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Vu d’outre-Atlantique ♦ La guerre et la construction de l’État en tant que crime organisé (2/5)

mardi 9 juin 2026mardi 9 juin 2026 sur Rémi Hugues

Dès que l’on s’applique à examiner de près les activités de l’État sourd un parfum de soufre : l’affaire Epstein constitue à cet égard un véritable paroxysme. Que Thomas Hobbes eut l’idée de choisir comme allégorie de l’État un monstre mentionné dans le livre biblique de Job, le Léviathan, sorte de monstre du Loch Ness, n’a rien d’anodin. L’universitaire américain Charles Tilly ose ici un parallèle détonnant entre État et mafia. Si l’État est un monstre, le plus froid de tous les monstres froids selon Nietzsche, n’y a-t-il pas que le principe héréditaire, ou système dynastique, à même de le dompter ? — Je Suis Français

Violence et gouvernement

Qu’est-ce qui distinguait la violence exercée par les États de la violence exercée par n’importe qui d’autre ? Sur le long terme, suffisamment d’éléments pour rendre crédible la distinction entre force « légitime » et « illégitime ». Au final, les agents étatiques ont exercé la violence sur une échelle plus grande, plus efficacement, plus amplement, avec un assentiment plus large des populations assujetties et avec la collaboration plus facile des autorités voisines que ne pouvaient le faire les agents d’autres organisations. Mais il a fallu beaucoup de temps pour que ces distinctions soient établies. Au début du processus de construction étatique, plusieurs groupes avaient le droit de recourir à la violence, ou l’habitude d’en faire usage pour parvenir à leurs fins, ou les deux à la fois. Le continuum allait des pirates et des bandits jusqu’aux rois, en passant par les collecteurs d’impôts, les détenteurs de pouvoirs régionaux et les soldats professionnels.

La frontière mouvante et incertaine entre la violence « légitime » et « illégitime » est apparue dans les cercles supérieurs du pouvoir. Au début du processus de construction étatique, de nombreux groupes avaient en commun le droit de recourir à la violence ou le fait d’en faire un usage effectif, ou les deux à la fois. La longue relation d’amour-haine entre ceux qui aspiraient à la construction de l’État et les bandits et pirates illustre cette division. « Derrière la piraterie en mer, c’était des villes et des cités-États qui agissaient » écrit Fernand Braudel à propos du XVIe siècle. « Derrière le banditisme, cette piraterie terrestre, on trouve un soutien permanent de la part des seigneurs1. » En périodes de guerre, en effet, les dirigeants d’États constitués recouraient fréquemment aux services de corsaires, envoyaient des mercenaires à l’assaut de leurs ennemis et encourageaient leurs armées régulières à prélever des butins. Il était attendu des soldats et marins au service du roi qu’ils « se servent » chez les populations civiles : réquisitions, viols, pillages. Une fois démobilisés, ils poursuivaient généralement ces pratiques, mais sans la même protection de la part du roi ; les navires démobilisés devenaient ainsi des vaisseaux pirates, les troupes démobilisées des bandits.

Le mécanisme inverse fonctionnait également : les rois pouvaient parfois recruter leurs meilleurs partisans armés parmi les hors-la-loi. La reconversion de Robin des Bois parmi les archers du roi est peut-être un mythe ; mais ce mythe renvoie à une pratique réelle. La distinction entre violence « légitime » et « illégitime » ne s’est que très lentement clarifiée, au cours du processus qui a vu les forces armées étatiques devenir relativement unifiées et permanentes. Jusqu’à ce moment, comme le montre Braudel, les cités maritimes et les seigneurs offraient couramment une protection, ou même un financement, aux flibustiers. De nombreux seigneurs, qui ne prétendaient pas au trône, ont réussi à conserver le droit de lever des troupes et de maintenir leurs propres groupes armés. Sans se concilier certains de ces seigneurs et leurs armées, aucun roi ne pouvait livrer une guerre. En même temps, les seigneurs armés constituaient pour le roi des rivaux et des adversaires, des alliés potentiels pour ses ennemis. C’est pourquoi, avant le XVIIe siècle, les régences produisaient infailliblement des guerres civiles. Pour la même raison, le désarmement des puissants figurait en bonne place dans les projets de tout prétendant à la constitution d’un État.

Les Tudor, par exemple, ont mis en œuvre ce projet à travers presque toute l’Angleterre. « Le plus grand triomphe des Tudor », écrit Lawrence Stone, « est d’avoir finalement réussi à affirmer le monopole royal sur la violence tant publique que privée, une réalisation qui a profondément transformé non seulement la nature de la vie politique mais aussi la qualité de la vie quotidienne. Le changement ainsi intervenu dans les habitudes anglaises ne peut être comparé qu’à celui de l’étape suivante, accompli au XIXe siècle, quand le développement d’une force de police a finalement consolidé le monopole et l’a rendu effectif dans les plus grandes villes comme dans les plus petits villages2. » La démilitarisation des grands seigneurs par les Tudor s’est doublée de quatre objectifs complémentaires : éliminer leurs bandes armées personnelles, raser leurs forteresses, maîtriser leur habitude de recourir à la violence pour le règlement de tout litige, décourager la coopération de leurs vassaux. Dans les Marches d’Angleterre et d’Écosse, la tâche fut plus délicate, dans la mesure où les Percy et les Dacre, qui conservaient des châteaux et des armées le long de la frontière, menaçaient la Couronne mais constituaient en même temps un barrage contre les envahisseurs écossais. Mais même ceux-ci sont finalement entrés dans le rang.

En France, Richelieu a commencé la grande entreprise de désarmement dans les années 1620. Sur son conseil, Louis XIII a systématiquement détruit les châteaux des grands seigneurs rebelles, protestants comme catholiques, contre lesquels ses troupes menaient incessamment bataille. Il a commencé à condamner les duels, la détention d’armes et l’entretien d’armées privées. Vers la fin de la décennie, Richelieu affirmait le monopole royal de la force comme une doctrine. Il a fallu encore un demi-siècle pour que cette doctrine soit effectivement appliquée.

« Une fois de plus, les affrontements de la Fronde ont vu l’intervention d’armées rassemblées par les « grands » du royaume. Seule la dernière régence, après la mort de Louis XIV, n’a pas donné lieu à des soulèvements armés. A cette date en effet, les principes de Richelieu étaient devenus réalité […]. Partout, la destruction des châteaux, le coût élevé de l’artillerie, l’attirance pour la vie à la cour et la domestication de la noblesse qu’elle impliqua, ont joué un rôle dans ce processus3. »

Vers la fin du XVIIIe siècle, dans la plus grande partie de l’Europe, les monarques contrôlaient des forces militaires permanentes et professionnelles qui pouvaient rivaliser avec celles de leurs voisins et surpassaient largement toute autre organisation armée à l’intérieur de leurs territoires respectifs. Le monopole étatique de la violence à une grande échelle passait de la théorie à la réalité.

L’élimination des rivaux locaux posait cependant un sérieux problème. Au-delà de l’échelle d’une petite cité-État, aucun monarque ne pouvait gouverner une population au moyen de sa seule force armée, pas plus qu’il ne pouvait se permettre de créer un corps de professionnels suffisamment étendu et puissant pour faire le lien entre lui-même et le citoyen ordinaire. Jusqu’à une période assez récente, aucun gouvernement européen n’avait réussi à parachever complètement l’articulation entre le sommet et la base de la société, comme avait pu par exemple le faire la Chine impériale. Même l’Empire romain ne s’en était pas approché. D’une manière ou d’une autre, tous les gouvernements européens avant la Révolution française s’appuyaient sur une régulation indirecte par l’intermédiaire de notables locaux. Les notables (junkers, juges de paix, seigneurs) collaboraient avec le gouvernement sans pour autant en devenir des fonctionnaires au sens strict. Ils avaient accès aux forces soutenues par le gouvernement et exerçaient un pouvoir largement discrétionnaire au sein de leurs propres territoires. En même temps, ces notables étaient des rivaux potentiels, des alliés possibles pour les populations rebelles.

Finalement, les gouvernements européens ont réussi à moins dépendre de ce type de régulation indirecte grâce à deux stratégies, coûteuses mais efficaces : a) en étendant la présence de leurs propres fonctionnaires jusqu’aux communautés locales ; b) en encourageant la création de forces de police subordonnées au gouvernement plutôt qu’à des « patrons » individuels. Ces forces étaient distinctes des forces armées spécialisées dans la guerre et donc moins susceptibles d’être instrumentalisées par des notables dissidents. Entre-temps, cependant, ceux qui ont édifié le pouvoir national ont tous suivi une stratégie composite, consistant à éliminer, asservir, diviser, conquérir, gratifier, acheter, etc., les notables et les seigneurs, selon les occasions qui se présentaient. L’achat prenait la forme d’exonérations d’impôts, de créations d’offices honorifiques, de l’établissement de titres sur la trésorerie nationale et d’une variété de dispositifs qui faisaient dépendre la prospérité des notables du maintien de la structure de pouvoir existante. Sur le long terme, tout cela a conduit à une pacification massive et à une monopolisation des moyens de contrainte.

La protection comme commerce

Rétrospectivement, la pacification, la cooptation, ou l’élimination des fractions rivales du souverain apparaissent comme une entreprise impressionnante, noble et consciente, destinée à apporter la paix à un peuple. Pourtant, ces processus sont le produit presque inéluctable de la logique d’expansion du pouvoir. Si un détenteur de pouvoir venait à tirer avantage de la fourniture de protection, ses concurrents devaient céder. Comme l’a montré il y a vingt-cinq ans l’historien de l’économie Frederic Lane, les gouvernements prennent part au commerce qui consiste à vendre de la protection, que le peuple le veuille ou non. Selon Lane, l’activité même de production et de contrôle de la violence a favorisé le monopole, parce que la concurrence dans ce domaine conduisait généralement à une augmentation des coûts plutôt qu’à leur réduction. La production de violence, suggère-t-il, a bénéficié dans cette situation d’importantes économies d’échelle.

À partir de là, Lane distingue : a) le profit du monopole – ou « tribut » (tribute) – revenant aux détenteurs des moyens de production de la violence et résultant de la différence entre les coûts de production et les prix imposés aux « consommateurs » ; b) le bénéfice découlant de la « location de protection » (protection rent), revenant, lui, à ces consommateurs – par exemple des marchands – qui obtenaient une protection efficace contre leurs concurrents extérieurs. Lane, historien remarquablement attentif de Venise, prend spécifiquement en compte le cas d’un gouvernement qui rend la location de protection profitable pour ses marchands en attaquant délibérément leurs concurrents. Dans leur adaptation de l’analyse de Lane, Edward Ames et Richard Rapp substituent au « tribut » de Lane le terme approprié d’« extorsion ». Dans ce modèle, la prédation, la coercition, la piraterie, le banditisme et le racket ont des points communs avec leurs honnêtes cousins du gouvernement responsable.

Le modèle de Lane fonctionne de la manière suivante. Si un prince peut créer une force armée suffisante afin de repousser ses ennemis extérieurs et de contenir ses sujets, pour cinquante millions de livres, mais s’il peut en même temps prélever à ces fins soixante-quinze millions de livres de taxes, il réalise un profit de vingt-cinq millions de livres. Si les dix livres de taxes payées par un marchand sujet de ce prince lui assurent un accès aux marchés mondiaux pour moins cher que les quinze livres payées par ses concurrents étrangers à leurs princes respectifs, ce marchand a également, grâce à la protection de son prince, gagné cinq livres, qui constituent un bénéfice tiré de la location de protection. Il n’y a qu’une différence d’échelle et de degré entre ce raisonnement et celui qui s’applique aux criminels exerçant la violence et à leurs clients. Le racket dans le domaine de la gestion de la force de travail (quand, par exemple, un armateur limite les risques de problèmes avec les dockers par des versements réguliers au patron du syndicat local) fonctionne exactement selon les mêmes principes : le patron du syndicat réalise un profit en dissuadant les dockers de faire grève, tandis que l’armateur évite les grèves et le retard que les dockers pourraient ainsi provoquer.

Lane souligne les différents comportements qu’on peut attendre des dirigeants d’un gouvernement fournisseur de protection, selon que ce gouvernement appartient : a) à l’ensemble des citoyens ; b) à un seul monarque poursuivant son propre intérêt ; c) aux dirigeants eux-mêmes.o■ o (À suivre)

1Braudel (F.), La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1966, tome 2, p. 88-89.

2Stone (L,), The Crisis of the Aristocracy, Oxford, Clarendon Press, 1965, p. 200.

3Gerhard (D.), Old Europe: A Study of Continuity, 1000-1800, New York, Academic Press, 1981, p. 124-125.

Ce texte est la traduction par Laurent Godmer et Anne-France Taidet de «War Making and State Making as Organized Crime», in Evans (P.B.), Rueschmeyer (D.), Skocpol (T.), eds, Bringing the State Back In, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, chapitre 5, p. 169-191. Il est disponible gratuitement et en intégralité en ligne, publié par Persée (Politix. Revue des sciences sociales du politique. 2000, n° 49, pp. 97-117. Fait partie d’un numéro thématique : Les mafias).

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