
Par Jean-Marie Rouart, de l’Académie française.
COMMENTAIRE — L’âge venant — mais sous le privilège de l’immortalité — Jean-Marie Rouart pique de saintes colères dans une langue certes académique, mais avec de saines libertés d’expression toujours savoureuses. Sur le fond, il nous semble avoir mille fois raison de s’emporter contre la « dernière lubie d’un macronisme égaré », bien que, de notre côté, nous n’en connaissions pas d’autre et n’en cherchions plus la trace d’un autre quel qu’il soit, depuis bien longtemps. Quant aux projets de substitution que Jean-Marie Rouart propose in fine, ils ne soulèvent pas notre enthousiasme, même s’ils valent tout de même mieux que la lubie, probablement ultime, du chef de l’État. Jean-Marie Rouart a bien fait de la dénoncer avec une indéniable vigueur. — Je Suis Français
TRIBUNE – Une réunion interministérielle a officiellement relancé le projet présidentiel de Musée-mémorial du terrorisme, qui devrait ouvrir ses portes en 2031 dans le 13e arrondissement de Paris. Une idée à 45 millions d’euros pour un bénéfice culturel nul, dénonce l’académicien*.
*Académicien français, Jean-Marie Rouart a notamment publié « La Maîtresse italienne » (Gallimard, 2024, réed. Folio, 2025) et « Drôle de justice » (Albin Michel, 2025).

Après les comités Théodule connus pour fleurir sous tous les régimes, permettant aux gouvernants de recaser aux frais de la princesse – c’est-à-dire nous – cette multitude de porte-cotons, de courtisans et de bras cassés que laisse derrière lui le pouvoir quand il se retire, voici venu le temps des musées Théodule. Des musées qui, au contraire de toutes les règles de l’art, ont la particularité de n’obéir à aucune nécessité ni à aucune ambition collective : personne ne demande qu’ils existent, ils n’ont aucune œuvre valable à présenter au public et, loin de permettre une salutaire communion nationale, ils n’ont souvent que du sel à mettre sur nos plaies ; de plus, ils ont la particularité de coûter une blinde, d’abord en aménagements, puis en frais de fonctionnement, pour un bénéfice culturel totalement nul.Passer la publicité
Nous avons déjà un chef-d’œuvre du genre avec ce lamentable Musée de l’immigration de la Porte Dorée, installé à la va-comme-je-te-pousse en place du magnifique Musée des colonies qui, lui, avait une véritable nécessité puisque, c’est un fait – qu’on le regrette ou non -, la France a été une grande puissance coloniale avec toutes les conséquences culturelles que cette responsabilité comportait. Hors l’exposition de quelques valises en carton, des photos de divers flux migratoires et des conférences sur la culpabilité de la France dans cette appropriation aujourd’hui considérée comme injuste par une gauche qui en a été le fer de lance à l’époque où, avec Jules Ferry, elle envoyait tous azimuts ses corps expéditionnaires en croisade au nom du droit « des races supérieures à éduquer les races inférieures ».
Quant à Emmanuel Macron, à quoi correspond ce prurit de bâtisseur de châteaux de sable ? Après Villers-Cotterêts, dispendieux caprice faisant pléonasme avec la mission de l’Académie française qui, elle, ne coûte rien au contribuable, le voici pris d’une nouvelle lubie qui, dans le fond et dans la forme, apparaît comme une aporie, un véritable non-sens : créer un Musée du terrorisme, que cet adepte du quoi qu’il en coûte nous offre pour la modique somme de 45 millions d’euros. Macron pense-t-il compenser dans l’ordre culturel le déficit d’une action pour le moins désordonnée et souvent, toute révérence gardée, incohérente ? Car ce bâtisseur qui apparaît comme le syndic de faillite de la Ve République, acharné à détruire avec un zèle de termite des institutions comme l’ENA, le corps diplomatique, mais aussi dans son élan son œuvre propre, comme la réforme des retraites, avec une application de Sardanapale, vit sans doute dans l’angoisse de constater comme seul résultat probant de son action d’être devenu le fourrier de ce Rassemblement national qu’il s’était fait fort de terrasser.
Il faut quand même méditer quelques instants sur cette idée folle, totalement farfelue, et même, par certains aspects, indécente, de vouloir créer un Musée du terrorisme. Ses promoteurs savent-ils vraiment de quoi ils parlent ? Ont-ils réfléchi aux risques auxquels ils s’exposent ? Car le terme de « terroriste » est l’un des plus dangereux dans une époque d’extrême confusion mentale. Non seulement ses acceptions sont totalement contradictoires mais elles expriment des avatars historiques les plus divers. La Révolution française est-elle autre chose que l’institutionnalisation de l’insurrection et du terrorisme, à commencer par le massacre du gouverneur et des gardiens de la Bastille qui s’est poursuivi à un rythme soutenu avec les massacres de septembre, les mariages républicains de Carrier à Nantes et le génocide vendéen.
Ce musée, absurde dans sa conception, néfaste dans son esprit confusionniste, n’ouvrira ses portes qu’en 2031. Il faut espérer que d’ici là les successeurs de Macron enverront ce projet dans les ténèbres extérieures dont il n’aurait jamais dû sortir.Jean-Marie Rouart
Comment faire un œuvre pédagogique pour ne pas parler d’esthétique avec l’exposition de documents ou de photos autour d’un concept dont on est incapable de définir le sens puisque le mot lui-même est « polysémique » comme diraient les pédants, totalement instable, variable. Il signifie selon les circonstances, les dates, les situations, soit un héros soit un assassin, soit un martyr digne d’être honoré, voire panthéonisé, soit une brute sanguinaire. Et ceux qu’on désigne sous cette appellation totalement hasardeuse sont en proie à une révision perpétuelle de l’Histoire. Dans quel musée gloubi-boulga pourra-t-on enfourner des épisodes aussi hétéroclites que le massacre du Bataclan, les exactions de l’OAS et celles plus meurtrières encore du FLN qui ont amené à l’indépendance de l’Algérie, l’attentat de la rue Saint-Nicaise, Ravachol, les fusillés de l’Affiche rouge chers à Aragon ?
Ce musée, absurde dans sa conception, néfaste dans son esprit confusionniste, n’ouvrira ses portes qu’en 2031. Il faut espérer que d’ici là les successeurs de Macron enverront ce projet dans les ténèbres extérieures dont il n’aurait jamais dû sortir.
On rétorquera que ce musée promet d’être placé sous la houlette d’un expert incontestable et, dans ce domaine, notre président manifeste une véritable ingéniosité. Après avoir déniché pour diriger le Musée de Villers-Cotterêts un certain Paul Rondin, connu pour avoir fait sa carrière dans le théâtre vivant et immortel fondateur de « la French Tech Culture » (on croit rêver), il a jeté cette fois son dévolu sur Henry Rousso, un historien connu pour avoir écrit un livre sur la persistance de Vichy dans le débat contemporain. Ce n’est pas ce livre qui lui vaut cette faveur, mais le courage politique qu’il a manifesté tout au long d’une carrière exemplaire : n’a-t-il pas voté successivement en faveur de Ségolène Royal, de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Voilà un historien qui connaît le sens de l’histoire… Il ne lui reste plus qu’à signer la pétition de Cannes sur Canal+ pour qu’il ne manque aucun bouton de guêtre à son uniforme de parfait serviteur de la gauche.
N’y a-t-il pas mieux à faire ? Alors que nous n’avons pas cru bon de créer à Paris un grand Musée de l’automobile qui exprimerait pourtant l’une des expressions les plus fameuses du génie français, qui mêle l’esprit inventif, le sens esthétique et toute la culture associée à cette civilisation automobile dont nous avons été, le monde entier le reconnaît, les premiers promoteurs et les plus fabuleux créateurs. Quant à l’Art déco, dont nous n’avons pas cru bon de célébrer l’anniversaire, tant l’inculture publique est grande, lui aussi mériterait un grand musée : n’a-t-il pas, sur tous les plans de l’art, la peinture, la sculpture, l’architecture, été un modèle pour le monde entier où il a essaimé ses magnifiques créations ? De tels musées ont un grand inconvénient : ils seraient utiles, ils élèveraient les esprits et permettraient aux Français de communier avec ce que la France a créé d’incomparable et d’exposer des œuvres admirables qu’on nous envie. Tout le contraire de ce pathétique Musée du terrorisme qu’on nous promet. o ■ o JEAN-MARIE ROUART











