
Par Aristide Ankou.
« Cette année-là, il avait réussi mieux que jamais dans le monde capitaliste. »

Je découvre Anatole France et, pour le moment, je suis plaisamment surpris par cet auteur un peu oublié et qui, jusqu’alors, était pour moi lettre close et scellée de sept cachets.
« Cette année-là, comme les autres, monsieur le préfet Worms-Clavelin alla chasser à Valcombe, chez monsieur Delion, maitre de forges, conseiller général, qui avait les plus belles chasses de la région. Monsieur le préfet se plaisait beaucoup à Valcombe ; il était flatté d’y rencontrer quelques personnes de bonne famille, notamment les Gromance et les Terremonde, et il prenait un intime plaisir à démonter des faisans. Aussi le voyait-on mener par les layons du bois une joie volumineuse. Il tirait avec des écarts de jambe, des haussements d’épaule, des inclinaisons de tête, des clignements d’yeux et des froncements de sourcils, à la façon des locataires de Bois-Colombe, bookmakers et limonadiers, ses premiers compagnons de chasse. Il annonçait bruyamment, avec une satisfaction indiscrète, les pièces qu’il avait abattues ; et, s’attribuant parfois celles que ses voisins faisaient dégringoler près de lui, il allumait des colères qu’il amortissait ensuite par l’égalité de son humeur et par une entière ignorance d’avoir pu mécontenter personne.

Dans toute son attitude, il unissait agréablement à l’importance du fonctionnaire la familiarité du joyeux convive. Il lançait aux gens leurs titres comme des noms d’amitié, et parce qu’il savait, avec tout le département, que M. de Gromance était abondamment cocu, il donnait à chaque rencontre, sans raison apparente, de petites tapes affectueuses à cet homme cérémonieux. Dans cette société de Valcombe, il se croyait aimé et il ne se trompait pas entièrement. Quand, avec des airs incongrus et une allure d’écornifleur, il n’avait envoyé ni grains de plomb ni impertinence à la figure des gens, on le trouvait adroit et l’on disait qu’au fond il avait du tact.
Cette année-là, il avait réussi mieux que jamais dans le monde capitaliste. On le savait contraire à l’impôt sur le revenu que, dans l’intimité, il avait heureusement qualifié d’inquisitorial. Il recueillait à Valcombe les félicitations de la société reconnaissante, et madame Delion, adoucissant pour lui ses yeux bleu d’acier et son grand front couronné de bandeaux gris fer, lui souriait.
En sortant de sa chambre, où il s’était habillé pour le diner, il vit, dans le corridor sombre, glisser avec un bruit d’étoffes et de bijoux, la forme sinueuse de madame de Gromance, dont les épaules nues semblaient plus nues dans le crépuscule. Il bondit pour l’atteindre, lui prit la taille et lui donna un baiser sur la nuque. Comme elle se dégageait vivement, il lui dit avec un accent de reproche : « Pourquoi pas moi aussi, comtesse ? »
Alors elle lui donna un soufflet dont il demeura surpris.
Il trouva sur le palier du rez-de-chaussée Noémi qui, très convenable dans sa robe de satin noir, recouverte de tulle noire, coulait lentement ses longs gants autour de ses bras. Il lui fit de l’œil un petit signe amical. Il était bon mari et avait pour sa femme beaucoup d’estime et quelque admiration. »
Anatole France, L’orme du mailo ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 26.4. 2026).
Aristide Ankou

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