
Réussir en échappant à l’Education nationale.
Par Jean-Paul Brighelli.

Cet article est paru, naturellement dans Causeur, le 23 avril. Nous n’y ajouterons rien. Nous connaissons tous trop bien les écrits, la pensée et la manière de Jean-Paul Brighelli, identifiables entre tous, pour ne pas laisser le soin d’en débattre, s’il y a lieu, aux lecteurs de ce quotidien. Je Suis Français
Etait-ce mieux hier? À l’école, certainement: pour bien réussir, mieux vaut désormais se protéger du système scolaire, et faire l’école à la maison. C’est ce qu’a l’air de penser notre chroniqueur, bon élève d’autrefois, après s’être confronté à une bonne élève d’aujourd’hui. Il est décidément très réactionnaire, non ?
Son père était flic, sa mère sténo-dactylo, comme on disait alors. Ni l’un ni l’autre n’avait le Bac. Ils vivaient dans les quartiers Nord de Marseille, dans des HLM première génération. Il eut une enfance de voyou.
Mais il s’avéra rapidement qu’il était bon élève, et qu’il aimait lire — et écrire. Et, plus encore, entendre la maîtresse lire à voix haute sa dernière rédaction. Et les copains, à la récré, qui demandaient : « Mais où vas-tu chercher tout ça ! »
Puis au lycée — ils furent huit à y aller sur deux classes de CM2 à 40 élèves chacune, où l’on entendait les mouches voler. Il s’ennuyait, il passa le Bac en candidat libre en Première, arriva en Hypokhâgne au lycée Thiers, et réussit l’ENS-Saint-Cloud du premier coup, l’année suivante.
Dans les années 1950-1960, ça se passait comme ça — pour certains.
Changement d’époque
Elle est née vers 2004, elle appartient à la Génération Z, celle qui correspond le mieux à la présente idiocratie. Sa mère est institutrice, son père prof de philo, quelque part dans une province campagnarde.
D’un commun accord, ils ont décidé d’épargner à leur fille, Anne, l’enseignement de l’ignorance tel qu’il se pratique dans l’enseignement public (et une bonne part du privé, quoi qu’on prétende). Ils ont fait « école à la maison » — ce que l’Educ-Nat, tancée par les pédagogues qui ont infiltré le système, décourage de toutes ses forces : « Tous nuls, mais tous égaux ! »
Puis a suivi un enseignement du CNED (Centre National d’Enseignement à Distance). Elle a consenti à se mêler à ses pairs en Quatrième. En Seconde, elle file vers le lycée public du Forez, à Feurs (Loire) — pas à Henri-IV, pas à Louis-le-Grand. Pas à « Stan ».
Catholique de formation et de goût, elle apprend seule le latin, pour lire enfin la Bible mieux que saint Jérôme (une initiative digne des humanistes réformés du XVIe siècle, je serais son confesseur attitré, je me méfierais, il y a du jansénisme en devenir chez cette gamine), réussit le Bac avec 19 de moyenne, 20 / 20 à toutes les épreuves écrites — dont les deux épreuves anticipées de Français en Première.
Le lycée du Parc, à Lyon, a l’heureuse idée de l’accepter en Hypokhâgne AL : « Durant deux ans, écrit Romain Mercier dans Le Figaro, Anne reproduit le même schéma de travail. La jeune femme est en cours de 8 h à 16 h 30, puis elle s’organise deux sessions de révisions : de la fin des cours à 19 h et de 20 h à 22 h. » Et deux ans plus tard, elle est major au concours d’entrée de l’ENS, avec trois fois 20 en Lettres, Latin et Grec. Et 17,3 de moyenne générale.
J’oubliais : elle n’avait pas de portable. Pas d’accès aux réseaux sociaux. Et rétrospectivement, elle s’en félicite. Ai-je déjà dit que les parents qui offrent des smartphones à leurs gamins sont des criminels ? Qu’il faudrait leur retirer la garde de leurs marmots, pré-détruits ? Eh bien, c’est fait.
Contourner la fabrique du crétin
Que retenir de ces deux parcours ?
Le premier a bénéficié de l’enseignement public de qualité prodigué dans un quartier perdu des années 50-60 par des instits bien formés et dévoués — grâces leur soient rendues. Puis de profs de lycée compétents, tout aussi dévoués à la réussite de leurs élèves. Des profs du public.
Marseille n’est pas la ville la plus bourgeoise de France. Mais en cette année 1972, ce furent 14 élèves de CPGE littéraire qui intégrèrent les diverses ENS. 14 ! Aujourd’hui quand il y en a un, ils sabrent le champagne…
Quant à la seconde, elle a ingénieusement contourné la fabrique du crétin, qui tourne à plein régime depuis que Meirieu and Co en ont pris les commandes. Au lieu de s’égarer sur Tik-Tok ou Discord, elle a beaucoup lu, et continue à lire. Elle a quelques amis choisis, et pas une foule de connaissances anxieuses de ressembler aux influenceuses, à Dubaï ou ailleurs, dans des poses de demi-putes — ou plus, si affinités.
Elle réussit, au lieu de parader. Bravo à ses parents. Bravo à tous les parents qui s’occupent vraiment de leurs bambins, au lieu de les confiner devant des écrans et des pizzas surgelées.
Un dernier point. 17,3 de moyenne, cela signifie que la barre d’admissibilité est aux alentours de 14. Et aucune IA (aucune, vous, m’entendez) n’est capable de ce genre de performance. Confier vos enfants aux machines, sous prétexte qu’elles « pensent », c’est assurer leur échec. L’IA vous assure 10/20 — mais avec ça, tu n’as plus rien. o■o JEAN-PAUL BRIGHELLI
Jean-Paul Brighelli
Agrégé de Lettres modernes, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Jean-Paul Brighelli est enseignant à Marseille, essayiste et spécialiste des questions d’éducation. Il est notamment l’auteur de La fabrique du crétin (éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2005).


L’école sous emprise : 8,95 €















Arrêté en novembre 1793, Lavoisier est condamné à mort. Au moment de la sentence, le chimiste qui n’a jamais cessé ses recherches, demande un délai pour terminer une expérience importante. Jean Baptiste Coffinhal, le président du tribunal révolutionnaire lui répond vertement « la République n’a pas besoin de savants ! ». Il est guillotiné place de la Concorde le 8 mai 1794 sans avoir fini ses recherches. Ce qui fera dire à Louis de la Grange, éminent mathématicien de l’époque « Lavoisier est mort. Il ne leur aura fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête, et cent années, peut-être, ne suffiront pas à en reproduire une semblable ». Les pédagogues modernes dont le funeste Mérieu, le sinistre sociologue Bourdieu ont appliqué le programme du terrorisme jacobin et son fanatisme égalitaire : tous égaux dans l’ignorance, toute différence dans le savoir est une discrimination à combattre, la culture est un privilège bourgeois, celui des héritiers, qu’il faut éradiquer. Il faut aujourd’hui des cerveaux vides ou plutôt remplis de la boue des réseaux sociaux, de l’industrie du divertissement, des gens tout juste capables d’être des consommateurs hébétés, ce que Renaud Camus appelle la matière humaine indifférenciée. On assiste à une régression impressionnante, à un vaste processus de déculturation, d’où sortent l’agressivité, l’incivilité et la violence quotidiennes. Regardez par curiosité les commentaires laissés à propos des vidéos You Tube qui parlent de politique ou de problèmes sociaux. On a parfois l’impression qu’ils sont écrits par des enfants de huit ans ne maîtrisant ni la langue ni l’argumentation, le mode d’expression le plus courant étant l’injure ou l’insulte.