apporter une réponse. L’initiative est importante : elle révèle la capacité des autorités à comprendre ce qui est nouveau en y apportant des réponses.
Mais ce qui est intéressant à voir aujourd’hui est que l’Église de France, pendant près de quatre décennies, s’était engagée dans un mouvement de sécularisation afin de révéler sa proximité avec le monde. Or, comme l’a très bien analysé Yann Raison du Cleuziou, ce mouvement s’inverse désormais. Ainsi, une nouvelle génération de prêtres n’ajuste pas son identité à la société séculière mais souhaite redevenir une force de contradiction dans une modernité en crise et en quête de repères. Cette nouvelle génération répond à la nouvelle soif de spiritualité venant du bas, en prônant une discipline authentique et une cohérence dans l’engagement.
De son côté, une jeunesse décomplexée n’hésite pas à cultiver le goût de la liturgie et même une orthodoxie doctrinale soutenue par des moyens de communication modernes, comme les réseaux sociaux. Autrement dit, baignant dans une radicalité évangélique et prenant au sérieux les exigences d’un tel engagement, elle est en attente, sans revendiquer un pouvoir au sein même des structures ecclésiastiques.
C’est ici un des points les plus singuliers du phénomène : contrairement à l’inspiration du pontificat de François en faveur d’une Église moins cléricale où les laïcs devraient avoir voix au chapitre, cette jeunesse attend que les autorités remplissent pleinement leur rôle : celui de gouverner, d’enseigner et de sanctifier les fidèles. Autrement dit, elle se trouve dans une perspective de verticalité et non d’horizontalité. Elle n’attend pas de la tiédeur ou une forme de compromis. Elle revendique au contraire une exigence.
Dans les galeries des Musées du Vatican, sur les tombeaux des chrétiens du IVe siècle, on peut voir la figure de saint Pierre qui, comme Moïse dans le désert, frappe un rocher d’où coule une source à laquelle s’abreuvent les fidèles impatients. La source symbolise naturellement l’eau du baptême, mais aussi la parole de Dieu. L’image frappe toujours par son actualité. En effet, des siècles plus tard, les nouveaux chrétiens ne demandent pas autre chose : à savoir que l’Église réponde à leur soif. o■o CHISTOPHE DICKÈS
Signalons aux lecteurs de JSF que Christophe Dickès est aussi l’auteur de deux livres importants sur Jacques Bainville :
- Jacques Bainville, l’Europe d’entre deux-guerres, Godefroy de Bouillon, 1995.
- Jacques Bainville – Les lois de la politique étrangère, Bernard Giovanangeli Éditeur, 2008 ; 2e édition revue et corrigée chez L’Artilleur, 512 p., 2021.












La verticalité est la colonne doctrinale des enseignements, mais avec la subsidiarité comme corollaire, qui est est la nécessaire adaptation aux situations particulières.