
C’est une triple recension que Bérénice Levet nous donne à lire ici, en même temps qu’une réflexion toute personnelle menée au fil de ses lectures. Cette tribune tout en nuances, touchant au cœur du débat actuel sur la modernité, est parue dans Le Figaro du 22 mai. Nous n’y ajouterons aucun commentaire, laissant aux lecteurs de JSF, avisés et habitués aux débats, le soin d’en écrire, si nécessaire. — Je suis Français.
Par Bérénice Levet.
TRIBUNE – Faut-il changer le monde ou jouir du monde ? S’engager ou se retirer ? Le dialogue entre Régis Debray et Sylvain Tesson, Le grimpeur et le grognard, et le livre d’Alain Finkielkraut, Le cœur lourd, apportent des réponses précieuses à ces questions essentielles, salue la philosophe.
Dernier livre paru : Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt (L’Observatoire). À paraître : C’est chose fragile que l’humanité (L’Observatoire).

Je l’avouerai : ce fut contre toute attente que l’échange épistolaire entre Régis Debray et Sylvain Tesson s’imposa à moi comme un livre important, méritant que l’on s’y arrêtât. En effet, en ouvrant Le grimpeur et le grognard, je ne doutais pas d’y rencontrer le bonheur de la lecture. Les deux auteurs nous y ont accoutumés. Ni Debray ni Tesson n’écrivent pour écrire, ne publient pour publier. Ils ont une haute idée de la parole publique, qu’elle soit écrite ou orale : ils ne s’autorisent guère à la prendre pour se contenter de renchérir sur les évidences et les conformismes du présent. Je savais donc que leur conversation ne pouvait que réserver plaisir des mots et de la pensée. Mais enfin, différence d’âge oblige, j’étais non moins convaincue que la tonalité serait à la déférence, au témoignage d’admiration réciproque, l’aîné adoubant le cadet, le cadet disant sa gratitude. Or il n’en est rien. La conversation est sans concession.
« Militant, vous avez tout raté », assène Tesson à Debray qui, de son côté, rappelle Tesson à une non moindre lucidité : « Le courant vous porte ; rien d’intempestif » ; « Au risque de vous décevoir, vous arrivez à l’heure (…) aujourd’hui, c’est en décrochant qu’on décroche ». On l’aura compris : « Ça claque ! », comme le dit très bien Olivier Frébourg dans sa préface. Et ce non pas simplement pour notre délectation de spectateur, assistant à une noble joute entre deux escrimeurs aguerris mais pour nos existences mêmes, pour décider de la seule question qui nous importe vraiment : comment conduire nos vies et se conduire en cette vie. Changer le monde ou jouir du monde ? S’engager ou se retirer ? « Les uns songent à la condition humaine. Les autres à leur seule biographie. Vous appartenez à la première catégorie, j’appartiens à la seconde », écrit Tesson avec pour devise : « D’abord ne pas subir, ensuite ne pas nuire. Si tu veux le salut de l’humanité, commence par ton propre bonheur ».
Le « Tout est politique » connaît un regain de faveur et de ferveur, le « droit à la promenade » dont George Orwell fut l’extraordinaire avocat nous est refusé
Chacun des épistoliers a en effet consenti à s’établir à l’une des pointes extrêmes d’un même compas : Régis Debray occupant celle de l’Histoire, avec une grande Hache, comme eût dit Georges Pérec ; Sylvain Tesson, celle de la géographie, sans majuscule, cette amie des abstractions que, à très juste titre, il fuit. Nous avons là deux philosophies de l’existence qui s’exposent et se proposent ; deux ententes de la vie qui s’approfondissent et se précisent au fil des lettres échangées, vérifiant les vertus de la conversation amicale et confiante telles que définies par George Sand : « Ça ne fait pas qu’on se change l’un l’autre, écrit-elle à Flaubert, au contraire, car en général on s’obstine davantage dans son moi. Mais, en s’obstinant dans son moi, on le complète, on l’explique mieux, on le développe tout à fait, et c’est pour cela que l’amitié est bonne, même en littérature. »
L’un a voulu croire en la révolution, en la promesse de changer le monde et d’assurer le salut de ses semblables, l’autre n’en a jamais connu la tentation. L’immense acquis de leur échange – Debray reconnaissant ce qu’il y avait de chimérique et de destructeur dans le projet et l’entreprise de « vouloir faire le bonheur des autres, qui ne vous ont rien demandé » – est de nous rapatrier dans le monde concret des réalités charnelles, de nous rendre à la terre des hommes, à sa luxuriance, son chatoiement.
Consentement et concession
Ce livre est une exhortation à en finir avec les sortilèges de la table rase, de la « déconstruction », bannière sous laquelle avance aujourd’hui la velléité de changer le monde, de régénérer l’homme. La géographie, c’est le donné de l’existence et donc le rappel qu’il est des réalités qui ne sont pas de l’homme, en tout cas, pas de l’homme du présent, et qui ne sont pas à sa disposition. Le rappel autrement dit, et dit avec les mots de Debray, qu’il y a du sacré, « de l’intouchable et de l’indisponible ».
Tout agnostiques qu’ils soient l’un et l’autre, tous deux laissent un espace ouvert à un au-delà de la volonté humaine. Et Tesson de suggérer – faites qu’il soit entendu ! – que nous devrions en faire notre pierre de touche politique : « Peut-être la ligne de partage des hommes passe-t-elle là, écrit-il, (…) Entre les extasiés du démiurgisme et les cœurs prudents. En termes politiques, entre partisans de la nature et ceux de culture ». Autrement dit, entre ceux pour qui il y a du donné et ceux pour qui tout est construit. « Les premiers respectent des lois supérieures » aux lois positives. « Les seconds disent que tout procède de l’homme. Y compris décider qui il y est ». Tesson y voit un « thème de séparation plus significatif politiquement » que toutes les questions d’alliance, de barrage, et autre considération de pure stratégie.
La partie est loin d’être gagnée. Le « Tout est politique » connaît un regain de faveur et de ferveur, le « droit à la promenade » dont George Orwell fut l’extraordinaire avocat nous est refusé, la réquisition est perpétuelle ; nous n’avons rien appris des totalitarismes : la politique continue d’être confondue avec l’ingénierie sociale et anthropologique.
On peut aimer le mouvement et reconnaître le primat de l’institué, de la racine, de la fondation et de la généalogie. Je suis un traditionnel qui a la bougeotte. Sylvain Tesson
J’ai dit de Debray et Tesson que l’un et l’autre avaient « consenti » à s’établir aux deux pointes extrêmes de l’Histoire et de la géographie. Consentement et concession en effet car en réalité ni l’un ni l’autre ne se résument à cette antinomie. Comme Michelet, tous deux savent que « sans une base géographique, le peuple, l’acteur historique, semble marcher en l’air comme dans les peintures chinoises où le sol manque ». L’histoire – sans majuscule cette fois-ci – et la géographie ne se séparent pas. Lavisse demande à Vidal de La Blache de préluder à son Histoire de France. L’enracinement, ce besoin fondamental de l’âme humaine, s’entend en un double sens : racines géographiques et racines temporelles, ancrage en un lieu et une histoire. Et ce monde que Tesson arpente géographiquement, ces paysages qu’il aime, il les sait historiquement constitués, sédimentés : « Quoique me gardant des curés, écrit-il, je fais allégeance à la Chrétienté (…) Elle a façonné un paysage physique indépassable : la vigne à l’assaut d’une colline coiffée d’une église. »
Ce n’est pas « lien » historique (Debray) ou « lieu » géographique (Tesson), c’est le « lien » par le « lieu » : on est Français par les grands hommes et les grandes dates qui scandent notre passé, certes, mais non moins par la grâce des paysages.
Et puis, ce n’est pas seulement d’appartenir à des temps antérieurs au numérique, de vivre encore l’un et l’autre de « l’amitié des livres » (Tesson) qui fait qu’ils appartiennent à un même monde mais d’être des héritiers – le mot ne les fait pas trembler : « Ce qui nous rapproche, dit Tesson à Debray, c’est l’enfance (…) En héritage, nous avons reçu l’éducation, les arts et les lettres, la sérénité. » Recevoir cette belle disposition qui n’a plus été regardée qu’avec suspicion : l’homme moderne doit être créateur de son savoir, de ses « valeurs », tout le reste est domination.
« Port d’attache »
C’est une des grandes et urgentes leçons de vie de ce livre : l’un et l’autre viennent, par leur exemple, nous rappeler à une vérité humaine que, de manière très déraisonnable et inconséquente, depuis les années 1970, nous avons passée par pertes et profits : le besoin de point d’arrimage, de sol où poser ses pieds, d’histoire dans laquelle s’inscrire. L’un par date de naissance, l’autre par la grâce de l’appartenance familiale ont été préservés du péché moderne, progressiste, qui, avec l’alibi de la liberté, a privé l’individu de toute assise. Le malheur de l’homme contemporain, de cet être délié, désaffilié, « historiquement faible », dont Michel Houellebecq s’est fait le romancier achevé, leur a été épargné.
« On peut aimer le mouvement, dit encore Tesson, et reconnaître le primat de l’institué, de la racine, de la fondation et de la généalogie. Je suis un traditionnel qui a la bougeotte. » J’ajouterais même que pour aimer le mouvement et faire que ce mouvement soit nourricier, que voyager soit autre chose que « couvrir de la distance » selon la précieuse distinction de Colette, il faut être soutenu par des racines, être doté d’une mémoire, d’un passé, savoir qui l’on est. Nomade, vagabond, Tesson l’est assurément, mais il peut s’y risquer parce qu’il a un « port d’attache », selon son propre mot.
Consentement, concession car qui suivra un instant Tesson lorsqu’il se peint en homme occupé de sa seule vie personnelle ? Guetteur de vie, chasseur de vérité ne croquent-ils pas mieux le personnage ? Un formidable et contagieux amor mundi semble davantage le ressort de ses « promenades ». « Un oui presque vorace à la création », « un appétit formidable d’acquiescement » comme Gracq l’écrivait de Claudel. Lui-même le dit : « J’aime tout, je choisis tout » ; « Tout m’intéresse et j’ai toujours faim ».
La politique s’épuise-t-elle dans le projet et l’entreprise de « changer le monde » ?
Quant à Debray, il y a du Janus chez l’ex-guérillero : si l’une de ses faces a regardé du côté des révolutions, l’autre, ô combien féconde pour nous, s’est résolument tournée du côté des invariants de la nature humaine. Retour de la religion, retour de la patrie et des frontières, retour du lieu, du terroir, de la géographie ? Nul indice d’une régression, pour Debray, mais l’expression et le rappel de la réalité humaine, tout humaine. Il ne s’est pas contenté d’identifier ces revivals, il leur a donné leur fondement, et donc leur légitimité, anthropologique. Il faut se souvenir du coup d’éclat que fut en 2001 la publication de Dieu, un itinéraire : un homme de gauche qui prenait au sérieux la religion, qui ne la renvoyait pas dans les ténèbres de l’obscurantisme.
Jamais en effet il n’a craint d’aller contre ceux « de son bord », comme il dirait : il est celui qui a rendu leurs vertus aux institutions, sans quoi il n’est ni continuité historique ni stabilité. Il est celui qui a rappelé qu’on ne cimente pas un peuple avec des abstractions. La République sans la France ? Invocation sans évocation. La laïcité ? « Concept sans affect » dépourvu de ce « pouvoir catalyseur » et de cette « charge d’imaginaire et de mémoire qu’il faut à un principe de communion pour faire battre les cœurs et galvaniser les corps ». Avec un don des « courts-circuits », sa pensée s’incarne, toujours : l’humaine nature ? « Le pot de confiture et le martyr ». Il faut lire, dans Éloges, son admirable adresse à Claude Simon contre le formalisme en littérature. Régis Debray ne fut pas par hasard l’ami de Julien Gracq, l’homme du « tant de mains pour transformer le monde, si peu pour le contempler ».
« Nous sommes trop vieux pour mourir fâchés »
Toutefois, en dépit de l’enthousiasme que m’inspirait cette lecture et qui reste entier, une question me taraudait : la politique s’épuise-t-elle dans le projet et l’entreprise de « changer le monde » ? Avance-t-elle fatalement sous la bannière de l’Histoire ? Est-on sommé de choisir entre liberté des Anciens – réquisition intégrale, voire servir des idées folles – et liberté des Modernes – vaquer à ses affaires ? Il était évident qu’une autre voix – qui dessinait une autre voie – devait venir compléter ce tableau. Et c’était celle d’Alain Finkielkraut, à qui je devais, je l’ai raconté ailleurs, d’avoir été libérée jeune, très jeune, de toutes les flagorneries dont la jeunesse faisait l’objet sous la gauche mitterrandienne et l’autorité de sa figure de proue, Jack Lang, et d’avoir contracté la passion du réel dans son imprévisible, son inépuisable fécondité.
À quelques semaines d’écart, avait paru Le cœur lourd, conversation entre Alain Finkielkraut et Vincent Trémolet de Villers (directeur délégué de la rédaction du Figaro), lequel précisément et patiemment entraînait son aîné et son maître, sur les terres même travaillées par nos deux épistoliers. Élargir le cercle de la discussion et mettre en résonance les deux ouvrages était de surcroît une façon d’exaucer le vœu, magnifique, de Finkielkraut qui confie avoir « dit récemment à Régis Debray, avec qui je suis en grand désaccord sur Israël et aussi sur le judaïsme : “Nous sommes trop vieux pour mourir fâchés” ». Finkielkraut, Debray : deux intellectuels qui ont assurément en commun d’être inaccessibles à ce que Valéry nommait « la hantise d’être en retard sur la jeunesse ».
Finkielkraut se regarde comme un obligé des morts et de ceux aussi qui viendront après lui
La matrice chrétienne, et même judéo-chrétienne, de la France est un des thèmes autour desquels le concert des trois voix gagnerait à être établi, j’invite le lecteur à l’instaurer. Je reviens à ma question de la politique et de l’alternative de l’homme embarqué ou de l’homme privatisé. Avec Finkielkraut, la politique est rendue à sa noble signification. L’action politique ne se confond pas avec la fabrication : ni les hommes, ni les peuples ne sont du matériau à façonner selon la logique d’une idée, fut-elle la plus noble. La politique est souci et responsabilité pour la civilisation historiquement constituée dans laquelle nous entrons en naissant : « J’ai longtemps pensé que la politique consistait à changer les choses, dit Finkielkraut (…) le malheur des temps me fait découvrir le principe responsabilité » et l’urgence qu’il y a à empêcher le monde de se défaire.
S’il n’est rien de plus précieux que la frontière qui sépare le public du privé, une vie strictement privée est une vie mutilée : « Le foyer rend la vie douce et j’y suis attaché » – il faut lire l’extraordinaire citation de Kierkegaard sur la vie conjugale que notre pêcheur de perles a ramenée des profondeurs de ses lectures – mais « le bruit du monde doit faire effraction ». Finkielkraut se regarde comme un obligé des morts et de ceux aussi qui viendront après lui : sur le bord de la tombe, il veut pouvoir se retourner et se dire, comme Gide, qu’il ne laisse pas derrière lui une langue, non plus une civilisation, par trop délabrée.o ■o BÉRÉNICE LEVET


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