
Au Festival de Cannes, qui s’achève ce samedi, pas moins de cinq filmsprésentés creusaient les plaies et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale.
PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON, pour Le Figaro Magazine.
En ce moment dans les salles, comme au Festival de Cannes, qui s’achève ce week-end, plusieurs films ont pour cadre dramatique la Seconde Guerre mondiale. Qui est enfin traitée de manière moins manichéenne, plus complexe, plus nuancée, plus réaliste.

La grande Histoire est faite par des héros et des salauds, mais aussi par des demi-héros et des demi-salauds, et par des héros malgré eux et des salauds malgré eux. Bref, des hommes. Surtout lorsqu’ils sont en guerre. Cette évidence, le cinéaste Xavier Giannoli en a fait l’éblouissante démonstration dans Les Rayons et les Ombres, qui a attiré près d’un million de spectateurs. Il a fait des émules.
Au Festival de Cannes, qui s’achève ce samedi, pas moins de cinq filmsprésentés creusaient les plaies et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale. Fait singulier, les deux longs-métrages dont on pouvait imaginer qu’ils relèveraient de l’hagiographie ne versent pas du tout dans l’héroïsation. Au contraire, presque. Moulin, du Hongrois László Nemes, suit les derniers jours de l’ancien préfet avant son arrestation, puis ses interrogatoires et sa détention supervisés par Klaus Barbie. Tout en mesure et en retenue melvilliennes, Gilles Lellouche incarne « Max » avec une justesse parfaite : un homme écrasé par la peur (d’être arrêté puis de parler), malmené par un chef de la Gestapo lyonnaise (Lars Eidinger, exceptionnel) jouant avec lui comme un chat cruel et pervers avec une souris inquiète. De la même façon, Simon Abkarian fait du chef de la France libre un homme à la fois admirable dans ses convictions, sa lucidité et son patriotisme, mais tellement sûr de lui, de son destin, de sa légitimité historique, qu’il en devient parfois ridicule. Bardéd’apparentes certitudes, le de Gaulle dessiné par Antonin Baudry se montre aussi sujet aux doutes, au découragement, au risque de l’effacement (par Churchill, par Roosevelt, par ses « concurrents » Muselier, Giraud voire Darlan), et c’est ce qui fait la force de cette impressionnante superproduction qui se promène de Londres à Alger, Paris et Bir Hakeim.
Daniel Auteuil et Emmanuel Marre, eux, ont choisi de s’intéresser à cette fameuse zone grise où flottent des hommes basculant dans un camp ou l’autre au gré des circonstances et des rencontres autant qu’en vertu de leurs convictions profondes. Dans La Troisième Nuit, (dont le finale imaginé par l’acteur-réalisateur arrache des larmes), au côté de l’abbé Glasberg, qui organisa à Vénissieux en 1942 le sauvetage de 108 enfants juifs menacés de déportation, déambulent des fonctionnaires de l’État français qui sont à la fois le produit de leur époque et de leur « normalité » (on a toujours mille raisons de ne pas devenir un héros ou un martyr…). Le parcours de Swann Arlaud dans Notre salut est à l’avenant : un rôle apparemment banal dans la machine vichyste jusqu’au moment où il faut faire face à la réalité de la compromission… Ces deux films sont aussi justes que nuancés. Justes parce que nuancés.
la guerre côté allemand
Et l’Allemagne dans tout ça ? Même chose. Dans Les Goûteuses d’Hitler, film singulier, on suit ces femmes qui étaient chargées de vérifier tous les aliments servis au Führer dans sa tanière de loup prussienne. Parmi elles, des fanatiques, des sceptiques et surtout des Allemandes cherchant à survivre au cœur del’apocalypse. Ce qui n’était pas le cas du pèreMaximilien Kolbe, ce saint homme qui se sacrifia dans le camp d’Auschwitz pour vivre à la place d’un père de famille une agonie épouvantable : privé d’eau et de nourriture dans un cachot, il survécut près de quinze jours, accompagnant ou convertissant ses neuf camarades polonais (athées, Juifs, communistes…) enfermés avec lui. Un film d’une émotion inouïe, tragédie à l’allure paradoxale d’hymne à l’amour. Quant au cannois Fatherland, qui narrele retour en Allemagne de Thomas Mann en 1949 (à l’Ouest puis à l’Est), la splendeur de son image en noir et blanc, associée aux brillantes interprétations de Sandra Hüller et Hanns Zischler et à la densité du propos (notamment sur la responsabilité d’un peuple, d’une famille, d’un individu) soulignent là aussi cette certitude que le cinéma peut éclairer avec force l’Histoire. Ses rayons et ses ombres. o ■ o JEAN-CHRISTOPHE BUISSON











